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Tome 4 : M comme Musil (Robert)
(Vie professionnelle, Autriche, Vienne début de siècle, Robert Musil)
 


Nous avons eu une nuit de noces plutôt originale. Une nuit qui a débuté sur un quai de gare. Un quai de la gare de Strasbourg, pour être précis. A une heure du matin. On a commencé par rester assis sur les bancs d'une salle d'attente en compagnie de quelques voyageurs avachis et d'un clochard saoûl. Les souris de la SNCF n'arrêtaient pas de courir sous les bancs, faisant bruisser les papiers gras et sales, cherchant à grignoter les restes de quelques sandwichs abandonnés. Nous attendions un train qui était en retard et qui devait venir de Paris et nous amener à notre destination, une merveille d'après mes parents, une prestigieuse ville de culture, l'ancienne capitale d'un brillant Empire, l'Empire de François-Joseph, l'Empire austro-hongrois.
Il faut dire que ma mère se souvenait qu'un jour, pendant la guerre, - nous habitions encore Mulhouse - les Wiener Sängerknaben, les petits chanteurs de Vienne, l'équivalent de nos petits chanteurs à la croix de bois, étaient venus s'exhiber au théâtre de la ville et que l'on avait fait appel aux Mulhousiens pour les loger dans les familles. Ma mère avait hérité d'un charmant garçon de 10 ou 11 ans qui l'a saluée d'un "Küss die Hand, gnädige Frau", ce qui peut se traduire par "Je vous baise la main, gracieuse Dame". Cela l'avait marquée. Quelle culture! Quelle civilisation!
Le train est finalement entré en gare avec une heure et demie de retard. Dans mon souvenir il s'agissait de l'Orient-Express. Mais je peux me tromper. En tout cas il n'avait rien à voir avec le train de luxe que l'on a souvent vu depuis lors à la télé et où Agatha Christie fait se perpétrer des meurtres chics et sophistiqués. Je ne sais pas non plus si ma tante qui nous avait offert ce voyage a pour une fois manqué de générosité ou si les wagons-lits étaient tous complets. En tout cas nous avons dû continuer notre laborieuse nuit de noces sur des couchettes séparées, partageant notre compartiment avec 4 autres voyageurs dont 3 allaient bientôt entamer un concours de ronflements alors que le 4ème, se trouvant, semble-t-il, au dernier stade de la TB, n'a pas arrêté de cracher ses poumons jusqu' au petit matin.
Quand nous sommes finalement arrivés à Vienne, le temps était couvert, la ville nous semblait grise et l'hôtelier revêche guère touché par ce jeune couple de Français qui rayonnait d'amour. Vienne, en ce mois de septembre 1958, ressemblait plus à un chef-lieu de province qu'à une vieille capitale d'Empire. L'Autriche était sortie de la guerre exsangue. Elle avait échappé à l'occupation permanente des Russes. Elle prétendait être une victime et ignorait superbement que Hitler était autrichien. Mais ce n'était guère la joie même si dans les cabarets des hauteurs de Vienne, Annie - qui ne connaissait pourtant pas un mot d'allemand - entonnait avec moi et les quelques rares fêtards le fameux:

Wien, Wien nur du allein
wirst stets die Stadt meiner Träume sein...

Nous sommes allés à Schönbrunn mais cela ne nous semblait être qu'une pâle copie de Versailles. Nous avons visité le Prater et constaté que le beau Danube bleu était... jaune. Finalement les seuls endroits que nous avons fréquentés avec plaisir c'étaient les restaurants hongrois où nous reprenions des forces (les voyages de noces sont fatigants) en dégustant des viandes succulentes enfilées sur des broches enflammées et où l'orchestre tzigane nous avait quand même repérés et nous régalait régulièrement d'airs français. Et puis, heureusement, nos nuits étaient plus belles que nos jours...
J'ai encore eu l'occasion de revenir assez souvent en Autriche au cours de ma période Fives-Lille. Les entreprises avec lesquelles nous travaillions, la VÖEST et puis les Gebrüder Böhler, étaient toutes nationalisées (elles avaient probablement été enlevées à des entrepreneurs juifs par les Nazis après l'Anschluss). La VÖEST était une entreprise puissante, un peu comme le Creusot, à la fois sidérurgiste et construction mécanique lourde. Mais le pays était encore bien pauvre au cours des années 60. Et notre chef de service prétendait que le PDG de la VÖEST ne gagnait pas plus qu'un simple ingénieur de Fives-Lille (et naïfs comme nous l'étions à l'époque, nous l'avons cru!). L'autre entreprise, les Gebrüder Böhler, était plus petite. J'ai souvent eu affaire à eux parce qu'ils avaient joué un certain rôle dans le développement des techniques de coulée continue de l'acier (ce qui était devenu ma spécialité), en principe en association avec le groupe sidérurgique Mannesmann, détenteur des brevets de base (Junghans), et de notre licencieur Demag, mais en réalité les gens de chez Böhler n'aimaient pas beaucoup les deux entreprises allemandes (qui les considéraient un peu de haut) et appréciaient de pouvoir travailler, en cachette, directement avec nous. Leur usine se trouvait à Kapfenberg, pas loin de Leoben, dans les montagnes de Styrie.
Leur Directeur technique, le Dr. Tarmann, était une vraie figure. Il avait une large balafre qui lui traversait la figure, souvenir de sa jeunesse estudiantine et de l'association combattante (à l'épée) dont il avait fait partie. Il adorait venir nous rendre visite en France car nous le régalions régulièrement chez Tante Louise - qui était alors notre cantine habituelle (car si Fives-Lille payait mal on avait quelques compensations) - de foie de canard frais aux raisins et autres spécialités du Sud-Ouest. Mais je ne détestais pas non plus me rendre dans leurs montagnes paumées. On n'y mangeait pas trop mal: je me souviens d'un poulet Kiev délicieux et bien sûr des fameux Kaiserschmarren. Avec un collègue on a même voulu un jour faire du ski dans la région: on s'est arrêtés et on a loué tout l'équipement nécessaire. Et puis on s'est trouvés tout bêtes, plantés sur nos skis sur une ligne de plus grande pente sans pouvoir avancer: On nous avait loué des skis en bois et oublié de nous dire qu'il fallait les farter! Et puis le Dr. Tarmann avait deux jeunes adjoints, deux joyeux lurons. Tout en étant d'ailleurs très valables sur le plan technique: je crois bien que ce sont eux qui ont été les premiers à tenter de profiter de la chaleur du brin d'acier qui sortait de la machine de coulée continue pour le faire passer directement entre deux rouleaux de laminoir. Leurs plaisanteries portaient surtout sur les Allemands. C'est chez eux que j'ai entendu pour la première fois la fameuse explication concernant la qualité du café qui est bon parce que fort dans le sud catholique et qui est une affreuse bibine dans le nord à cause de la pingrerie protestante. Ils expliquaient aussi la différence entre Allemands et Autrichiens: l'Allemand, disaient-ils, dit que la situation est grave mais qu'elle n'est pas désespérée; l'Autrichien dit que la situation est désespérée mais que ce n'est pas grave. Et puis, quand on est devenus plus intimes, ils sont allés encore plus loin et ils m'ont dit: "vous savez, en réalité, l'Autrichien est le chaînon manquant entre l'Allemand et l'Homme". Je leur laisse la responsabilité de cette affirmation qui, il me semble, n'est pas non plus très élogieuse pour les Autrichiens eux-mêmes.
Tout ceci ne m'expliquait pas pourquoi Vienne disposait d'un tel prestige dans ma famille. Et j'allais être encore plus perplexe lorsque plus tard, au Luxembourg, j'allais recevoir mes premiers clients américains, et que tous, sans exception, en-dehors du fait qu'ils pensaient tous pouvoir faire le tour de l'Europe complète, en une semaine seulement, et en voiture SVP, mettaient tous dans leur liste de sites à visiter par priorité, la ville de Vienne!
Alors, une fois de plus, j'allais chercher mes réponses dans les livres. Et le premier de ces livres fut une oeuvre de Robert Musil, le plus grand des écrivains autrichiens. L'oeuvre de sa vie: l'Homme sans qualités. C'est dans le bus du CEA que je prenais tous les matins à la Porte d'Italie pour aller travailler à Saclay, au début de l'année 59, que j'ai plongé pour la première fois dans l'univers de Musil et dans celui de la Vienne du début du siècle par la même occasion, en lisant - et en m'en délectant - par petites doses homéopathiques, cette oeuvre si essentielle et qu'il n'a jamais pu achever. A côté de moi venait s'asseoir un de ces vieux chercheurs (il me paraissait vieux alors: il avait peut-être quarante ans!), originaux, intellectuels, comme il y en avait tant à l'époque au CEA, et m'entreprenait régulièrement sur la supériorité des écrivains à culture scientifique et mathématique (Musil était ingénieur et avait fait de la recherche). Il me citait Stendhal, Baudelaire, Apollinaire, Queneau, que sais-je encore. Ils ont l'esprit d'analyse nécessaire au roman psychologique, me disait-il. Ils évitent les boursouflures, les redites, les hyperboles, car ils connaissent le sens de la mesure et ils vont droit au but. Ils pratiquent l'ironie, seule capable de brider l'ego démesuré qui afflige forcément tout écrivain. Pratiquant la logique, ils savent mieux que quiconque s'adonner à l'irrationnel, au fantastique, au rêve, à la poésie. C'est lui qui m'a parlé de Lewis Carrol: qui d'autre qu'un mathématicien, me dit-il, aurait pu imaginer qu'il y avait un monde de l'autre côté du miroir? J'ai souvent pensé à mon ami le chercheur, par la suite, quand je suis tombé sur des écrivains atteints de logorrhée aiguë ou imbus d'eux-mêmes au point de ne plus avoir aucun esprit critique.
Il avait l'air de connaître Musil. Pourtant la traduction en français de l'Homme sans qualités devait être récente puisque l'édition allemande définitive n'était sortie qu'en 1950. J'avais demandé à ma tante d'aller me l'acheter dans une librairie de Kehl après avoir lu un article sur lui dans le Monde. Je ne me souviens évidemment plus en détail de cette première lecture faite à l'âge de 24 ans. Je me rappelle surtout avoir été frappé de son extraordinaire esprit d'analyse. On l'a traité, paraît-il, de Proust autrichien. Ce qui me paraît faux. Ce que Musil cherche constamment c'est de voir ce qui est "derrière" les réactions et les attitudes de chacun. Cela ressemble presque à une interrogation socratique. C'est une attitude de philosophe, de moraliste, qui n'est pas du tout celle de Proust. Et puis j'avais surtout retenu une réflexion qui m'avait marqué à l'époque: celle d'Ulrich, le héros du roman, qui, un matin, en prenant son petit déjeuner, lit dans la chronique hippique de son quotidien que le cheval X avait du génie. Quelle est cette époque, se dit-il, où l'on peut qualifier un cheval de génial? J'avais déjà remarqué, se dit-il encore, que l'on avait pris l'habitude de parler d'un boxeur génial ou d'un footballeur génial et donc que l'esprit avait perdu le monopole du génie sans que l'on ne s'en aperçoive. Alors c'est vrai, pourquoi pas le cheval? Après tout il faut pas mal de concentration et de coordination pour sauter un obstacle...
Quand je relis Musil aujourd'hui je suis frappé de sa prescience. Certains écrivains sont de véritables caisses de résonance. Ils sentent obscurément ce qui se prépare. Pour moi Musil a été surtout quelqu'un qui a diagnostiqué un mal nouveau qui est apparu en ce début de siècle et qui était la déshumanisation de notre civilisation. Déjà avec Les désarrois de l'élève Törless, une nouvelle parue dès 1906. On y trouve, greffée sur les troubles de la puberté, une cruauté inhabituelle, un droit que les forts s'arrogent d'exercer aux dépens des faibles, les futurs seigneurs aux dépens des êtres inférieurs (par la race?). Et ce n'est probablement pas un hasard si les tortionnaires ont des noms bien allemands: Reiting, Beineberg, et que la malheureuse victime a un nom de métèque, Basini.
L'Homme sans qualités est beaucoup plus complexe. Pas toujours facile de comprendre où Musil veut nous mener. On y parle de la société viennoise, de l'aristocratie, des intérêts mêlés de l'industrie et de la guerre, de Wagner (qu'il n'aime pas: une musique qui prend par les tripes), de la bêtise (qui fascine et s'habille de beaucoup de vêtements différents alors que la vérité est désavantagée: elle n'a qu'un seul habit), des temps nouveaux et de leur nature. C'est comme si le monde était pris d'une maladie mystérieuse. Tout paraît neuf. Pourtant on ne sait plus très bien si on avance ou si l'on recule. Il y a quelque chose de pourri quelque part. Trop d'ivraie mélangée au bon grain, trop d'erreurs fourrées dans la vérité. On ne sait plus très bien si le monde est véritablement devenu plus mauvais ou si on est simplement devenu plus vieux. Le génie est rongé. Rongé par la bêtise.
Musil qui a une formation scientifique a visiblement une relation ambiguë avec la science. Ulrich, avant de vouloir devenir un homme sans qualités voulait devenir quelqu'un, c. à d. réussir dans un métier. Il est d'abord militaire, puis ingénieur, puis chercheur. Il aime les mathématiques. Il adore leur logique, leur clarté. La science est merveilleuse. Elle est comme un conte de fées. Et Ulrich déteste ceux qui n'aiment pas les mathématiques. Ce sont eux qui ont prétendu que si la culture européenne évolue si mal c'est que la foi, l'amour, la simplicité, la bonté sont aux abonnés absents. Mais ce sont les mauvais mathématiciens qui disent cela, pense Ulrich. Les vrais mathématiciens ne se sont rendus compte de rien.
Et pourtant, reconnaît Ulrich, le conte de fées pourrait bien tourner au cauchemar. On a gagné en réalité mais on a perdu en rêves. On n'est pas couché sous un arbre à regarder le soleil à travers ses orteils. On travaille dans ce monde nouveau. La nouvelle humanité a dû coucher sur une fourmilière. Elle a des fourmis dans les veines. Les mathématiques sont entrées comme un démon dans toutes les activités de notre vie. Elles ont fait de l'homme le maître de l'univers et l'esclave de la machine. On pense à Faust et au pacte avec le diable!
Ailleurs dans le roman (toujours dans la première partie parue en 1930) Musil remonte aux débuts de la science, à Galilée, au 16ème siècle. Les hommes qui ont rejeté les spéculations religieuses et philosophiques pour ne s'adonner qu'à l'étude du réel, du matériel étaient au fond de même nature que ceux qui jusqu'ici étaient les seuls à s'y cramponner, au matériel: les guerriers, les chasseurs et les commerçants, des gens qui ne sont pas réputés pour faire du sentiment. Au fond le ver était dans le fruit dès le début. La raison s'est mariée au matérialisme. Et le matérialisme dont nous souffrons aujourd'hui était dans les gènes de l'ère industrielle.
Cela me fait penser que ceux qui sont sortis du régime soviétique ont souvent prétendu qu'au fond capitalisme et communisme étaient de même nature, de nature matérialiste. Le dernier pape polonais n'a pas cessé de condamner le matérialisme inhérent à notre économie de marché. Et je me souviens que Virgil Gheorgiu, l'auteur de La 25ème Heure, avait comparé la guerre froide à une guerre entre deux branches d'une même civilisation "mécanique". Et il y a quelques mois est sorti un livre d'entretiens du philosophe et sociologue d'origine grecque Cornelius Castoriadis qui met lui aussi les deux systèmes sur le même plan et parle de "bureaucraties". Bon, je sais bien que Castoriadis est un ancien trotskyste, un utopiste, un défendeur de l'idée d'"autonomie" (l'autogestion). Et pourtant il y a du vrai dans tout cela. La première moitié de ce malheureux 20ème siècle a été dominée par les idéologies mises au service de totalitarismes. Mais c'est bien le matérialisme qui a régné sur la deuxième moitié de ce siècle, même si les idéologies ne sont pas toutes mortes (et que des nouvelles sont apparues: "libéralisme" américain, islamisme et autres intégrismes religieux).
Ce n'est qu'aujourd'hui qu'apparaissent de véritables synthèses sur ce 20ème siècle. Réalisées par des historiens anglo-saxons: Eric J. Hobsbawm (L'Age des extrêmes. Histoire du court XXème siècle) et Mark Mazower (Le Continent des ténèbres - Une Histoire de l'Europe au XXème siècle). Mazower, interviewé par le Monde, prétend que le 20ème siècle européen a été le champ de bataille entre trois idéologies: fascisme, communisme et démocratie libérale. Et que, contre toute attente, c'est la démocratie libérale qui a gagné. Au moment d'écrire cela je n'ai pas encore lu son livre, mais je me demande si sa conclusion n'est pas un peu trop optimiste. En plus je déteste le mot "libéral" qui est mis à toutes les sauces et accompagne même quelquefois des plats peu ragoûtants. Et puis je ne sais pas si la démocratie du début du siècle était une vraie démocratie. En Autriche du moins elle n'était guère égalitaire. Et aujourd'hui la démocratie me paraît bien malade. Malade des médias et d'autres maux encore. Il me semble que ce qui règne aujourd'hui plus que jamais c'est bien ce vieux matérialisme. Et que le seul remède que moi, personnellement, je prescrirais c'est le vieil humanisme. Mais je sais bien que tout cela fait bien démodé!
Elias Canetti est un autre écrivain autrichien que j'ai lu plus tard avec énormément de plaisir. Quand il parle dans le premier volume de son autobiographie (Die gerettete Zunge) de sa naissance à Rutschuk sur le Danube dans une famille de juifs séfarades qui parle toujours espagnol et regarde avec un mépris total les juifs ashkénazes (avec lesquels il n'est pas question de se marier) il raconte que quand on allait de Rutschuk à Vienne on disait qu'on allait en Europe. L'Europe commençait là où était située dans le temps la frontière de l'empire ottoman. Et Vienne était "l'Europe"! Et c'est là que Canetti va apprendre la langue allemande (pas de problème pour lui: Rutschuk était une véritable Babel: on entendait parler bulgare, turc, roumain, arménien, grec, tsigane, russe et bien sûr espagnol et probablement, même s'il ne le mentionne pas, yiddish!). Et il va devenir un maître de cette langue allemande. Et un témoin précieux de la Vienne d'entre les deux guerres. Mais ce qui m'a surtout impressionné c'est la lecture de ce livre que j'ai déjà mentionné plusieurs fois (à propos de Marwam le tueur de Chiyah lors de la guerre du Liban, et à propos de Flamingo Feather du Sud-Africain Laurens van der Post): Masse und Macht (Masse et Pouvoir). J'ai appris beaucoup plus tard que pour Canetti c'était l'oeuvre de sa vie, qu'il y avait travaillé pendant trente ans (le livre a paru en 1960) et qu'il ne cessait d'en entretenir ses visiteurs jusqu'à sa mort à 91 ans. Aujourd'hui je suis moins intéressé par son analyse des foules. Entre-temps j'ai lu Le Bon (La Psychologie des Foules). J'ai même découvert récemment l'étude d'un Russe: Le Viol des Foules par la propagande politique (de Serge Tcharkhotine). De toute façon aujourd'hui nous savons tout sur la manipulation des masses. Elle est même devenue le chancre de notre démocratie occidentale. Il n'y a qu'à voir les fameux spin-doctors devenus tout à coup indispensables à tout candidat qui se présente à une élection présidentielle que ce soit en Amérique ou en France. Nous n'avons donc plus grand'chose à apprendre dans ce domaine. Reste la partie pouvoir. Il y a là un chapitre particulièrement fascinant chez Canetti qui s'appelle: Le Survivant.
L'idée en est très simple. Celui qui, malade de pouvoir, est arrivé finalement à assouvir son désir suprême, est devenu le maître absolu de ses sujets, n'a plus devant lui qu'un seul obstacle, celui de la mort. La mort à laquelle il sait qu'il ne peut échapper. Alors sa soif de puissance se transforme en soif de survie. Plus il y aura de morts autour de lui, plus il aura l'impression de survivre, plus il aura l'impression de vaincre la mort. Canetti va chercher ses exemples très loin dans l'histoire, et même chez les ethnologues. Il retombe d'ailleurs sur des exemples que j'ai moi-même déjà relevés: ainsi Shaka, le terrifiant chef zoulou ou le Roi du Dahomey décrit par Richard Burton qui fête tous les ans ses massacres sanglants. Il cite d'autres exemples tirés de l'histoire romaine ou des conquérants des steppes ou que sais-je encore. Les exemples pullulent. Ce qui est surtout remarquable c'est que le chef ne se contente pas de tuer ses ennemis. Il faut aussi qu'il tue les siens, ses sujets, ses subordonnés directs, surtout ceux qui pourraient un jour lui ravir sa place. Canetti ne cite ni Staline ni Hitler. Pourtant tout le monde y pense. Au moment où Canetti commence à rassembler la documentation nécessaire à son travail, Staline démarre ses grandes purges si bien décrites par Dobritsa Tchossitch dans Le Temps du Mal. Difficiles à expliquer sans la théorie de la survie. Mais ce n'était qu'un début. Le petit père des peuples était un véritable Saturne qui a croqué ses enfants avec beaucoup d'appétit. Quant à Hitler il n'a pas seulement exterminé scientifiquement, industriellement, six Millions de juifs. Il a également sacrifié sept Millions des siens (quatre Millions de soldats, trois de civils), a exigé que l'on combatte jusqu'au dernier survivant et aurait voulu que toute l'Allemagne se suicide (beaucoup l'ont d'ailleurs fait, on ne l'apprend que maintenant, par peur des Russes, peur organisée sciemment par la propagande nazie). Je suis certain que son dernier regret, au moment de mourir dans son bunker, était que des Allemands réussissent à lui survivre.
Qu'en est-il aujourd'hui? Canetti a montré par son essai que la paranoïa du survivant n'est pas un phénomène nouveau. Il est vieux comme l'humanité. Et s'il a existé hier il existera demain. D'ailleurs l'exemple de Pol Pot l'a montré. Sans guerre, avec la seule aide d'une idéologie et de quelques centaines d'exécutants dont beaucoup d'enfants, et en très peu de temps, il a pu exterminer 1,5 Millions de Cambodgiens, son propre peuple, un phénomène qu'on pourrait penser unique (espérer unique?), un auto-génocide! Et il n'a jamais été jugé.
Dans l'épilogue à son livre Canetti constate que jamais dans l'histoire le paranoïaque de la survie n'a pu tuer autant de gens en un temps aussi court. Les hommes sont plus nombreux, ils vivent plus les uns sur les autres et les moyens de tuer (la bombe) sont devenus d'une efficacité inimaginable. Il y a quand même une compensation, pense-t-il, ces mêmes armes sont tellement efficaces qu'elles peuvent frapper n'importe où. Alors le paranoïaque de la survie a peur. Il a toujours eu peur. Mais maintenant sa peur aussi devient paranoïaque.
Et puis apparaît Ben Laden. Il colle parfaitement à la théorie de Canetti. Il est malade. Il a un rein en moins. Mais il tue en masse. Avec des moyens modernes et efficaces, des avions, des missiles, peut-être bientôt avec des bombes sales ou des bactéries ou des gaz toxiques. Et il sacrifie dans ses opérations ses propres sujets. Et il échappe aux armes sophistiquées des Américains. Car il n'est pas un chef d'Etat. Exemple que Canetti n'avait pas prévu. Et il survit. Dans une montagne inaccessible...

Elias Canetti
Karl Kraus par Kokoschka

Au cours des années 80 un Allemand est venu démarrer ici à Luxembourg une activité de libraire-antiquaire. Il n'a pas fait long feu. Je crois pourtant avoir été un bon client pour lui. Mais cela n'a probablement pas suffi pour rendre son entreprise rentable. Un jour il me propose de venir avec lui à Brème voir un vieux professeur d'université qui avait mis sa bibliothèque en vente parce que l'état de ses yeux ne lui permettait plus de lire (quel drame ce serait pour moi si cela devait m'arriver un jour!). Nous nous sommes bien vite aperçus que le voyage n'en valait pas la peine: quelques belles reliures (il faisait relier au Portugal) mais de livres récents, beaucoup de publications de l'école de Francfort et de son maître Adorno (mais qui n'intéressaient pas directement mon ami), toute l'oeuvre d'André Gide avec quelques belles éditions de Corydon et les poèmes de Constantin Cavafy (le vieux professeur était visiblement aussi un vieux pédéraste) et puis dans un coin les 12 volumes de la revue Die Fackel de Karl Kraus. Le professeur me regardait d'un oeil suspicieux, se demandant ce que cherchait ce Français chez lui et soupçonnant mon ami de vouloir le rouler ou même de lui voler en douce les plus beaux de ses précieux livres. Finalement je suis reparti avec quelques Heinrich Mann, une belle édition du théâtre de Marivaux très joliment reliée et la collection complète de la Fackel.
J'avais déjà entendu parler de ce Karl Kraus et de cette incroyable performance: la publication d'une revue depuis 1899 jusqu'en 1934, sans aide d'aucune sorte, rédigée pratiquement tout seul, une revue qui faisait la pluie et le beau temps à Vienne, la terreur des journalistes, un chef d'oeuvre de la langue allemande et l'un des plus beaux exemples de satire politique et sociale que l'on connaisse en Europe. Un titre, Fackel veut dire torche ou flambeau, certainement imité de La Lanterne de Rochefort. Un sacré polémiste celui-là aussi mais qui finit mal puisque, après avoir combattu pendant des années cette baderne de Napoléon III, il se fait disciple d'un général, un type encore plus minable, le général Boulanger! Canetti parle avec beaucoup d'humour de Karl Kraus dans le deuxième volume de son autobiographie, Die Fackel im Ohr (il a même mis la Fackel dans son titre). C'est au début de son deuxième séjour à Vienne lorsque la famille qu'il fréquente parle de Kraus avec un enthousiasme délirant et veut l'entraîner à tout prix à ces lectures publiques que Kraus organise régulièrement et où toute la bonne société, et surtout les plus jolies femmes de la ville, se pâme à écouter sa voix de ténor et rit aux éclats de ses sarcasmes (dans un article paru récemment dans le Monde Gérald Stieg, professeur à la Sorbonne et spécialiste de l'Autriche, dit: "La voix de Kraus peut être confondue, à l'oreille, avec celle de Hitler et toutes deux avec celle des acteurs du Burgtheater de Vienne, leur héritage culturel commun").
Mais Karl Kraus est surtout connu pour son combat contre la presse et les journalistes. Les reproches sont nombreux: conflits d'intérêt, puissance mal utilisée, superficialité. On abreuve le lecteur avec un tas de nouvelles inutiles qui l'abrutissent et l'empêchent de penser (cela continue: ce matin je lis dans mon quotidien que le rapport sexuel chez les Espagnols est en moyenne de 22 minutes! Qu'est-ce qu'on en a à "foutre"). Les journalistes écrivent n'importe quoi et n'importe comment. "Il n'a aucune idée mais il sait l'exprimer, c'est à cela que l'on reconnaît le journaliste". Encore aujourd'hui on considère que Kraus a été le premier à reconnaître le danger des médias. Le numéro du Monde cité plus haut analyse l'ouvrage du philosophe Bouveresse qui "estime que la boursouflure médiatique de notre époque établit la pertinence de la satire krausienne dans la mesure où celle-ci touche à la structure même du pouvoir symbolique sans partage de la presse, fut-elle de référence" (il faut dire que la cible principale de Kraus, la Neue Freie Presse, était justement l'un des meilleurs, mais aussi le plus puissant, des quotidiens autrichiens de l'époque).
Kraus a aussi ses détracteurs. Le critique du Monde rappelle qu'il a critiqué les dreyfusards (il semble ne pas savoir que Kraus s'est également opposé au sionisme). La spécialiste franco-allemande Caroline Kohn qui a publié de nombreuses études consacrées à Kraus explique son attitude. Kraus, dit-elle, estime qu'il ne faut pas verser de l'huile sur le feu de l'antisémitisme autrichien (le procès Dreyfus est une affaire de la justice militaire de la France, "un pays auquel nous n'avons pas de leçons de démocratie à donner") et pour ce qui est du sionisme il est clairement pour l'assimilation des juifs. Lui-même est d'origine juive et converti au catholicisme.
Mais Kraus a d'autres raisons de mériter notre admiration. D'abord je trouve étonnant qu'aucun de ces articles ne parle de son constant souci de défendre la langue, l'emploi du mot juste. "La confusion (ou la corruption?) des mots entraîne la confusion des idées et des moeurs". Caroline Kohn rappelle les citations faites par Kraus des anciens Chinois: Laotse: "Si on me donnait une puissance dictatoriale sur le monde, mon premier soin serait de fixer le sens des mots". Et Confucius: "Si les concepts ne sont pas justes, les mots ne le sont pas non plus; si les mots ne sont pas justes, l'action est faussée, l'art comme la morale ne peuvent plus s'épanouir, la justice est elle-même faussée, et la nation ne sait plus où elle en est". A une époque où la langue de bois est devenue la langue universelle de communication des politiciens cette constatation est plus actuelle que jamais. Mais elle est aussi désespérante. Puisqu'elle montre que le problème existait déjà chez les anciens Chinois!
Et puis Kraus a encore un autre grand mérite. Il est absolument paniqué par le déclenchement de la guerre de 14. Pour lui c'est le mal absolu. Il ne pense pas seulement aux malheurs que cette guerre va apporter aux peuples qui y participent. Il voit plus loin. La guerre n'apporte aucune solution. Elle n'apprend rien aux peuples. Elle les rend encore plus fous, plus violents. Et il prévoit déjà les suites néfastes que cette guerre aura pour l'Europe toute entière (il écrira une terrible tragédie en 5 actes sur ce sujet en 1918-19: Les derniers jours de l'Humanité). Il a d'autant plus de mérite qu'il semble être un des rares intellectuels à prendre cette position (à part les socialistes allemands, Romain Rolland et quelques autres). On est véritablement effaré quand on voit tous ces écrivains et artistes pris de folie patriotique s'engager comme volontaires: Kokoschka, Max Ernst, les futurs expressionnistes Kirchner, Max Beckmann, Otto Dix (qui deviendra célèbre plus tard pour ses horribles dessins sur la guerre), le compositeur Arnold Schönberg, le philosophe Ludwig Wittgenstein, les poètes et écrivains Hans Carossa, Richard Dehmel, Alfred Döblin, Ernst Jünger, Hermann Löns, Erich Maria Remarque (qui publiera plus tard le roman anti-guerre: A l'Ouest rien de nouveau), Joseph Roth, Georg Trakl et aussi, hélas, Robert Musil (il est vrai qu'il avait commencé sa carrière comme officier). L'idée de faire la guerre les excitait tous. La communauté germanique, la fraternité. L'individu qui se sacrifie pour protéger la tribu. Dans ses Journaux Musil note qu'ils vivaient une "extase d'altruisme". C'était une "expérience religieuse". Plus tard il définira le nationalisme comme "l'incapacité de n'être rien". La première idéologie de ce siècle maudit n'était donc pas le fascisme mais le nationalisme. Et quand je pense que Paxton explique la naissance du fascisme en Italie par un sentiment de révolte contre les politiques (c. à d. contre ceux qui représentent la démocratie) qui n'ont pas su protéger leurs citoyens contre les horreurs du grand massacre, je trouve cela un peu paradoxal. Car le fascisme est d'abord et avant tout une continuation de l'idéologie nationaliste qui est la cause première de toutes ces guerres! Il faut donc tirer son chapeau à Karl Kraus car il est un des rares à ne pas être tombé dans le panneau.
Et pour finir je voudrais encore citer un autre mot de Kraus que j'ai trouvé dans une des dernières revues de la Fackel, un numéro qui rend compte d'un colloque qui a eu lieu en France, en 1935, organisé par une Société des Etudes germaniques et dont le sujet était l'écrivain Karl Kraus. Cette citation apporte un nouvel éclairage, il me semble du moins, à la fameuse prophétie du gourou Malraux suivant laquelle le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas. "Lorsqu'une civilisation sent l'approche de sa fin", a dit Kraus, "elle fait venir le prêtre". Mon Dieu, mon Dieu, pauvres de nous!
Voilà donc trois écrivains autrichiens qui décrivent, chacun avec sa personnalité, ces maux qui infectent le 20ème siècle: la déshumanisation, le retour à la barbarie des masses et des tyrans exterminateurs, le pouvoir sans contrôle des médias.
Mais c'est aussi à Vienne que naît la psychanalyse, que l'on découvre les forces obscures qui règnent sur notre moi (Herbert Kraft qui a publié une biographie littéraire magistrale de Musil dit à propos de Freud: "Le pauvre Moi doit obéir à trois maîtres bien sévères, le monde extérieur, le sur-moi et le ça") et que l'on met en évidence l'importance de la sexualité. L'interprétation des rêves que Freud a toujours considérée comme son oeuvre la plus importante, a paru pratiquement au tournant du siècle, en 1899. La littérature se met elle aussi à sonder la psychologie individuelle. Grâce surtout à un écrivain que j'aime beaucoup et que j'ai déjà mentionné plusieurs fois, Arthur Schnitzler: c'est toujours l'individu qui est le sujet de ses romans et de ses nouvelles, qu'il soit égoïste ou altruiste, qu'il s'adonne à ses pulsions ou qu'il se sacrifie, qu'il soit de nature sincère ou fausse. Schnitzler était d'ailleurs médecin et Freud l'appelait, en plaisantant, paraît-il, son collègue. Hugo von Hofmannsthal, jeune prodige et ami de Schnitzler, s'est lui aussi passionné pour la psychologie humaine. C'est lui qui a dit: "La politique est magie. Celui qui saura réveiller les puissances cachées, s'en fera obéir". Il n'a pas cru si bien dire.
Quant au sexe il est également présent dans l'art, dans la peinture. Ce printemps on a pu admirer au Musée Maillol à Paris une exposition consacrée aux dessins érotiques de l'homme à la tête de faune, Gustav Klimt. Pratiquement que des filles nues, dessinées avec beaucoup d'amour. Quelques unes caressant les lèvres de leurs sexes, le petit doigt délicatement levé (bonne éducation viennoise oblige). Mais pourtant rien de pornographique, ces filles ne sont pas des objets sexuels. Il y a une certaine sérénité dans leur jouissance, quelquefois même une certaine fierté, une attitude de domination. Klimt est ébloui, il admire, sonde le mystère, un mystère sacré, ce même mystère qu'ont sondé Freud et Schnitzler. Les dessins érotiques de Klimt n'étaient pas destinés à la publication. Mais ils lui ont servi d'études, lui ont permis d'introduire l'érotisme dans son art. Il y cache la sexualité trop visible par l'ornementation, une ornementation pourtant remplie de symboles bien explicites.

Egon Schiele
Gustav Klimt

Chez ses élèves Kokoschka et Schiele la sexualité devient plus dure, plus violente. Sauf dans les Garçons rêveurs du premier que j'aime bien, à cause d'une certaine ambivalence, celle de la puberté probablement, et à cause des textes poétiques qui l'accompagnent et qui sont un peu surréalistes avant l'heure (bien que le sang y coule déjà: "petit poisson rouge, je te perce avec mon couteau, te déchire avec mes doigts... mon petit couteau est rouge, mes petits doigts sont rouges, et dans la coupe tombe un petit poisson mort..."). L'adolescent devient loup-garou et plus tard Kokoschka fera représenter dans un charmant petit théâtre de verdure viennois cette saynète sanguinaire: l'Assassin, Espoir des Femmes.
Et puis vient Egon Schiele. Là plus de pudeur. Son exhibitionisme. Ses multiples autoportraits, le sexe bandant, le sexe châtré, toujours nu, toujours contorsionné. Et toutes ces filles, sa soeur, sa maîtresse, plus tard sa femme et sa belle-soeur, et surtout tous ces modèles si jeunes, même quelquefois impubères. Patrick Grainville qui le chante s'excite à la vue des jeunes filles pubères qui entrent dans son atelier au moment où le corps, enfantin encore, se transforme "et couvre sa blessure de la grande mue pubienne. Manteau de nuit sur tant de vie. Au prélude de leur métamorphose". Oui, mais cela coûte 24 jours de prison à l'artiste! Et tous ces nus n'ont pas cette sérénité qu'ils ont chez Klimt, cette attitude de suprême abandon, cette douce intimité. Schiele les voit avec un oeil clinique. Il les exhibe. Et les corps se crispent. Et les yeux regardent le peintre. Et le trait du plus génial, du plus extraordinaire de tous les dessinateurs, si nerveux, toujours anguleux, traduit la tension, tord les corps, leur fait prendre les postures les plus folles (d'ailleurs la gestuelle n'est-elle pas celle de fous?), les explore avec violence, jusqu'au paroxysme quelquefois. Et ces couleurs, ce rouge, ce brun, ce noir, le vert et le bleu aussi parfois, qui agressent et qui expriment. "Je peins la lumière qui rayonne des corps", a-t-il dit. Il aurait pu ajouter: et la douleur, et la chaleur, et la passion, et le feu. Pour moi il n'y a aucun doute possible. Schiele est le plus grand des artistes autrichiens. De loin. Et il est de son époque. Et si c'est l'indolence et la douce névrose qui imprégnait alors l'atmosphère de Vienne qui explique Klimt, c'est la lente plongée dans l'hystérie qui a fait Egon Schiele.
Pourtant pour le grand spécialiste américain de la Vienne du tournant du siècle, Carl E. Schorske, c'est Kokoschka qui a fait exploser le beau jardin (Explosion dans le jardin est le titre du dernier chapitre de son Vienne, fin de siècle). Kokoschka et Schönberg. Parlons-en de Schönberg. Voilà que la musique à son tour fait la révolution. Dans la capitale même de la musique classique, là où sont nés, ou ont vécu et travaillé presque tous les grands de la musique classique: Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, etc. La musique atonale c'est la démocratie chez les tons. Ils sont tous égaux. Plus de dominante. Et puis c'est le règne de la dissonance. La dissonance qu'avait déjà imposée Wagner. Et qu'est-ce que la dissonance? La fin de l'harmonie, la libération des instincts. C'est là la raison pour laquelle Musil n'aime pas Wagner et que Clarisse la femme de Walter, l'ami d'Ulrich, fait la grève du lit quand Walter se met à jouer du Wagner, en cachette, comme s'il s'adonnait au plaisir solitaire.
Et puis Schorske, dans un chapitre intitulé: Un nouveau ton en politique, fait le portrait parallèle de trois hommes politiques "nouveaux": Georg von Schönerer, Karl Lueger et Theodor Herzl qui auront tous influencé d'une certaine manière le siècle naissant, les deux premiers parce qu'ils ont été des modèles pour Hitler, le troisième parce qu'il a été l'initiateur de la création d'Israël. Tous les trois ont commencé leur carrière politique dans le camp des libéraux, c. à d. cette classe de bourgeois et d'intellectuels qui avait pris le pouvoir - ou pensait avoir pris le pouvoir - en Cacanie (ce pays inventé comme on sait par Musil pour se gausser des KK, Kaiserlich-königlich, impérial-royal, le François-Joseph étant à la fois Empereur d'Autriche et Roi de Hongrie). Une classe de gens férus de démocratie (puisqu'elle servait leurs intérêts), qui pensait que les aristos ne représentaient plus rien, ou du moins le passé, et que le bas peuple serait content de se faire représenter par eux, qu'ils évolueraient avec le progrès et l'éducation et qu'alors eux aussi auraient le droit de vote et que tous ensemble ils avanceraient vers un avenir radieux. Car ils croyaient au progrès, à l'éducation et à la raison.
Von Schönerer a été le premier à quitter leur camp. Dès 1882 il prend la tête des nationalistes allemands et déclenche l'hystérie antisémite. Il introduit la violence au Parlement. Il flatte les artisans de Vienne, hostiles à la fois au colporteur juif et aux propriétaires juifs des grands magasins. Il est fanatiquement pangermaniste. Son antisémitisme, dit Schorske, lui permet d'être à la fois antisocialiste, anticapitaliste (c'est le fascisme), anticatholique, bien sûr antilibéral et surtout anti-Habsbourg, donc destructeur de l'Autriche-Hongrie.
Lueger est plus subtil. Il est réaliste. Il veut arriver au pouvoir. C'est pour cela que Hitler aura plus de considération pour Lueger. De toute façon il est antisémite lui aussi, mais n'a aucune envie de se fondre dans une grande Allemagne et reste donc fidèle aux Habsbourg. Il quitte les libéraux cinq ans après Schönerer. Et pour se saisir du pouvoir il va se servir des catholiques (c'est pour cela aussi que Hitler l'admire). Créer un parti chrétien-social, y fusionner aristocrates, curés, artisans et paysans, prendre des voix, grâce à son antisémitisme, chez les fidèles de Schönerer et prendre d'assaut la mairie de Vienne. Lueger, portant beau, s'exprimant en dialecte, utilisant l'antisémitisme avec discernement ("c'est moi qui décide qui est juif", dit-il), est l'un des premiers démagogues de la démocratie moderne. Il y en aura d'autres. Et encore tout récemment il y en a un qui a émergé en Carinthie!

Theodor Herzl
Mais Herzl n'est pas non plus exempt de toute manipulation des masses. Arrêtons-nous un instant pour suivre son cheminement à lui. Né à Budapest, il était le type même du libéral viennois, assimilé, pas du tout religieux, dandy, admirant l'aristocratie autrichienne et la culture allemande. C'est en prenant Heinrich Heine comme modèle qu'il se fait journaliste et qu'il obtient même, en 1891, la place de correspondant à Paris du journal le plus prestigieux de Vienne, la Neue Freie Presse. Et c'est là qu'il trouvera son chemin de Damas. L'élément déclenchant sera bien sûr l'affaire Dreyfus, mais d'autres facteurs vont jouer un rôle. D'abord il est déçu par la France. Il la voyait comme le pays de la liberté, berceau de la démocratie. Or il trouvait que là aussi le libéralisme politique était mal en point. Il était fasciné par les mouvements anarchistes (c'était l'époque de Ravachol). Et puis lors d'un meeting socialiste à Lille il découvre la "masse" et elle lui fait peur. Dans les extraits d'articles rapportés par Schorske on trouve des termes tels que: "menaçant", "puissance", "une énorme bête... à demi consciente de sa force", "têtes dures", "poings". C'est là que l'on voit combien les libéraux autrichiens dont il fait partie ont une conception toute relative de la démocratie. En même temps il est fasciné par le style irrationnel de la politique d'un Drumont qui lui rappelle bien sûr celui de Schönerer et Lueger. Finalement il ne croit plus que la raison puisse l'emporter. Il ne croit plus à l'assimilation. Il faut se servir des mêmes outils que l'ennemi. Et il rompt définitivement, lui aussi, avec le libéralisme politique autrichien.
Les grands événements qui l'ont fait basculer sont connus: Drumont lance La Libre Parole en 1894, Dreyfus est condamné en décembre de la même année, en mai 1895 Herzl assiste à une séance de la Chambre où l'on demande d'arrêter "l'infiltration" de juifs en France exactement comme l'avait fait Schönerer en Autriche, quelques jours plus tard Lueger obtient la majorité au Conseil Municipal de Vienne, à chaque élection qui suit la majorité des chrétiens-sociaux se renforce et finalement, en 1897, l'Empereur entérine la nomination de Lueger comme maire de la ville de Vienne.
On connaît la suite: Herzl publie L'Etat juif dès 1896 et le premier congrès sioniste se tient à Bâle en août 1897. Et 20 ans plus tard c'est la fameuse déclaration Balfour faite sous la forme d'une lettre adressée par le ministre des Affaires Etrangères britannique, le comte Arthur de Balfour à Lord Rothschild et formulée de la manière typiquement hypocrite des Anglais, promettant de tout faire pour permettre l'établissement d'un Foyer national en Palestine pour le peuple juif (sans toucher aux droits civils et religieux des populations non juives de la région). On sait ce qu'il en est advenu. Mais ceci est une autre histoire. Ce que je trouve intéressant c'est que Herzl, tout en restant au fond le libéral occidental (et laïc) qu'il est (Sion sera social, on aura la journée de 7 heures, l'éducation pour tous, fédéralisme des langues, ni l'hébreu archaïque, ni le yiddish méprisé, les outils nécessaires pour atteindre l'objectif: The Society of Jews, The Jewish Company, portent des noms anglais, pas d'archaïsmes religieux, les rabbins dans les synagogues, l'armée dans les casernes, chacun garde sa liberté de penser, etc.), Herzl utilise les masses et tous les outils pour les manipuler. Schorske dit: "En se dévouant à la cause des juifs, l'intellectuel raffiné et élitiste devint une sorte de populiste... les masses avaient deux fonctions: d'une part, servir de troupes de choc de l'exode et de colons pour la Terre Promise; d'autre part, servir de groupe de pression sur les riches juifs d'Europe pour qu'ils soutiennent matériellement la cause sioniste..." Herzl a divisé les juifs en deux catégories: les juifs du ghetto qu'au fond il méprise et les juifs de l'argent qu'il utilise. Mais cela marche. Et après la Shoa les survivants seront bien heureux d'y trouver refuge. Et tous les Européens, dans leur honte devant l'horreur commise, seront bien contents de le leur accorder. Il n'empêche. On peut quand même se demander si l'idée sioniste n'a pas porté un coup d'arrêt à l'assimilation en cours. Est-ce que l'antisémitisme aurait disparu pour autant? C'est peu probable.
Arrivés au terme de ce panorama de la Vienne du début du siècle, on ne peut s'empêcher d'être frappé par tout ce bouillonnement, alors que le régime était un des plus conservateurs du continent. J'avais déjà noté que c'est sous le régime collet monté de la Reine Victoria que Darwin proclame que l'homme n'est qu'un animal qui a bien (ou mal) tourné, que Burton montre qu'il est souvent pire que l'animal, dans sa cruauté, sa violence, sa sexualité exacerbée et que Havelock Ellis crée la sexologie. On dirait que plus le couvercle de la marmite est vissé plus la pression monte et le fait sauter. Une marmite qui, en fait, est une boîte de Pandore. Et les esprits qui s'en échappent dans le cas de l'Autriche-Hongrie de François-Joseph étaient des esprits mauvais qui ont pollué ce siècle. Comme disait Goethe: "Die Geister die ich ruf', die werd' ich nicht mehr los". Les forces qui ont été libérées, elles ne peuvent plus être maîtrisées. C'est à peu près ce qu'a dit von Hofmannsthal.
Et quand on entonne encore "Wien, Wien, nur du allein...", c'est une nostalgie que l'on chante. Une nostalgie pour un paradis perdu, un monde qui aurait, peut-être, pu être différent.

Au moment de clore ce chapitre j'apprends que les Hollandais, suivant le chemin tracé par les Français, viennent eux aussi de rejeter à une écrasante majorité la constitution européenne, et donc d'une certaine manière, toute la construction européenne. Le front du non est fait d'un étrange mélange de nationalistes, de populistes et de démagogues de droite et de gauche. On a l'impression que, près d'un siècle plus tard, une autre expérience d'entité multiethnique va vers l'échec. Et toujours pour les mêmes raisons: un groupe ethnique se sent défavorisé par rapport aux autres. Dans l'Autriche-Hongrie les Allemands se sentaient mal à l'aise dans leur propre pays et trouvaient que les autres avaient trop de droits par rapport à eux-mêmes, les Slaves en voulaient aux Hongrois parce qu'ils avaient une autonomie qui leur était refusée et tout le monde en voulait aux Allemands parce qu'ils voulaient les dominer. Même histoire en Yougoslavie: après la chute de Tito, ce sont les Serbes qui trouvent que les autres nationalités ont plus de droits qu'eux alors que ce sont eux qui ont fait le plus de sacrifices pour créer la Fédération yougoslave, les autres trouvent qu'ils ont toujours cherché à dominer les autres (ils étaient "grands-Serbes). Et puis tout se termine par le sang, l'horreur génocidaire et la grande dispersion. Quand on pense à tous les généreux et enthousiastes propagateurs de cette idée de rassembler tous les Slaves du Sud, au Serbe Tchossitch, au Bosniaque d'origine croate Andritch et à tous ceux qui ont payé de leur vie la réalisation de leur idéal et qu'aujourd'hui il ne reste rien de tout cela! Je trouve terrible de devoir constater que les hommes n'apprennent rien. Le nationalisme a probablement changé de nature. Les dinosaures à la Philippe de Villiers sont certes rares mais l'incompréhension entre peuples demeure (même quand ils ont une même langue pour communiquer entre eux comme le serbo-croate dans la défunte Yougoslavie). Et la crise de la démocratie que nous vivons aujourd'hui en Europe n'est pas non plus strictement la même que celle que nous avons connue au début du 20ème siècle mais les démagogues sont toujours là. Et en plus il y a une recrudescence incroyable de nationalisme aux Etats-Unis, le pays actuellement le plus puissant (et donc dangereux) qui soit au monde. L'historien anglais Anatol Lieven compare ce nouveau nationalisme aux nationalismes européens du début du 20ème siècle. On ne peut que souhaiter bonne chance au 21ème siècle! Surtout quand on constate comme le fait Lieven que le nationalisme américain a, en plus, un caractère presque mystique, religieux, basé sur le credo américain!

Je suis triste. D'autant plus que j'avais l'impression de vivre, au cours des années 90, une expérience exaltante. A l'ONU, avec l'arrivée de Gorbatchev et la fin de la guerre froide, on a vu un moment donné les membres du Conseil de sécurité coopérer ensemble comme ils ne l'avaient jamais fait auparavant. On se croyait dans un roman de science-fiction: la naissance d'un gouvernement mondial. Cela n'a pas duré. Et puis il y avait les progrès de l'Union européenne, la suppression des frontières, l'Euro, le grand marché. Enfin on pouvait rivaliser avec l'Amérique. C'était le rêve de toute ma vie. Je suis de la génération du Défi américain de Servan-Schreiber. Mais le ver était dans le fruit depuis fort longtemps. Depuis l'entrée de l'Angleterre. Les pays scandinaves pas trop enthousiastes. Opposés à la conception fédérale. Et puis il y avait la dilution. L'entrée de pays de l'Est. Le droit de veto donné à tous, même aux plus petits. On voyait bien que plus on diluait, moins l'idée d'une Europe politique avait de chances de se développer. Ici à Luxembourg on pouvait sentir depuis un bon moment le scepticisme monter chez les fonctionnaires européens. Et puis il y a eu le vote des Français, des Hollandais. Le coup de grâce. La fin du rêve...

(2005)


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