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Tome 1 : Notes de lecture, 6: Giono et Stendhal, Cendrars et ses amis
(Jean Giono, Charles-Ferdinand Ramuz, Stendhal, Blaise Cendrars, Walt Whitman, A. t'Serstevens et son érudition: Marco Polo, Don Juan; Gustave Le Rouge, Hugues Rebell)
 

1) n° 3094 Pierre Citron: Giono 1895 - 1970, édit. Seuil, Paris,
1990.
2) n° 0388 Album Giono, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1980.
3) n° 0386 Jean Giono: Regain, libr. Arthème Fayard, Paris, 1950.
4) n° 0389 Jean Giono: Que Ma Joie Demeure, édit. Bernard Grasset, Paris, 1940.


Les Livres de la première période de Giono, tous ceux qui glorifient la terre, l’harmonie entre l’homme et la terre, les joies simples, la vie, - je pense surtout à la trilogie de Pan: Colline, Un de Baumugnes, Regain et au chef-d’oeuvre de cette période: Que ma joie demeure - semblent bien naïfs, idéalistes, sentimentaux, en un mot bien démodés aujourd’hui. Comment croire encore en tout cela à l’époque de la vache folle, des sols nitratés, des blés aux gènes modifiés et des quelques paysans qui restent, des gestionnaires qui manipulent plus souvent leurs PC que leurs faux? Et c’est bien dommage car il y a de bien belles images chez Giono, de paysages, de ciels même (rappelez-vous Orion en fleur de carotte), de bêtes (magnifique étalon nerveux au museau mobile), d’hommes au travail ou à la fête. Le mythe de l’ange-poète (Bobi) qui vient réveiller tout le monde est encore aujourd’hui souvent utilisé au cinéma. Et le style de Giono, cet autodidacte qui a commencé à travailler comme employé de banque, est déjà superbe, un style bien à lui, qui va marquer toute son oeuvre à venir, simple et poétique, encore très prolifique, un style qui va s’affiner plus tard, sous l’influence de Stendhal et devenir à la fois clair et peu explicite, ce qui dans ses chroniques les plus sanglantes laissera souvent un voile de mystère sur les motifs et la véritable identité de l’assassin.

5) n° 0488 Charles-Ferdinand Ramuz: Aline, édit. Rencontre, Lausanne, 1961.
6) n° 0486 Charles-Ferdinand Ramuz: Le Tout-vieux et autres nouvelles (1910), Presses Universitaires de Grenoble, 1981.
7) n° 0487 Charles-Ferdinand Ramuz: Si le Soleil ne revenait pas, édit. Bernard Grasset, Paris, 1939.
8) n° 0485 Cahiers Ramuz, Pour ou Contre Ramuz, Présentation Henri Poulaille, Editions du Siècle, 1926.

On a parlé de Ramuz lors de la parution de Colline, comparant ce roman à La Grande Peur dans la Montagne. Dans les deux oeuvres une malédiction est liée à un personnage. Les deux auteurs s’attachent à décrire la vie de paysans et semblent être des écrivains régionalistes. Giono lui-même, au moment d’écrire sa Bataille dans la Montagne, s’est dit gêné par le chef d’oeuvre de Ramuz: Derborence. Il faut donc parler de Ramuz. Pourtant tout les oppose. Autant Giono est lumineux et fraternel, autant Ramuz est violent et tragique. Style poétique et fluide chez Giono, souvent proliférant et abondant, style tout ce qu’il y a de plus rugueux chez Ramuz et récit sobre et linéaire. Giono qui comme Ramuz découvre la haute montagne tardivement (le Haut-Briançonnais) y trouve la pureté. Ramuz qui monte de son cher Canton de Vaux au Valais, y trouve la menace. Alors qu’en ville l’homme est tout, en montagne il n’est rien. C’est justement ce qui intéresse Ramuz. Voir l’homme nu, élémentaire dans la nature hostile. A relire Ramuz, on trouve un peu injuste qu’il soit tombé dans l’oubli. D’abord son style, tellement vilipendé par les grands esprits parisiens, je l’aime bien son style. Avec ses maladresses savantes et ses fausses expressions régionales il colle admirablement à son sujet et aux dialogues de ses personnages. Si on laisse de côté certaines histoires un peu trop mélodramatiques (comme Aline, mais c’est une oeuvre de jeunesse) et ses romans et nouvelles trop mystiques à mon goût, on trouve des portraits au vitriol où l’avarice et la cruauté des paysans vaudois ou valaisans n’ont rien à envier aux paysans normands de Maupassant (ayant fréquenté pas mal les milieux de moniteurs de ski de Crans-sur-Sierre et de Chamonix, je peux témoigner qu’avec l’opulence venue, l’âpreté au gain n’a pas disparu). Voir à ce sujet la Servante Renvoyée et le Grand Favre parus en même temps que le Tout-Vieux. Il y a même deux histoires d’animaux maltraités qu’on a du mal à supporter: Mousse est un chien qu’on a gardé quand il était petit parce qu’il était amusant. Puis les bergers n’en ayant pas besoin et Mousse mangeant trop, on commence à le chasser à coups de pieds, à le battre quand il vole pour survivre jusqu’à ce qu’il soit estropié et tout sanguinolent. Enfin on a l’idée, pour économiser les cartouches, de le jeter dans un baume, ces puits sans fond qui se forment dans le calcaire. C’est le petit berger, celui qui l’avait mieux traité que les autres jusque-là, qui y avait pensé et qui va être chargé de la basse besogne. Il attire Mousse avec des mots gentils et peut-être quelques quignons de pain. Mousse s’approche, craintif malgré tout, remuant la queue. Le petit berger le saisit par le collier et le précipite dans le baume. Le lendemain on entend de longs hurlements et de faibles appels. Pendant sept jours encore les plaintes vont continuer. Le dernier jour: «à la fin seulement, vint un faible gémissement: cette fois, plus de cris, rien qu’une espèce de soupir, comme en ont les petits enfants; et même il se tut bientôt.» Il faut que l’écrivain lui-même soit bien dur de coeur pour pouvoir écrire une histoire pareille. Il y en a d’ailleurs une autre, une histoire de vieux cheval, le Cheval du Sceautier, aussi dure que celle du chien Mousse. Comme par hasard Maupassant en a écrit de semblables: Pierrot, une histoire de chien qu’on jette également dans un trou pour s’en débarrasser, un grand puits qui s’enfonce jusqu’à vingt mètres sous terre, l’entrée d’une marnière (cela a l’air d’être une habitude dans le pays de Caux puisqu’il y a une expression pour cela: «faire piquer du mas au chien» ce qui veut dire «lui faire manger de la marne») et Coco, l’histoire d’un très vieux cheval blanc que sa maîtresse voulait pourtant garder et nourrir jusqu’à la fin, mais qu’un jeune garçon de ferme prend en grippe, le bat, lui jette des pierres et finalement ne le change plus de piquet jusqu’à ce qu’il meure de faim (voir n° 0233 et 0234 Guy de Maupassant: Contes et Nouvelles, T. 1 et 2, édit. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1980. Pierrot se trouve dans les Contes de la Bécasse, Coco dans les Contes du Jour et de la Nuit. On trouve une autre histoire d’animal livré aux cruautés de l’homme, l’Ane, dans Miss Harriet).
Si Ramuz a été influencé par Maupassant, il l’a été aussi par Claudel et Péguy. Et par ce mysticisme qui n’est rien d’autre que l’expression de ce lien qui existe entre l’homme et sa terre. Le mot race apparaît plusieurs fois dans les réflexions de Ramuz et même dans un de ses titres (la Séparation des Races) et il fait le rapprochement (étymologiquement justifié?) entre race et racines. Mais rien de chauvin ou de raciste chez lui. On n’est pas sur la Colline Inspirée de Barrès. S’il creuse éternellement son sillon dans les champs vaudois et valaisans, c’est pour trouver l’universel dans le particulier. Il dénonce d’ailleurs l’allophobie qui naît dès qu’existe un groupe aussi petit soit-il. La Grande Alice reçoit les garçons chez elle. Certains villageois la snobent, mais la grande majorité n’en a cure. C’est qu’elle est du pays. C’est à ceux qui viennent du dehors qu’on réserve sévérité et méfiance. La Querelle entre les gens d’Audeyres et ceux de Randogne-d’En-Haut mène - à cause du détournement d’une source - à la mort d’un homme. Et Phémie de Randogne-d’En-Haut rompt avec son amoureux Pierre Bonvin parce qu’il est d’Audeyres. Roméo et Juliette c’est bon pour la ville.
Cela me rappelle les histoires que me racontaient mes deux copains de Taupe et de Centrale, Toto et Bibi, tous les deux fils de paysans des Vosges, des environs d’Epinal, sur les bagarres homériques entre gars des villages lors des bals de campagne et la façon jalouse avec laquelle les garçons d’un village gardaient leurs filles des avances de ceux des villages voisins. Il fallait qu’une fille soit bien courageuse pour aller se compromettre ailleurs. D’ailleurs dans ma propre enfance, dans les premières années qui ont suivi la guerre, alors que nous vivions pas mal dans la rue parce que nos parents avaient d’autres soucis et qu’il n’y avait pas la télé, on connaissait déjà les bagarres entre quartiers. Notre quartier était celui de la rue de l’Aqueduc et des rues adjacentes. Les enfants de 6 à 16 ans, garçons et filles formaient un groupe, très solidaire. Je me souviens d’un jour mémorable: il y avait des travaux dans le rue, on devait probablement poser des canalisations, quand ceux de la Musau, le quartier d’au-delà du Parc, le quartier de la route de Strasbourg, un quartier populaire, de grands gaillards, sont descendus pour nous insulter. La bataille fut homérique, à grands jets de morceaux de terre glaise qui valaient bien des pierres. Il y eut du sang et des larmes... On voit par là que la guerre entre gangs de quartiers n’est pas un phénomène nouveau. Sauf qu’aujourd’hui la violence est décuplée et qu’à Los Angeles on se tire dessus à balles réelles. Conclusion: si j’ai dit dans un chapitre précédent que l’allophobie était liée à des différences de culture, de langue ou de religion, c’est que je me suis trompé. Il suffit qu’un groupe tisse des liens de solidarité entre membres, membres d’un village, d’un quartier, d’une famille, pour qu’immédiatement il sécrète une hostilité contre tous ceux qui ne font pas partie de ce groupe. L’homme est un drôle d’animal...

9 ) n° 0392 Jean Giono: Oeuvres romanesques complètes, tome III (contient entre autres: Pour saluer Melville, l’Eau Vive, un Roi sans Divertissement et Noé), édit. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1974.
10) n° 0393 Jean Giono: Oeuvres romanesques complètes, tome IV (contient entre autres Angelo, le Hussard sur le Toit et le Bonheur Fou), édit. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1977.
11) n° 0394 Jean Giono: Oeuvres romanesques complètes, tome V (contient entre autres Les Récits de la Demi-Brigade, Faust au Village, les Ames Fortes, les Grands Chemins et le Moulin de Pologne), édit. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1980.
12) n° 3093 Jean Giono: Oeuvres romanesques complètes, tome VI (contient Deux Cavaliers de l’Orage, le Déserteur, Ennemonde et l’Iris de Suse), édit. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1996.
13) n° 0387 Jean Giono: L’Iris de Suse, édit. Gallimard, Paris, 1970.

Les idées développées par Giono dans ses oeuvres d’avant-guerre: le malheur de l’homme vient de la civilisation mécanique et des grandes villes - l’homme moderne a deux ennemis, la ville et l’intelligence (sous-entendu: parisienne) - le paysan est sensible, a du bon sens, de l’intuition - la société moderne ne connaît qu’un dieu: l’argent, etc. - commençaient à lui attirer pas mal de courrier et de visites, même si ses idées étaient complètement utopiques: dans Que ma Joie demeure, Bobi, à qui Jourdan raconte qu’il fait trois parts dans sa récolte de blé: une pour manger, une pour resemer, une pour vendre, le convainc de placer la dernière part dehors sur une aire devant la fenêtre et ils regardent tous les deux tous les oiseaux de la forêt venir se régaler. Et pourtant même les soixante-huitards quand ils se mettaient en commune dans l’Ardèche au cours des années soixante-dix essayaient de vendre les fromages de chèvre qu’ils produisaient. Mais les gens ont été attirés de tout temps par l’utopie. Le Contadour a commencé avec une randonnée organisée par le mouvement des Auberges de Jeunesse avec Giono comme guide. Or Giono se foule le pied, on campe dans les granges du plateau de Contadour et on y reste une semaine à discuter et à écouter Giono raconter ses histoires. Il faut dire qu’il devait avoir un charme fou et fasciner son auditoire. C’est ainsi que le mouvement est lancé, on se retrouve régulièrement, de nouveaux venus viennent s’y ajouter, une publication, les Cahiers du Contadour, est éditée. Mais Giono ne prône pas seulement le retour à la terre et l’abandon de la civilisation de l’argent. Il devient un militant passionné du pacifisme.
Pour comprendre la position de Giono il faut savoir que la guerre de 14 l’a terriblement marqué. Il a été presque continuellement sur le front, a connu Verdun, le Chemin aux Dames, la Flandre, la guerre des gaz, a perdu la plupart de ses camarades de régiment, a vu aussi la révolte et la façon dont elle était combattue et la honte de ceux qui ont laissé faire. Sur le plan littéraire il va la décrire, la guerre, dans le Grand Troupeau (le Déserteur ce sera pour plus tard). Et puis il va prendre des positions extrêmes. Dès 1936 il déclare qu’il refusera de se laisser mobiliser. Il va lancer des pétitions pour que la France désarme de manière unilatérale. Il va rompre avec les communistes alors qu’il faisait partie de l’Association des écrivains révolutionnaires - et ceux-là ne vont rien oublier après la guerre. Il fait voter contre la guerre dans les villages: «Nous aimerions mieux nos fils et nos maris vivants et allemands que morts et français!» Cela fait penser au mot d’ordre des jeunes Allemands gauchistes au moment de la crise des SS-20: «Lieber rot als tot!» «Plutôt rouges que morts!» Le jour de la déclaration de guerre Louis Lecoin, le grand anarchiste et réfractaire (voir n° 2672 Louis Lecoin: de Prison en Prison, édité par l’auteur, Antony, 1947), qui dans ma jeunesse avait encore son papier hebdomadaire dans le Canard Enchaîné, monte au Contadour pour lui faire signer son tract «Paix immédiate», mais Giono s’est dégonflé. Il est déjà incorporé à Digne. Pourtant elle y figure sa signature, sur le tract. Lecoin en reproduit le fac-simile dans son bouquin. Pierre Citron semble l’ignorer. Y figurent aussi les signatures du philosophe Alain, de l’auteur dramatique Victor Marguerite, de l’écrivain régionaliste, auvergnat, ami de Giono, Henri Poulaille et de Henri Jeanson. Et Giono, huit jours après son incorporation, est arrêté et incarcéré à la prison militaire du Fort Saint-Nicolas à Marseille. Le seul écrivain qui intervient en sa faveur est André Gide. En réalité il n’y avait rien dans son dossier. Il n’avait jamais appelé les autres à l’insoumission. Il est libéré - et démobilisé - deux mois plus tard. Après cela Giono se tient tranquille et n’intervient plus dans la politique.
Et pourtant à la fin de la guerre tout recommence. Quatre ans exactement après sa première arrestation, il est à nouveau incarcéré, en septembre 1944, à la maison d’arrêt de Digne cette fois-ci, puis transféré à une autre forteresse, Saint-Vincent-les-Forts dans la montagne. C’est que les communistes le poursuivent de leur haine et répandent la légende de Giono collaborateur. Robert Aron, dans son livre sur l’épuration (voir n° 1922 à 24 Robert Aron: Histoire de l’Epuration, édit. Fayard, Paris, 1967 - 69 - 75, un livre que mon père a largement annoté et qui l’a passionné, se sentant lui-même injustement traité après la guerre), relate, sans état d’âme, que Giono fait partie de la première liste noire établie par le Comité National des Ecrivains. Ils ne sont que douze et Giono y figure en compagnie de Brasillach, Céline, Chardonne, Drieu la Rochelle et Maurras! On croit rêver. Tristan Tzara, probablement télécommandé par Aragon écrit un article infâme dans les Lettres Françaises. Or Giono n’a jamais collaboré. Il n’y a aucun écrit de lui en faveur de l’Allemagne, de Pétain ou contre les juifs. Il a caché dans sa ferme un Allemand trotzkyste et un autre Allemand juif. Il est ami du chef de la Résistance locale. Tout ce que l’on peut lui reprocher c’est d’avoir publié le début des Deux Cavaliers de l’Orage dans une revue littéraire suspecte, la Gerbe et qu’un reportage photographique ait été inséré, à son insu, dans une autre publication, Signal. Ce n’est que 5 mois plus tard, le 31 janvier 1945 que Giono est libéré. Sans avoir jamais été jugé ni accusé, car il n’y avait rien dans son dossier! Mais ce n’était pas fini. Le même Comité des Ecrivains qui avait établi sa liste noire, avait interdit aux éditeurs de publier ceux qui s’y trouvaient sous peine de se faire boycotter. Giono va tomber non seulement dans l’oubli mais en plus dans les pires difficultés matérielles. Ce n’est qu’en 1950 avec la publication des Ames Fortes que les critiques du Monde, du Figaro Littéraire, de Combat, des Nouvelles Littéraires sont bien obligés de dire leur admiration et ce n’est qu’en 1951, avec le Hussard sur le Toit, que Giono revient - comme le dit Pierre Citron - définitivement à sa place: au sommet.
Mais les épreuves l’ont marqué. Il en ressort plus individualiste que jamais. Moins naïf certainement. Son style a encore pris de la vigueur, sous l’influence de Stendhal autant que des événements. C’est d’ailleurs plein d’admiration pour Stendhal et pour sa chère Italie, et aussi en pensant à son grand-père piémontais, qu’il dit avoir été carbonaro, que Giono entreprend son cycle du Hussard. Et en même temps, s’interrompant de temps en temps, il va attaquer ses Chroniques. Parmi elles deux chefs-d’oeuvre authentiques à mon sens: Un Roi sans Divertissement d’abord, une histoire mystérieuse, pleine de sang et de pulsions meurtrières. Pulsion partagée, semble-t-il, par le chasseur du criminel, Langlois, puisqu’il va tuer l’assassin en le regardant droit dans les yeux et qu’il va lui-même se suicider plus tard. Pulsion partagée par l’écrivain? Le grand pacifiste? Et puis il y a les Ames Fortes. Une veillée funèbre mémorable, encore une fois une construction géniale (un «contre» qui contredit la narratrice principale et met le doute dans l’esprit du lecteur), et des héros rapaces, tordus, à la recherche du pouvoir. Des personnages qu’on aurait pu trouver, en plus simples, chez Ramuz. On est loin du doux, du gentil Giono d’avant-guerre.
Et puis il y a le Hussard sur le Toit. J’aime tout dans ce roman, la passion, la fougue, la jeunesse des personnages, l’histoire: le choléra, le voyage, les aventures de cape et d’épée, la stupidité et la méchanceté de la foule, la philosophie: le médecin, le «piéton», la mort, et puis le style si léger, si facile, si surprenant (qu’il soit Stendhal ou Giono). Il faut croire que je serai toujours irrémédiablement romantique. Ce livre est une vraie jouissance. Le seul problème c’est qu’aujourd’hui il faudrait que je le relise entièrement car dès que je cherche à me le rappeler je vois les images de Rappeneau, je vois le jeune Olivier Martinez, si parfait en cavalier nerveux, fier, naïf et «le petit visage en fer de lance» de Juliette Binoche avec toute sa passion retenue. Rappeneau est un de ces cinéastes (comme Huston ou Kubrick), capables de traduire une oeuvre littéraire en langage cinématographique (comme il l’a fait pour Cyrano de Bergerac) d’une manière si parfaite que votre mémoire devient incapable de faire la différence entre les images du film et celles du texte. Comment un homme comme Giono peut-il arriver à imaginer un personnage comme Angelo? Giono, à voir ses photos, n’a rien d’un jeune premier. Remarquez, Stendhal non plus. Mais lui au moins a fait la campagne d’Italie à 17 ans avec Bonaparte. Il est évident qu’il y a beaucoup de Fabrizio del Dongo dans Angelo: Hussard, italien, noble, naïf, fougueux lui aussi. D’autres traits appartiennent à Giono: sensibilité, promptitude à s’émouvoir, peur de paraître niais. Mais Giono ne montait pas à cheval et ne maniait pas le sabre. Et il ne devait pas aimer les colonels, ni probablement les nobles. Par contre toujours sous l’influence de Stendhal (et aussi en souvenir de ses attaches familiales piémontaises) il était devenu passionné de l’Italie, de Machiavel et puis de l’Orlando Furioso. C’est donc d’Arioste qu’Angelo tient son sens de la chevalerie à l’ancienne et c’est à cause d’Arioste que nous serons privés de «la partie de jambes en l’air», comme dit Giono, «qu’une certaine critique m’a reproché de ne pas avoir fait jouer à mes deux héros». «Mais», dit-il encore, «nous sommes dans un système de références bien différent de celui où s’accomplissent les mouvements de la bête à deux dos».

14) n° 1991 Stendhal: La Chartreuse de Parme, précédée d’une note sur la vie et les ouvrages de H. Beyle par M.Colomb et suivie d’une étude littéraire sur Beyle de M. de Balzac, édit. J. Hetzel, Paris, 1846.
15) n° 0268 et 269 Stendhal: Romans et Nouvelles, tomes 1 et 2, édit. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1959 - 1977. (Contient Armance, Le Rouge et le Noir, Lucien Leuwen, La Chartreuse de Parme, Chroniques Italiennes, etc.)
16) n° 0267 Stendhal: Chroniques Italiennes, édit. Julliard, Paris, 1964.
17) n° 2685 Stendhal: Paris-Londres, chroniques, édit. Stock, Paris, 1997.
18) n° 2799 Stendhal: Napoléon, (Vie de Napoléon - Mémoires sur Napoléon), édit. Stock, Paris, 1998.

Giono écrit quelque part qu’il avait pris la résolution de ne jamais rien écrire ni sur Stendhal ni sur Mozart. Ils sont trop grands pour qu’il ose y toucher. Mais moi, qui ne suis qu’un dilettante, je n’ai aucune raison de me tenir à une si sévère résolution. Trop content de pouvoir, grâce à Giono, relire La Chartreuse pour voir lequel est le plus romantique des deux: Fabrice ou Angelo, revenir à celui qui donne encore un peu de brillant à ce XIXème siècle si terne sur le plan politique comme sur le plan littéraire, le siècle de l’avènement des boutiquiers, le siècle des Birotteaux et des Balzac.

Mon édition de La Chartreuse suit de peu la mort de Stendhal (1842) et la première parution du roman (1839). La note d’introduction est assez curieuse. Romain Colomb est le cousin de Stendhal. Il a été son ami d’enfance (réfugié chez les Beyle quand ses parents avaient été mis en prison comme royalistes), l’est resté toute sa vie et est devenu son exécuteur testamentaire. Il cherche malgré tout à tracer un portrait de Stendhal assez fidèle. Henri Beyle est né en 1783 à Grenoble, finalement pas trop loin de Manosque, la ville de naissance de Giono. Mais l’origine sociale n’est pas la même: on se souvient que le père de Giono était cordonnier, aux idées libertaires et aux lectures anarchistes, et sa mère repasseuse, alors que la famille Beyle fait plutôt partie des aristocrates: son père est avocat, très considéré au Parlement de Grenoble, et sa mère fille d’un médecin, grand lettré. Comme Giono il a des attaches italiennes, ou pense en avoir car elles sont assez lointaines (mais on parle italien dans la famille Beyle). Dès l’âge de dix ans son tempérament ardent se révèle. Lui et Colomb vont fréquenter la nouvelle école centrale créée à Grenoble, comme dans tous les chefs-lieux de France, par une loi de la Convention, à l’instigation du Comte Destutt de Tracy le 7 ventôse de l’an III (c. à d., comme chacun sait, le 25 février 1795). Je le note parce que c’est probablement le premier essai d’instruction publique généralisée en France 100 ans avant le petit père Combes et que c’est probablement là qu’il faut chercher l’origine de l’adjectif Centrale dans le nom de mon Ecole. Henri Beyle est brillant élève. Il rafle les premiers prix. Il se passionne pour les mathématiques. Il a horreur, déjà, de l’hypocrisie et pense qu’en mathématique elle est impossible! Ce qui est peut-être vrai des mathématiques mais pas forcément des mathématiciens. Mais ce qui est certain - et on en reparlera à propos de Musil - c’est que les écrivains qui sont passés par une éducation scientifique ont une autre façon d’écrire - plus directe, plus ironique, plus économe, que les écrivains purement littéraires. Pour prendre des contre-exemples contemporains il n’y a qu’à se rapporter aux logorrhées d’un Pierre-Jean Rémy ou - ce qui est bien dommage - d’un aussi bon écrivain que Le Clézio. En tout cas Beyle est si fort en maths qu’il monte à Paris dès 1799 (il a 16 ans) pour se présenter à Monge en vue d’intégrer Polytechnique. Il arrive d’ailleurs à Paris le lendemain du 18 Brumaire (ce qui est un signe du destin). Et effectivement c’est là que Beyle décide pour l’aventure et donc pour Bonaparte plutôt que pour Polytechnique (heureusement pour moi; vous voyez mon écrivain préféré Polytechnicien?). Logé chez une famille alliée, les Daru, qui partent pour l’Italie au service de Bonaparte, Beyle part à son tour en 1800, quitte Genève sur une vieille rosse y laissée par les Daru (alors qu’il ne sait pas monter), traverse le Grand St. Bernard huit jours après Bonaparte, entre à Milan, suit la bataille de Marengo, entre au bureau de Petiet, Gouverneur de Lombardie, participe à la bataille de Castel Franco, s’y montre brave et ne démissionne finalement de l’Armée qu’en 1802 pour revenir à Paris. Mais dès 1806 il y retourne, assiste à la bataille de Iéna, entre à Berlin, reste deux ans à Brunswick comme Intendant des Domaines de l’Empereur, puis comme adjoint aux Commissaires des Guerres, se montre héroïque, lors d’une émeute, dans sa défense de l’hôpital de Brunswick, puis se trouve à Vienne pendant que Napoléon négocie son mariage. Il est ensuite nommé Auditeur de 1ère classe au Conseil d’Etat, puis Inspecteur de la Comptabilité du Mobilier et des Bâtiments de la Couronne. Enfin il fait la campagne de Russie en 1812, assiste au passage du Niémen et - spectacle sublime - à l’incendie de Moscou! Avant cela il était aussi passé à Mayence, à Erfurt, à Lützen, à Dresde. Et puis à la chute de Napoléon (le retour de l’île d’Elbe le laisse indifférent; Beyle est revenu de ses illusions), il repart pour Milan d’où les Autrichiens l’expulsent en 1821 (Metternich s’en méfie).
On comprend alors l’importance qu’a eu Napoléon pour Stendhal. Bonaparte jeune ne pouvait que l’enthousiasmer. La fougue, l’amour du risque, la fortune des armes. Bonaparte libérateur, champion des idées nouvelles. Stendhal adhérait lui-même aux idéaux des libéraux. Mais être libéral pour lui signifiait être pour le bonheur du plus grand nombre. Il était trop élitiste pour être un vrai démocrate ou un républicain. Ne dit-il pas quelque part dans la Chartreuse qu’à la Cour il faut plaire au Prince mais qu’en Amérique il faut plaire aux boutiquiers et se mettre à leur niveau - et qu’en plus il n’y a pas d’Opéra! Pour ce qui est de Napoléon, Stendhal récuse l’Empereur qui crée sa dynastie, se laisse enivrer par le pouvoir et oublie qu’il avait été le «fils de la Révolution». On sent cette ambiguïté du regard jeté par Stendhal sur Napoléon dans ses deux ouvrages, inachevés tous les deux. Le premier, la Vie de Napoléon, écrit en 1818 avec un esprit polémique dirigé contre Mme de Staël qui avait pondu un méchant libelle contre Napoléon, est pourtant bien critique. «Napoléon s’est laissé éblouir par le hochet suranné d’une couronne.» «Il aurait pu établir la République ou au moins le gouvernement des deux Chambres.» Bonaparte avait les idées militaires: délibération égale insubordination. Napoléon avait les trois faiblesses de Louis XIV: il aimait d’une manière infantile la pompe de la Cour - il prenait des sots comme ministres - il n’aimait pas les talents. Ses deux grandes erreurs finales ont été de croire en l’amitié d’Alexandre et de faire confiance à la Maison d’Autriche. «Il a le défaut de tous les parvenus: celui de trop estimer la classe à laquelle ils sont arrivés.» (Il n’est donc pas le Machiavel que décrit Mme de Staël. Au contraire Stendhal souligne plusieurs fois les erreurs politiques de Napoléon et l’absence d’un plan.) Stendhal n’oublie pas non plus d’envoyer des piques aux fanatiques de la Restauration: «C’est un argument des aristocrates que celui des crimes qu’entraîne une révolution. Ils oublient les crimes qui se commettaient en silence avant la Révolution.» Paradoxalement son autre ouvrage, les Mémoires sur Napoléon, encore plus incomplet puisqu’il est surtout un long panégyrique de la première campagne d’Italie de Bonaparte et qu’il s’arrête en plein milieu de la campagne d’Egypte, débute avec une déclaration d’amour: «C’était un homme extraordinaire que j’aimais de son vivant, que j’estime maintenant de tout le mépris que m’inspire ce qui est venu après lui.» On est en 1837. L’hypocrisie et la cupidité règnent. Stendhal se demande, comme certainement beaucoup d’autres hommes de sa génération, pourquoi tout est allé de travers à partir de 99. Et encore Stendhal ne connaissait pas toute la suite. Il voyait bien que l’Empereur avait tué les idéaux de la Révolution que le Général emmenait avec lui dans sa campagne d’Italie, que le despote a été la cause directe du retour des rois (au point que la République allait mettre 70 ans à revenir) et que l’enthousiasme était mort avec la capitulation de Fontainebleau. Il ne pouvait savoir que la haine semée en Allemagne et l’humiliation de la Prusse allaient avoir pour conséquences la guerre de 70, celle de 14 et celle de 40...
En 1821, expulsé de son cher Milan, il revient à Paris. Avec la chute de l’Empire il a perdu ses principaux revenus. Et la vie à Paris est chère. Il faut d’ailleurs noter que Stendhal a un problème avec l’argent. D’un côté il se rend compte que l’époque est à la cupidité et que l’argent est la nouvelle puissance des temps modernes (cela n’a fait qu’empirer depuis). Il fustige continuellement cette avidité qu’il prend pour une spécialité française qu’ignore l’Italie. Dans la préface de la Chartreuse il dit en parlant de ses héros: «Je déverse le blâme le plus moral sur beaucoup de leurs actes. Mais à quoi bon leur donner la haute moralité et les grâces des caractères français, lesquels aiment l’argent par-dessus tout et ne font guère de péchés par haine ou par amour.» Ailleurs, toujours dans la Chartreuse, après l’exposé d’un plan pas très moral et un peu machiavélique du Duc de Mosca à la Sanseverina, «Est-ce la faute de l’historien si les personnages, séduits par des passions qu’il ne partage pas, malheureusement pour lui (oui, vous avez bien lu: malheureusement), tombent dans des actions profondément immorales? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays où l’unique passion survivante à toutes les autres est l’argent, moyen de vanité.» (Car l’autre grande idée de Stendhal c’est que le défaut principal du Français, absent chez l’Italien, est la vanité. Je crois que c’est encore vrai aujourd’hui.) Mais d’un autre côté l’argent est souvent cité dans ses romans. En général on connaît les revenus et les rentes de chacun. Même de l’histrion de théâtre que Fabrice tue en duel. Alors pour gagner un peu d’argent il se fait journaliste. Il tient une rubrique de théâtre italien dans le Journal de Paris. Et puis surtout il collabore pendant plus de sept ans à des revues anglaises (Paris Monthly Review, London Magazine, New Monthly Review) en tant que correspondant parisien. Certains articles sont signés: le petit-neveu de Grimm. Or Grimm a été un des premiers journalistes épistolaires, puisqu’au XVIIIème siècle il avait inauguré la fonction de correspondant parisien pour les journaux allemands. Il était également très proche des Encyclopédistes. C’est dire dans quelle lignée Stendhal se place. D’ailleurs dans ses articles il se révèle totalement anti-calotin, dénonçant la nouvelle mainmise des prêtres, des Jésuites, etc. Et bien sûr totalement anti-aristocrates. Il est curieux de remarquer qu’un autre écrivain dont j’ai déjà amplement parlé, Heinrich Heine, est arrivé à Paris après 1830, alors que Stendhal, grâce au retour au pouvoir d’amis libéraux, a pu retourner en Italie et embrasser la carrière diplomatique, et que Heine, à son tour va se lancer dans le journalisme et devenir le correspondant parisien de l’Allgemeine Zeitung. Il me semble que pour les deux écrivains cette expérience journalistique a été importante pour la suite de leur carrière littéraire, pour leur façon d’écrire, pour leur façon de voir. Si ce n’est que Heine a poussé le pamphlet souvent trop loin, ajoutant l’invective à la satire, alors que Stendhal a toujours su mêler l’ironie au persiflage.
Les Chroniques anglaises de Stendhal, la plupart retraduites de l’anglais, les originaux étant perdus, sont savoureuses à lire. Han d’Islande: «le plus baroque et le plus horrible produit d’une imagination déréglée. L’écrivain dont le cerveau en ébullition a accouché de ce monstrueux avorton est M. Hugo dont les effusions poétiques jouissent d’une renommée considérable.» Pourtant ses Odes et Poésies Sacrées n’échappent pas au fusil de Stendhal: «L’on ne peut nier qu’il sache fort bien faire des vers français; malheureusement il est somnifère.» Et M. de Lamartine? «Il a perdu, à Naples, une femme qu’il adorait; après quatre années de douleurs, il est parvenu à pouvoir faire parler son coeur en vers et a trouvé des accents touchants; mais dès qu’il sort de l’expression de l’amour, il est puéril, il n’a pas une haute pensée de philosophie ou d’observation de l’homme.» Chateaubriand, lui, est «l’archi-hypocrite», «habile faiseur de phrases sonores». «Avec son emphase ridicule et son pathétique affecté, M. de Chateaubriand a corrompu la littérature française.» Stendhal reconnaît d’ailleurs qu’il est le meilleur des prosateurs contemporains, il a paraît-il apprécié les Abencérages, mais: «le Vicomte n’écrit probablement pas, au cours d’une année, une seule phrase exempte de fausseté soit dans le raisonnement, soit dans le sentiment; à tel point qu’en le lisant, vous êtes sans cesse tenté de vous écrier: Juste ciel! que tout ceci est faux! mais que c’est bien écrit!» Il n’y a que Paul-Louis Courier qui est loué ainsi que Prosper Mérimée pour son Théâtre de Clara Gazul. Mérimée était son ami. Il était aussi entiché de l’Espagne que Beyle a pu l’être de l’Italie. Je n’ai lu certaines de ses nouvelles que récemment (voir n° 2927 Prosper Mérimée: Mosaïque avec Matéo Falcone, le Vase étrusque, etc., libr. Gründ, Paris, 1933 et n° 2926 Prosper Mérimée: La Chambre Bleue, Djoumane, etc., libr. Gründ, Paris, 1933) et j’ai trouvé que son style, direct, ironique, allusif n’était pas très éloigné de celui de Stendhal.
Dans mon édition de la Chartreuse de Parme on trouve en annexe un document assez extraordinaire (non reproduit par la Pléiade): un panégyrique de 39 pages de Balzac sur la Chartreuse (dont 27 pages, il est vrai, sont consacrées au résumé détaillé de l’intrigue), publié en septembre 1840 dans la Revue Parisienne. Stendhal était fou de joie et un peu gêné. Il y avait de quoi. Ce n’est pas fréquent qu’un écrivain fasse un tel éloge d’un collègue (Balzac était plus jeune que Beyle - de 16 ans - mais en 1840 il avait déjà publié la plupart de ses chefs-d’oeuvre et avait donc plus de notoriété que Stendhal). Et ceci sans la moindre perfidie. Il y a bien quelques critiques, en particulier en ce qui concerne le plan du roman: le début s’étire trop en longueur, les personnages tardent à être introduits, la fin n’est pas très heureuse. En ce qui concerne la fin je suis d’accord avec Balzac: cette histoire de vouloir un enfant de Clélia, de le faire passer pour mort pour l’avoir à soi (Fabrice) et puis finalement l’enfant meurt vraiment, est tiré par les cheveux. Mais il ne s’agit que de quelques pages et le reste est tellement sublime qu’on peut passer dessus. Le chef-d’oeuvre qui a une petite fêlure n’en est que plus précieux à nos coeurs. L’autre critique de Balzac concerne... le style! Balzac critiquant le style de Stendhal! C’est gros! Le style en tant qu’arrangement des mots, dit-il. Négligé, incorrect, grammaticalement parlant. Il écrit à peu près dans le genre de Diderot, mais Diderot n’est pas écrivain. Voire. D’ailleurs c’est aussi le style de Voltaire. Et de l’Abbé Prévost. Et de tous ces écrivains du XVIIIème que j’adore. Et du génial Robert Challe qu’on vient seulement de découvrir (voir n° 2966 Robert Challe: Difficultés sur la Religion proposées au Père Malebranche, libr. Droz, Genève, 2000 et n° 2972 Robert Challe: Les Illustres Françaises, libr. Droz, Genève, 1991). Stendhal dit quelque part: «la crudité est un défaut de style mais l’hypocrisie un défaut de moeurs.» Pour lui l’emphase était cousine germaine de l’hypocrisie. Qu’il haïssait au plus haut point. Balzac reconnaît néanmoins que la phrase chez Stendhal est constamment soutenue par la pensée. Un lecteur italien, le Milanais Pietro Borsieri, à qui Stendhal a donné à lire sa Vie de Napoléon lui donne son avis sur la relation entre Napoléon et les Italiens et termine sa lettre ainsi: «Votre style aussi me plaît qui est grave et rapide, et ainsi, par sa rapidité même, acquiert une plus grande force et frappe d’autant mieux l’esprit du lecteur. En français votre style est très clair; en italien il serait obscur, parce que nos écrivains ne sont pas accoutumés à franchir les idées intermédiaires et à les faire deviner en donnant beaucoup de relief aux résultats.» Et c’est cela, me semble-t-il, qui donne justement cette grande jouissance au lecteur. Au Lycée je trouvais la fameuse expression: le style c’est l’homme, complètement idiote. Appliquée à Stendhal elle me paraît évidente. L’intelligence transparaît continuellement au travers du texte. Et en plus c’est le lecteur lui-même qui se sent plus intelligent...C’est ce qui fait que les Stendhaliens se reconnaissent entre eux, forment un club, une secte. Je me souviens avoir vu à la télé ou entendu à la radio le rédacteur en chef du journal communiste L’Humanité, grand spécialiste de Stendhal, deviser en toute amitié avec deux littérateurs de droite sur leur écrivain adoré, et ceci en pleine période stalinienne.
Alors la Chartreuse? Angelo ou Fabrizio? J’avoue que je trouve Fabrice un peu fade, un peu naïf, un peu simple. En fait il n’est capable que d’une grande passion. Il me paraît évident que le personnage principal de cette histoire c’est la Duchesse, la Sanseverina. Le roman est véritablement illuminé de l’amour porté par Stendhal à l’Italie. Découvrir Milan à 18 ans l’a marqué visiblement pour toute sa vie, bien plus que Napoléon. D’ailleurs il n’y a qu’à voir tous ses ouvrages qui traitent de l’Italie: Histoire de la Peinture en Italie, Vie de Rossini, Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome, Chroniques Italiennes. Et il est retourné vivre à Milan après la chute de Napoléon jusqu’en 1821. En 1830 il était d’abord nommé consul à Trieste mais Metternich n’en veut pas, puis à Civita Vecchia, chez le Pape qui l’accepte - ce qui est assez extraordinaire quand on connaît les idées de Stendhal - et où il s’ennuie prodigieusement en se languissant de Milan. Balzac trouve que l’homme serait beaucoup mieux à sa place comme Ambassadeur de France à Rome. L’image que Stendhal se fait de l’Italien ressemble en fait plus à l’Italien flamboyant de la Renaissance qu’à celui de ce début de XIXème siècle. Ou y a-t-il encore aujourd’hui des restes de cette époque? Est-ce la raison pour laquelle on donne des noms tels que le Commandatore, le Condottiere aux grands barons d’industrie d’aujourd’hui? L’amour de l’Italie c’est aussi l’amour des femmes que Beyle a connues en Italie. La Sanseverina en est la représentation idéale. Cette femme-là est sublime. Et le deuxième personnage aussi important, il me semble, plus que Fabien, c’est le comte Mosca. Emule de Machiavel et pourtant libéral, amoureux fou et désintéressé de la Sanseverina. Henri Martineau qui a annoté la Chartreuse dans l’édition de la Pléiade pense que Mosca représente aux yeux de Stendhal l’homme politique que lui-même, consul, eût voulu être. Grand diplomate, grand amoureux. Tout pour contenter et son génie et son coeur.
J’avais d’abord l’intention de ne faire qu’une courte parenthèse sur Stendhal. Bien évidemment le sujet m’a échappé. J’en resterai là. Et je relirai les Chroniques Italiennes, et d’abord l’Abbesse de Castro que Stendhal a écrit en même temps que la Chartreuse. Et puis le livre-culte de tous les Stendhaliens, celui que Henri Martineau considère, quoique inachevé, comme son troisième chef d’oeuvre: Lucien Leuwen (un polytechnicien, hélas, mais républicain). Et je vous conseille d’en faire autant.

19) n° 0337 A. t’Serstevens: L’homme que fut Blaise Cendrars, Souvenirs, édit. Denoël, Paris, 1972.
20) n° 0336 Jacqueline Chadourne: Blaise Cendrars poète du Cosmos, édit. Seghers, Paris, 1973.
21) n° 3095 Louis Parrot: Blaise Cendrars, édit. Pierre Seghers, Paris, 1953.
22) n° 2486 Blaise Cendrars: Le Transsibérien, édit. Pierre Seghers, Paris, 1957 (exemplaire numéroté).

"En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans
Et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance"

Quand je relis aujourd’hui les textes de Cendrars et que j’écoute ses biographes je me rends compte que cet homme était avant tout un poète. Un poète parce que c’est ainsi qu’il est d’abord apparu sur la scène littéraire. Et avec un poème révolutionnaire, le Transsibérien. Un poète par sa vie, sa vraie vie, et par toutes ses vies inventées. Un poète par les trois livres qui les racontent, ces vies, dans ce style qui est comme un grand souffle qui vous emporte comme une houle, comme dans un rêve.
Cendrars avait d’abord écrit Pâques à New-York. Un long poème en forme d’incantation. On a parlé de Lautréamont, des Odes de Claudel, que je ne connais pas. Un poème déjà sans ponctuation aucune. Et puis ce chef-d’oeuvre appelé d’abord « Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France ». Une prose musicale, dit t’Serstevens. Louis Parrot qui meurt au moment où sort le petit recueil sur Cendrars dans la Collection des Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, dont il est l’auteur (1948), et que j’avais déjà lorsque j’habitais en 56 ou 57 la Maison des Elèves de la rue de Cîteaux (puisqu’il est marqué sur la page de garde Cx ch. 330), Louis Parrot qui avait tout gobé des histoires inventées par Cendrars: la fuite par la fenêtre de sa chambre à Neuchâtel, le voyage en Sibérie (alors que t’Serstevens affirme que Cendrars était un stagiaire bien sage, envoyé par son père pendant trois ans à Saint-Petersbourg et qu’il n’a même pas été à Moscou), les sept oncles, la mère écossaise morte jeune alanguie sur un canapé en Italie (d’après t’Serstevens c’est une bonne Zurichoise comme son père est un bon bourgeois, Sauser, originaire de l’Oberland bernois), les ancêtres fameux (c’est peut-être vrai): Euler le Mathématicien, Lavater le théoricien des physionomies, Louis Parrot donc raconte en détail ses fameux démêlés avec Apollinaire, un immigré lui aussi puisqu’il est né à Rome, Polonais, et s’appelait de Kostrowitzky. D’après t’Serstevens Cendrars aurait d’abord travaillé comme nègre pour Apollinaire dans les années 1910 à 1912. On sait qu’Apollinaire, pour se faire quelques sous, collectionnait pour je ne sais plus quel éditeur des histoires érotiques (certaines de ces anthologies dûment commentées par Apollinaire ou ses nègres sont d’ailleurs tout à fait passionnantes, voir p. ex. n° 2259 L’oeuvre libertine des Conteurs Italiens, première partie: les Conteurs du XVIIIème siècle: l’abbé Casti, Giorgio Baffo, Domenico Batacchi, introduction, essai bibliographique et notes de Guillaume Apollinaire, édit. Bibliothèque des Curieux, Paris, 1910). C’est au printemps 1912 que Cendrars montre Pâques à New-York à son ami Apollinaire qui, paraît-il, devient tout pâle (de jalousie). Et il semble bien qu’Apollinaire écrit le poème Zone après avoir eu connaissance de Pâques. Et triche en mettant Zone en premier dans une collection de poèmes, Alcools, qui va de 1898 à 1913 (et c’est vrai, voir n° 3096 Apollinaire: Alcools, édit. Gallimard, Paris, 1966, Zone, placé juste avant le fameux Sous le pont Mirabeau coule la Seine, se différencie nettement des autres poèmes, par l’irrégularité des séquences, par les images aussi: « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin », et par sa parenté évidente avec les épopées poétiques de Cendrars. Et c’est à la dernière minute, paraît-il, sur les épreuves d’Alcools, qu’Apollinaire supprime la ponctuation... Plus tard, dans Calligrammes (voir n° 3097 Apollinaire: Calligrammes, édit. Gallimard, Paris, 1973), on va même trouver dans le poème Arbre une réminiscence encore beaucoup plus évidente de Cendrars: « Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien - Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi - Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé ». Mais paix à ses cendres. Apollinaire est mort jeune, en 1918. Non des conséquences directes de son shrapnell et de sa trépanation, mais bêtement d’une grippe espagnole. Cendrars est resté son ami jusqu’à la fin. Il publie encore un troisième poème épique, juste avant la mobilisation: Panama ou les Aventures de mes 7 Oncles. Ce sera le dernier du genre. Après la guerre il va changer d’orientation. Cendrars avait aussi innové par la typographie. Mon exemplaire du Transsibérien, qui date de 1957, en est un fac-simile. Dommage qu’il manque les illustrations colorées de son amie Sonia Delaunay.
Ceci étant, ne soyons pas trop chauvins. Si Cendrars et Apollinaire étaient des innovateurs en France, en Amérique, Walt Whitman avait déjà pas mal bouleversé la prosodie. Si sa poésie est d’abord sensuelle, panthéiste et respire la joie et la vie - et c’est pour cela qu’elle plaisait tellement au Giono de Regain et de Que ma Joie Demeure - elle est aussi rythme, épopée, utilise des mots antipoétiques et s’approprie les techniques modernes. Et par là Whitman antériorise Cendrars de près de vingt ans.
Walt Whitman
Il n’y a qu’à feuilleter The Leaves of Grass (n° 0845 Walt Whitman: The Leaves of Grass, édit. Barnes & Nobles, New-York, 1992):

«Salut au Monde!
«O take my hand Walt Whitman!
«Such gliding wonders! such sights and sounds!
...
«What do you hear Walt Whitman?
«I hear the workman singing and the farmer’s wife singing,
«I hear in the distance the sounds of children and of animals
early in the day,
...
«What do you see Walt Whitman?
«I see a great round wonder rolling through space,
«I see diminute farms, hamlets, ruins, graveyards, jails, factories,etc.
...
«I see the tracks of the railroads of the earth,
«I see the electric telegraphs of the earth,
«I see the filaments of the news of the wars,
deaths, losses, gains, passions, of my race,»

Et puis le fameux «Song of the Open Road», qui devrait aller droit au coeur de tous les randonneurs:

«Afoot and light-hearted I take to the open road,
«Healthy, free, the world before me,
«The long brown path before me leading wherever I choose.
«Henceforth I ask not good-fortune, I myself am good-fortune,
«Henceforth I whimper no more, postpone no more, need nothing,
«Done with indoor complaints, librairies, querulous criticisms,
«Strong and content I travel the open road.»

Mais le poème qui correspond le mieux aux rêves de Cendrars, à sa passion des trains dont le rythme est comme le battement de coeur de son poème transsibérien où pullulent les images de trains et de locomotives (rappelez-vous: « J’ai vu les trains silencieux, les trains noirs qui passaient comme des fantômes - et mon oeil, comme le fanal d’arrière, court encore derrière ces trains », et encore: « J’ai vu des trains de 60 locomotives qui s’enfuyaient à toute vapeur pourchassés par des horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s’envolaient désespérément après » et encore: « Les rythmes du train - le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés - Et le sifflement de la vapeur - Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel »), alors ce poème qui répond si bien à l’imagination de ce Cendrars qui a été le collaborateur enthousiaste d’Abel Gance quand il a réalisé La Roue et qui lui a suggéré de faire appel pour la musique à Honegger, ce qui fait qu’on peut considérer que c’est lui qui est à l’origine de Pacific 231, alors ce poème de Whitman que je considère moi comme son plus réussi, peut-être le premier à glorifier la technique, bien avant que l’on n’invente le design, ce poème je vais vous le copier in extenso:
«To a Locomotive in Winter»
«Thee for my recitative,
«Thee in the driving storm even as now,
the snow, the winter-day declining,
«Thee in thy panoply, thy measur’d dual throbbing
and thy beat convulsive,
«The black cylindric body, golden brass and silvery steel,
«Thy ponderous side-bars, parallel and connecting rods,
gyrating, shuttling at the sides,
«Thy metrical, now swelling pant and roar,
now tapering in the distance,
«Thy great protruding head-light fix’d in front,
«Thy long, pale, floating vapor-pennants, tinged with delicate purple
«The dense and murky clouds out-belching from thy smoke-stack,
«Thy knitted frame, thy springs and valves,
the tremulous twinkle of thy wheels,
«Thy train of cars behind, obedient, merrily following,
«Through gale or calm, now swift, now slack, yet steadily careering;
«Type of the modern-emblem of motion and power -
pulse of the continent,
«For once come serve the Muse and merge in verse,
even as here I see thee,
«With storm and buffeting gusts of wind and falling snow,
«By day thy warning ringing bell to sound its notes,
«By night thy silent signal lamps to swing.
«Fierce-throated beauty!
«Roll through my chant with all thy lawless music,
thy swinging lamps at night,
«Thy madly-whistled laughter, echoing,
rumbling like an earth-quake, rousing all,
«Law of thyself complete, thine own track firmly holding,
«(No sweetness debonair of tearful harp or glib piano thine,)
«Thy trills of shrieks by rocks and hills return’d,
«Launch’d o’er the prairies wide, across the lakes,
«To the free skies unpent and glad and strong.»

23) n°0335 Blaise Cendrars: Dan Yack - Les Confessions de Dan Yack - Rhum - Histoires Vraies, édit. Denoël, Paris,1960.
24) n° 0334 Blaise Cendrars: Vol à Voile - Panorama de la Pègre - Hollywood - La Vie Dangereuse - La Perle fiévreuse - Aujourd’hui (avec J’ai tué), etc., édit. Denoël, Paris, 1962.
25) n° 0342 Blaise Cendrars: Moravagine, suivi de Pro Domo (comment j’ai écrit Moravagine) avec introduction et postface de Cendrars, édit. Bernard Grasset, Paris 1956.
26) n° 0343 Blaise Cendrars: Emmène-moi au bout du monde, édit. Denoël, Paris, 1956.

Je ne suis pas un fan de Cendrars romancier. Je ne comprends rien à Dan Yack. Il paraît que c’est l’antihéros par rapport à Moravagine et que cela rappelle Edgar Poe, mais je n’ai rien compris à Gordon Pym non plus. L’Or et Rhum sont basés sur des histoires véritables. L’Or, histoire d’un Suisse en Californie, a vraiment fait connaître Cendrars comme écrivain. Il était probablement nécessaire que Cendrars passe par toutes ces étapes pour que son style se forme. Il n’y a qu’à comparer J’ai tué et ses phrases ultra-courtes (texte anti-guerre remarquable d’ailleurs) et les immenses phrases-toiles d’araignée des trois livres autobiographiques écrits au cours des années 40, pour comprendre. Il reste que Moravagine est un phénomène à part. Quand je l’ai lu pour la première fois (encore un livre que j’ai lu lorsque j’étais étudiant dans les années 56 - 57), je me souviens avoir été frappé et choqué par cette idée de la relation qui existerait entre la femme et le sang : rupture de la membrane virginale, saignements menstruels, expulsion de sang et de liquides en même temps que du nouveau-né. Et que ce lien ferait de toutes les femmes des sadiques ou des masochistes, des destructrices plutôt que des créatrices, des mangeuses d’hommes qui étoufferaient, freineraient l’homme et l’empêcheraient d’agir. En fait il y a réellement une misogynie terrible dans ce roman. On pourrait penser que ce genre de réflexions n’a rien d’extraordinaire, venant d’un héros fou, avide de tuer, un espèce de Jack l’éventreur que le narrateur a d’ailleurs libéré d’un asile d’aliénés. Or c’est justement ce narrateur, Raymond-la-Science, le nihiliste, l’intellectuel de la Bande à Bonnot qui tient les propos les plus violents: « Mulier tota in utero... toutes les femmes sont masochistes ...L’amour chez elles commence par la crevaison d’une membrane pour aboutir au déchirement entier de l’être au moment de l’accouchement. Toute leur vie n’est que souffrance; mensuellement elles sont ensanglantées... L’immense machinerie de l’amour n’aboutit qu’à l’absorption, à la résorption du mâle... Le mâle c’est l’ennemi... La femme sait mieux souffrir, elle a plus de résistance... L’homme est son esclave... La femme est maléfique... » Ce sont donc bien là les idées de Cendrars. D’ailleurs Moravagine, quand il exprime à son tour ses idées sur les femmes à propos de son amante, la juive Mascha, paraît presque tendre: « Les femmes ont le goût du malheur. Elles ne sont heureuses que quand elles peuvent se plaindre ... Elles sont cabotines ... Une femme ne se donne jamais, elle s’offre toujours en sacrifice » Et c’est ouvertement que Cendrars exprime sa misogynie dans L’Homme Foudroyé, dans les Rhapsodies Gitanes, à propos de la fameuse Paquita: « Qu’est-ce qui gonfle le coeur des femmes et le rend si lourd à porter? N’est-ce pas, inhérente à le nature féminine, la marque de la bête, la déperdition, le sang qui circule plus ou moins impur et les travaille selon les lunaisons?... Que font-elles sur terre? Elles attendent... Elles chient des gosses... Elles saignent... Ce sont des chiennes. Pas une qui ne le soit pas. » Que les âmes sensibles et les femmes m’excusent. Mais c’est écrit. Et je tiens Cendrars pour un type d’exception. Alors je voudrais comprendre. D’autant plus que chacun sait combien sa Raymone lui était chère. Etait-ce pour se venger de son étudiante polonaise qu’il a connue à Zurich (ou à Berne), avec laquelle il s’était mariée et qui était partie s’installer à New-York? Etait-ce à cause de son physique qui ne devait pas lui faciliter les conquêtes féminines? Ou simplement parce que l’éternel voyageur, l’aventurier avait peur que les femmes lui brident sa liberté? T’Serstevens a une explication: cette magnifique union avec Raymone qui a duré depuis la guerre de 14 jusqu’à la mort de Cendrars était un mariage blanc. Cendrars n’était pas impuissant. Il avait d’ailleurs eu un fils avec la fameuse Féla (t’Serstevens dit qu’il a connu le fils de Cendrars et celui de Gauguin et que les deux avaient hérité le physique de leurs pères mais pas leurs âmes. Ce qui est plutôt vache!) et un autre fils avec une autre femme qui est mort pendant la deuxième guerre mondiale. Il était viril sans aucun doute. Mais il avait un physique qui pouvait rebuter une femme. Et depuis sa jeunesse il était timide et maladroit avec le deuxième sexe. C’est tout ceci, et son abstinence sexuelle qui, selon t’Serstevens, explique toutes ces élucubrations misogynes, la création du monstre Moravagine et celle de l’héroïne de son dernier roman, l’immonde Thérèse, vieille de 80 ans qui couche avec un légionnaire ivrogne et qui ne donne pas non plus une très belle image ni de l’amour ni de la femme. D’ailleurs l’érudit t’Serstevens cite tout de suite d’autres exemples. Le révérend Jonathan Swift qui a aimé deux femmes, en a même épousé une mais n’a jamais couché ni avec l’une ni avec l’autre. Elles en seraient même mortes de chagrin toutes les deux. Or ce Swift, toujours d’après t’Serstevens, époux et amant frigide, se complaît dans le texte intégral de son Gulliver à des gaudrioles que les traducteurs français ont cru devoir éliminer (il faut que je vérifie cela). Et puis il y a bien sûr le Divin Marquis qui a imaginé toutes ses horreurs pendant ses longues années de masturbation dans sa prison de la Bastille. Mais tout le monde sait cela. C’est même pour cette raison que le monument qui la commémore, la fameuse colonne, a été conçue en forme de phallus.

27) n° 0338 Blaise Cendrars: L’Homme Foudroyé, édit. Denoël, Paris, 1947.
28) n° 0339 Blaise Cendrars: La Main Coupée, édit. Denoël, Paris, 1946.
29) n° 0340 Blaise Cendrars: Bourlinguer, édit. Denoël, Paris, 1956.
30) n° 0341 Blaise Cendrars: Trop c’est trop, Denoêl, Paris, 1957.

C’est aux approches de la soixantaine (il est né en 1887) que Cendrars replié sur lui-même à Aix-en Provence dans la moitié de la France non occupée, libéré de toutes ses fréquentations ordinaires, se met à écrire son autobiographie largement poétisée: L’Homme Foudroyé qui paraît en 1945, La Main Coupée qui paraît tout de suite après en 1946 (je dispose d’une première édition) et Bourlinguer dont le copyright est daté de 1948.
Il est au sommet de son art. Toute sa vie il a accumulé, comme dit t’Serstevens, des visions, des sensations, des expériences, des connaissances. Car Cendrars, comme son ami, est un érudit lui aussi. Il ne collectionne pas autant de livres que t’Serstevens et souvent les perd, mais il lit énormément et il a une mémoire prodigieuse. Alors toutes ces richesses qu’il possède tout à coup le submergent. Le flot coule. Et le style, superbe, s’en ressent. La phrase grouille et part dans tous les sens, se servant de subordonnées, de parenthèses, de retours en arrière, sans jamais perdre son fil d’Ariane. Elle vogue sur les vagues de l’imaginaire, du rêve, de la poésie et part souvent au galop sur les chevaux du fantastique.
C’est dans l’Homme foudroyé qu’on trouve les Rhapsodies Gitanes dont la première, le Fouet, met en scène Gustave Le Rouge. Dans le Silence de la Nuit annonce les récits de guerre qui rempliront La Main Coupée et le Vieux Port est un prélude aux ports du monde entier de Bourlinguer: Venise, Naples, La Corogne, Bordeaux, Brest, Toulon, Anvers, Gênes (et c’est là que l’on trouve l’histoire des homoncules et du tombeau de Virgile près duquel Cendrars aurait vécu dans son enfance), Rotterdam (l’histoire de la grande rixe et du piano défenestré), Hambourg et, pour finir, Paris, Port-de-Mer, sous-titré la plus belle librairie du monde, où Cendrars fait le portrait de ce libraire extraordinaire du Quai des Grands Augustins que fréquentait aussi t’Serstevens et même l’ami brésilien et bibliophile Paulo Prado: Chadenat.
Il faut lire la scène: le porche, la voûte, un nom effacé: Americana, une arrière-cour, trois marches déchaussées, un palier obscur, et puis une salle immense, haute de plafond, une infinité de livres, deux ou trois portes donnant sur d’autres salles aussi remplies que la première, le silence, un grand poêle de fonte, toujours allumé, un Godin, précise-t-il, plus tard il corrigera: non un Guise, et derrière le poêle, caché par la fumée, une forme humaine, crachotante et toussotante, portant besicles, foulard, plaid et toque, lisant, toujours lisant, dans un vieux fauteuil Voltaire, sautant soudain en l’air pour chasser les importuns, les fâcheux, les curieux, les collectionneurs, les spéculateurs, les Anglais qu’il détestait, ne daignant recevoir que ceux qui étaient capables de tenir la conversation avec lui, ses vieux clients, ne vendant ses livres que s’il était sûr d’en trouver le double ou à des vrais connaisseurs, toute vente lui apparaissant comme un arrache-coeur. Chadenat est mort en 1943. En 1947 on continuait encore à vendre ses livres chez Drouot. Sa collection devenait légendaire. Elle paraissait inépuisable (la Librairie du Pont-Neuf Coulet et Faure vient d’annoncer la réimpression de la réunion des 17 catalogues de Ventes Publiques faites entre 1942 et 1954 et décrivant 7195 livres de la collection Chadenat consacrée aux ouvrages de voyages, de géographie, de marine et aux atlas pour toutes les parties du monde). Son fils et son gendre ne s’intéressaient guère aux livres, l’un employé à Bercy, l’autre négociant en vins dans le Poitou, attendant tous les deux sa mort pour vendre ses livres aux enchères. Chadenat se faisait un sang d’encre à cette idée. Comme je le comprends!
C’est également dans Paris Port-de-Mer que j’ai retrouvé une description hallucinante qui m’avait beaucoup frappé quand je l’avais lue mais que je n’avais jamais retrouvée. C’était celle qu’il appelle son Indienne, en fait une riche Sud-Américaine, d’origine bolivienne qui lui raconte son enfance. Une grande maison tout en bois à la façade peinte et couverte de galeries et de balcons et l’arrière donnant sur un abîme « de mille mètres » dit Cendrars, « comme au Tibet », avec des fenêtres de dimensions irrégulières, d’où l’on voit les sommets en face, où tournoient les condors. Et l’Indienne et ses six soeurs courant en piaillant et riant à travers les pièces et les balcons, leur mère étant toujours occupée à broder des dessins compliqués avec des vieilles femmes Quechua qui racontent des vieilles légendes et chantent et dansent et pleurent. Et leur père toujours absent, qui revient deux fois par an des plantations des grandes hauteurs, et l’on voit alors sur le flanc des montagnes en face la longue caravane, le père en tête sur un cheval blanc, annonçant sa venue par des coups de fusil joyeux qui se répercutent en écho, derrière lui une troupe de jeunes Indiens beaux et grands, armés de lances, et puis la mule-mère carapaçonnée, fardée, ornée, couverte de grelots et puis toutes les bêtes de charge avec tous les produits des plateaux andins, des forêts, des mines, etc. Alors c’est la grande fête et le lendemain les filles admirent leur père qui se rase, torse nu sur le seul balcon, vermoulu, qui donne sur l’arrière et sur le grand vide... et on ne saura jamais si le balcon a cédé et si le père, précédant les condors avides, s’est abîmé dans l’abîme sans fond ...
Il y a en principe un quatrième livre autobiographique qui complète les trois autres: Le Lotissement du Ciel. Il est rempli d’histoires de mystiques qui pratiquent l’élévation. Je me souviens l’avoir lu mais ces histoires ne me passionnent pas. T’Serstevens trouve que c’est le meilleur de la série. Mais t’Serstevens est un érudit et du moment que ces histoires proviennent de livres rares il est heureux. Quant à Trop c’est Trop, il s’agit d’un livre plus tardif (1957). Des histoires plus courtes, des resucées, toujours le Brésil. L’intérêt est bien moindre. La grande période est passée.

31) n° 0521 A. t’Serstevens: Reflets, édit. Self, Paris, 1945.
32) n° 0522 A. t’Serstevens: Le Dieu qui danse, édit. Albin Michel, Paris, 1921.
33) n° 2594 A. t’Serstevens: Le Vagabond sentimental, édit. Albin Michel, Paris, (exemplaire numéroté), 1923.
34) n° 0520 A. t’Serstevens: Taïa, édit. Albin Michel, Paris, 1930.
35) n° 2787 A. t’Serstevens: La Grande Plantation, édit. Albin Michel, Paris, 1952.
36) n° 0518 A. t’Serstevens: Les Corsaires du Roi, édit. Arléa, Paris, 1988.
C’est un homme étrange ce t’Serstevens. Déjà ce nom qui a l’air de s’appuyer sur ce petit t comme sur une béquille. Car c’est bien un t minuscule, même si certains éditeurs l’écrivent avec une majuscule. Je le sais car j’ai une édition signée de sa main. Un homme secret. Malgré tout ce qu’il a écrit. C’est dans Reflets (Children’s corner) qu’on apprend que son père, Flamand (de France ou de Belgique?), est un riche bourgeois avec lequel il ne semble pas beaucoup s’entendre. D’ailleurs avec ses frères non plus. Ils se vouvoient (ce qui est un comble pour des fils d’un Flamand dont la langue ne connaît normalement que le tutoiement). Ils ont même des amours ancillaires (ils font donc partie de la haute bourgeoisie!): le fils aîné se tape la cuisinière, le puîné la chambrière, le troisième découche toutes les nuits. Lui-même s’isole. De préférence dans la niche du chien qu’il couvre d’un vieux tapis, muni d’une lampe et des Misérables, le chien couché entre ses jambes. C’est la meilleure façon d’approfondir sa solitude, dit-il, seul avec un chien ou avec une femme aimée.
Cendrars et t'Serstevens à St-Tropez
Il va rester solitaire toute sa vie. Et ne comprendra pas Cendrars qui éprouve toujours le besoin d’être entouré de gens plus ou moins intéressants. Plus âgé que Cendrars (il est né en 1885), il en diffère sur de nombreux points. Imprégné de culture classique, peu intéressé par la civilisation moderne comme l’est Cendrars. Modeste. Il sait qu’il n’est pas un grand écrivain. Cela ne l’empêche pas de fréquenter certains de ces artistes qui révolutionnent l’art de son époque (Abel Gance, Delauney, Modigliano, Picasso, Kisling, Honegger, Poulenc, Satie, etc.). Et puis comme Cendrars il est curieux de tout. Fou de livres, de lecture. Mais alors que Cendrars garde tout dans sa mémoire qui est prodigieuse, et sème ses livres au gré de ses voyages, t’Serstevens les collectionne. Cendrars raconte partout que t’Serstevens a 40000 livres. Comme d’habitude il exagère. Il en a moins de 6000 à la fin de sa vie. Ce qui est déjà considérable, j’en sais quelque chose. La soeur de M. Samuelian, le propriétaire de la Librairie Orientale de la rue Monsieur-le-Prince, grand Quartier Général de tous les Arméniens de Paris, me racontait qu’elle avait bien connu t’Serstevens et son appartement de l’Ile Saint-Louis qui croulait littéralement sous les livres.
Le Vagabond Solitaire est probablement son meilleur roman, très romantique, un peu fantastique et imprégné de l’amour du Sud. L’influence de sa mère qui était provençale a fini par prendre le dessus. T’Serstevens sera plus attiré par la Méditerranée que par les brumes du Nord. Et même par la Polynésie. Son roman, la Grande Plantation, n’est pas inintéressant du tout. Les Tahitiens sont croqués avec beaucoup de sympathie. Et l’on apprend que les Chinois ont été attirés en Polynésie Française au moment où quelques Américains et Français ont eu l’idée d’y cultiver du coton alors que celui-ci était devenu rare à cause de la Guerre de Sécession. Quant à son roman de flibuste, ou plutôt ses histoires de flibuste, savamment mises en scène comme les Contes de Canterbury, puisqu’elles sont racontées « lors d’un boucan de cochon le jour de la fête du Roy en 1705 » sur une plage des Antilles, il est tout ce qu’il y a de plus savoureux, aussi savoureux que la gastronomie flibuste de l’époque. Quant aux sources de ces aventures de corsaires il y a de fortes chances que t’Serstevens les ait trouvées chez l’incontournable Chadenat du Quai des Grands-Augustins.

37) n° 1964-66 A. t’Serstevens: Tahiti et sa couronne (vol. 1 Tahiti - Moorea - Les Polynésiens, vol. 2 Marquises - Sous-le-Vent - Australes - Tuamotu, vol. 3 Photos d’illustration), édit. Albin Michel, Paris, 1950-1952.
38) n° 1962 A. t’Serstevens: Le Périple des Archipels Grecs, édit. Arthaud, Paris, 1963.
39) n° 1963 A. t’Serstevens: Itinéraires de la Grèce Continentale, édit. 1961.
40) n° 1961 A. t’Serstevens: Sicile - Iles Eoliennes - Sardaigne, édit. 1957.
41) n° 2278 A. t’Serstevens: L’Itinéraire Marocain, édit. Arthaud, Paris, 1970.

T’Serstevens a certainement voyagé toute sa vie. Mais c’est quand il va sur ses 60 ans et qu’il trouve une nouvelle et délicieuse compagne, « une petite fille », dont il semble passionnément amoureux, qu’il décide une fois pour toutes qu’il n’est pas fait pour la littérature de fiction et que son truc c’est les relations de voyage qui permettent de mêler poésie et essai et de laisser libre cours à sa personnalité. Il faut dire qu’Amandine Doré a l’air charmante. Elle a un coup de crayon gracieux (on ne saura jamais si elle est apparentée à Gustave) et semble être un Saint François d’Assise féminin car elle apprivoise tous les animaux qu’elle rencontre (il n’y a que les requins qui l’effrayent): les rats à Tahiti, un vautour et un iguane au Mexique; elle se promène à Tahiti avec sa poule Poulette dans ses bras et son cheval monte régulièrement les marches de l’escalier qui mènent à son bungalow. T’Serstevens et Amandine Doré restent trois ans en Polynésie au grand scandale de Cendrars qui lui souhaite de recevoir une noix de coco sur la tête (mais comme chacun sait les noix de coco ont des yeux et elles chosissent leur point de chute). Son livre sur Tahiti (comme d’ailleurs ses autres sur la Grèce, l’Italie, le Maroc, les îles Madère, le Mexique, etc.) n’est pas un simple guide touristique mais une véritable relation de voyage parsemée d’aventures, de descriptions de paysage et d’études ethnologiques. Ainsi on saura tout ou presque tout sur la sexualité des indigènes, sur ce qui reste de leurs anciennes traditions et de leurs danses (Victor Segalen - voir n° 1292 Max-Anély - c. à d. Victor Segalen - : Les Immémoriaux, édit. originale et dédicacée par Yvonne Victor Segalen chez Mercure de France, Paris, 1907 - et Gauguin fulminent contre tous les missionnaires qui ont châtré les anciennes coutumes orgiaques des Maoris. Il en reste heureusement quelque chose. Dans les Cahiers pour Aline, - voir n° 1575 Paul Gauguin: «A ma fille Aline, ce cahier est dédié.», édit. William Blake and Cie, Bordeaux, 1989, - Cahiers que la pauvre Aline, sa fille, ne pourra jamais lire puisqu’elle meurt à 18 ans, Gauguin écrit: « en Europe l’amour précède l’accouplement, en Océanie l’amour suit le coït. Qui a raison? »).
T’Serstevens pique aussi une sainte colère contre le grand navigateur à voile, l’ancêtre de tous nos navigateurs solitaires, Alain Gerbault, qu’il traite de criminel et de sportsman barbare pour avoir rasé le jardin sacré de la Reine à Bora-Bora, un jardin ancien qui abritait de mystérieuses tombes de marins, mais surtout plein de vieux arbres magnifiques, de flamboyants et de badamiers, pour y construire, dans cette île de douce nonchalance, un terrain de fouteballe! (Quelle ne serait pas sa colère s’il pouvait voir Bora-Bora aujourd’hui? Ce lagon, peut-être le plus beau du monde, à cause de ses couleurs verte et bleue miraculeusement juxtaposées et à cause de ce collier d’îles, de motus, un collier continu, tel que je n'en ai jamais vu ailleurs, et qui est pratiquement partout surmonté de palmiers, un lagon complètement défiguré par des dizaines d’hôtels de luxe construits directement dans les motus avec ces hideuses excroissances sur pilotis que l’on voit de partout et qui ont été financés avec notre argent à nous grâce à la scandaleuse Loi Pons au grand profit de Gaston Flosse, le nouveau roi de Tahiti, et des grandes sociétés qui échappent ainsi à l’impôt tout en faisant un investissement qui n’appartient qu’à eux!). Quant aux Chinois t’Serstevens ne les porte visiblement pas dans son coeur: avides, exploiteurs, pas beaux, vicieux aussi car ils ne crachent pas sur les belles vahinés mais ne se soucient guère des marmots qu’ils ont pu ainsi semer, des bâtards, chiots méprisables et abandonnés qui ne peuvent être de leur race. A Fives-Lille on avait un ingénieur électricien qui s’appelait Chung. Il était de Tahiti, sa mère était une indigène mais il avait un passeport chinois. C’était un garçon extraordinaire, toujours rigolard, toujours serviable (il s’occupait des chiffrages des équipements électriques et électroniques de nos projets d’aciéries), toujours accompagné de sa guitare (il était souvent invité à jouer quelque part le soir) et qui passait toutes ses vacances gratuitement au Club Méditerranée (à l’époque, dans les années 60, Tahiti était le grand mythe fondateur du Club : les huttes étaient tahitiennes, on recevait les nouveaux arrivants avec force chants tahitiens et colliers de fleurs et le soir tout le monde se trémoussait sur un air de tamouré).
Après les terres lointaines, les populations primitives de Polynésie, les Indiens du Mexique, t’Serstevens a voulu se replonger dans notre mer intérieure et nos terres proches. Il visite la Sicile, l’Espagne, la Grèce du continent et des îles, avec son regard de poète, d’érudit, d’humaniste. Il connaît l’art, l’archéologie, l’histoire. A part les étés où il écrit soit en Provence soit dans « des châteaux normands », il ne s’arrête plus de voyager. Son itinéraire marocain date de 1970. Sa biographie de Cendrars de 1972. Il a encore sorti un livre sur Venise en 1973. Il est mort en 1974. Il avait 89 ans. Amandine l’avait maintenu jeune.

42) n° 1132 Le Livre de Marco Polo ou le Devisement du Monde, mis en français moderne et commenté par A. t’Serstevens, édit. Club Français du Livre, Paris, 1953 (exemplaire numéroté).
43) n° 2148 Les Précurseurs de Marco Polo, textes traduits et commentés par A. t’Serstevens, édit. Arthaud pour la Sélection des Amis du Livre, Strasbourg, 1960 (exemplaire numéroté).

On aborde maintenant un autre aspect de t’Serstevens, son érudition. Il étudie les manuscrits du Livre des Merveilles pendant la guerre, alors qu’il ne peut de toute façon pas voyager. Tout le monde connaît l’histoire de Marco Polo. Tout le monde ne sait peut-être pas que Marco, revenu immensément riche de son voyage en Chine, avait armé des navires pour participer avec les Vénitiens à une bataille navale contre les Génois qui l’ont fait prisonnier, et qu’il est resté dans leurs geôles pendant plus de trois ans (de 1296 à 1299). Et beaucoup de gens ignorent sans doute que ce fameux livre a été écrit en français, en français de l’époque bien sûr, une langue d’oïl en tout cas, par un Italien de Pise, nommé Rusta ou Rusticien, un lettré, qui avait lui-même beaucoup voyagé et avait réalisé une compilation des romans de la Table Ronde. Beaucoup de contemporains n’y ont pas cru à ses histoires «merveilleuses». Et pourtant sa relation de voyage est d’une importance capitale pour la connaissance géographique de l’époque. Toute l’Asie y est décrite (même Madagascar). Depuis la Mer Noire jusqu’au Pacifique. Et du Nord au Sud. Il a eu la chance d’arriver en Chine au moment où règnent les Mongols, évidemment nettement plus ouverts au monde que les dynasties mandarines. Quelques dates: Koubilaï Khan devient chef des Mongols en 1260; le dernier empereur Song se suicide en 1279; Koubilaï Khan essaye vainement d’envahir le Japon (qui a pour allié le fameux kamikaze, le vent divin) en 1281; le Khan meurt en 1294; la dynastie mongole dure encore 70 ans; le règne des Ming commence en 1368. Or Marco Polo, son père et son oncle quittent Saint-Jean-d’Acre où ils voient le pape en 1271 et regagnent Venise en 1295. Le timing était parfait. Le Livre de Marco Polo est tout à la gloire de Koubilaï Khan qui était effectivement un très grand souverain, le plus grand des Mongols. Morris Rossabi qui en a écrit une biographie récente (voir n° 2686 Morris Rossabi: Koubilaï Khan, his life and times, University of California Press, Berkeley, 1988), reconnaît tout ce que l’on doit à Marco Polo en ce qui concerne la cour, l’apparence extérieure du souverain mongol même si l’on a toujours quelques doutes sur la réalité de son voyage puisqu’il ne parle pas des idéogrammes, des pieds bandés, du thé ni de la Muraille de Chine (ces deux derniers points sont également signalés par t’Serstevens). René Grousset (voir n° 2125 René Grousset: Histoire de la Chine, édit. Payot, Paris, 1994) ne semble avoir aucun doute sur la réalité de ce voyage. Pour lui le règne mongol aura eu des conséquences importantes pour la Chine: unification définitive du nord au sud, réouverture de la route de la soie et de celle du pèlerinage bouddhiste et d’une façon générale rapprochement entre Orient et Occident, mais malheureusement aussi une réaction en sens inverse avec les Ming c. à d. retour encore plus rigide aux anciennes traditions, assèchement de la créativité, fermeture à l’étranger. Etiemble n’a pas non plus de problème avec les Polo à qui il consacre 3 chapitres dans son Europe Chinoise (voir n° 1846 et 47 Etiemble: L’Europe Chinoise, tomes 1 et 2, édit. Gallimard, Paris, 1988). Il ne fait qu’ironiser sur le fait que notre grand Strasbourgeois - d’adoption, il est vrai - Gutenberg ne pouvait ignorer la technique chinoise des caractères mobiles dont les débuts remontent au IXème siècle!
Le livre de Marco Polo est un livre riche et divertissant qui a eu une grande influence dans les siècles qui ont suivi. Il est probablement à l’origine de la découverte de l’Amérique. C’était en effet le livre de chevet de Christophe Colomb. T’Serstevens dit avoir étudié lui-même, à l’Archivo General de Indias, à Séville, l’exemplaire du livre de Marco Polo annoté par Colomb. La plupart des notes marginales parlent d’or, d’argent, de perles, d’épices, de gain en somme (les Génois avaient la réputation d’être les plus cupides et les plus avares de tous les marchands italiens). Etiemble fait d’ailleurs la même remarque qu’il a probablement prise chez t’Serstevens (il dit que les notes marginales sont au nombre de 366, chiffre donné par t’Serstevens). On voit bien dans quel esprit la traversée de l’Atlantique a été entreprise. Et le roi Ferdinand était encore plus rapace que lui. Le grand massacre des Indiens était programmé à l’avance. Et Marco Polo avec ses descriptions mirifiques en est peut-être le lointain responsable! On trouve aussi dans son livre des mythes et des légendes. Ainsi l’histoire des morceaux de viande que l’on jette dans la vallée inaccessible des diamants. Et que les vautours vont chercher imprégnés des pierres précieuses que l’on récupère ensuite. Il y a une histoire de ce type dans les Mille et une Nuits (dont on parlera encore) où le héros, jeté dans une gorge profonde dont il ne peut s’échapper, se coud dans une peau de bête et est remonté par le mythique oiseau Rokh.
Et puis il y a le Vieil Homme de la Montagne. J’en ai déjà parlé à propos de l’écrivain Maalouf et de son roman Samarcande. Je n’avais pas l’intention d’y revenir. Mais je n’écris pas dans une tour d’ivoire. Hélas. De temps en temps je dois quitter ma chère bibliothèque et descendre de mon deuxième étage, lire le Monde, regarder la télé. Il y cinq jours les tours jumelles de Manhattan ont explosé, touchées par deux avions lancés contre elles par Ben Laden. On compte 5000 morts. Et d’après ce que sait aujourd’hui le FBI, il y avait dans les avions 19 fous de Dieu qui se sont donnés la mort, pour que les 5000 meurent avec eux, pour atteindre ainsi le paradis d’Allah et parce que Ben Laden le leur avait demandé. En ce début du XXIème siècle. Le 11 septembre 2001 exactement. Comment ne pas voir que Ben Laden ne fait que reprendre le vieux mythe à son profit (au profit de son appétit de pouvoir)? Que dit Marco Polo? « Le Vieil gardait en sa cour royale les jeunes gens de sa contrée, de douze à vingt ans, qui voulaient être ses hommes d’armes, et il leur disait comment Mahomet décrivait le Paradis; et ils le croyaient comme tous les Sarrasins le croient. » On connaît la suite de l’histoire: il les fait endormir à l’aide d’un breuvage, les fait porter dans le jardin merveilleux et « les dames et les demoiselles les satisfont tout le jour à leur volonté ». Puis il les sort du jardin qu’ils prennent pour le paradis et n’ont plus qu’une envie: y retourner. Et encore: « Le seigneur Vieil que je vous ai dit tient une cour noble et grande, et fait croire aux gens simples qui l’entourent qu’il est un grand prophète.» «Et quand le seigneur Vieil veut faire occire un grand seigneur, il leur dit: Allez et tuez telle personne, et quand vous reviendrez, je vous ferai porter par mes anges en Paradis. Et si vous mourez dans l’affaire, je commanderai à mes anges qu’ils vous ramènent en Paradis. C’est ce qu’il leur faisait croire. Aussi faisaient-ils à son commandement, sans craindre aucun péril, dans le désir qu’ils avaient de retourner en Paradis. Et par cette manière le Vieil faisait occire tous ceux qu’il leur commandait. » Si le Vieil Homme vivait encore aujourd’hui il n’aurait même pas besoin de faire les frais d’un paradis-jardin artificiel. Il n’aurait pas non plus besoin de faire appel au haschich. Nos techniques de lavage de tête et de propagation de la haine rendent les vieilles drogues obsolètes. L’homme moderne est devenu un outil beaucoup plus malléable. Les vieilles armes aussi sont devenues obsolètes. Les dagues des anciens Haschichins sont remplacées par des habits de dynamite ou par des Boeing remplis de kérosène (dans le cas du commandant Massoud c’était une caméra de télévision bourrée d’explosifs). C’est nettement plus efficace. Et c’est ainsi que l’Humanité progresse.
Hérodote, le «père des géographes» avait déjà une bonne connaissance de l’Asie orientale. Les pays qu’il décrit vont jusqu’à la Mongolie. Après Alexandre on commence à bien connaître l’Inde. Mais la Chine restait pratiquement inconnue, même si la route de la soie était déjà établie aux temps gréco-latins. Le nom latin de la Chine, le pays des Sères, est en même temps celui de la soie. Au Moyen-Age, dit t’Serstevens, le monde occidental était retombé dans une ignorance crasse de l’Asie orientale. Et bizarrement le Livre de Marco Polo n’a été pris au sérieux qu’au XVème siècle, malgré une très grande diffusion du manuscrit chez tous les lettrés des couvents. Les précurseurs de Marco Polo présentés par t’Serstevens: un Arabe du IXème siècle et deux Franciscains du XIIIème ne semblent pas connus non plus par les cartographes de l’époque (il faut dire que t’Serstevens avait une collection très complète de cartes de l’époque probablement achetées chez Chadenat). Le premier manuscrit édité et annoté par t’Serstevens est ce que l’on appelait le Livre des deux Mahométans: en fait le Livre de Soleyman, chronique de marchand écrit en 851, et le Livre d’Abou-Zeid, commentaire du premier par un érudit contemporain qui le complète par des renseignements recueillis auprès d’autres voyageurs. T’Serstevens s’était servi d’une traduction faite au XIXème siècle (par Reinaud) et d’une plus récente: Ferrand - 1922. Il se trouve que je dispose d’une édition bilingue du texte de Soleyman faite par Jean Sauvaget, Professeur au Collège de France, en 1948 (voir n° 2590 Relation de la Chine et de l’Inde, rédigée en 851, texte établi, traduit et commenté par Jean Sauvaget, édit. Société d’Edition des Belles Lettres, Paris, 1948). Je l’avais acheté parce que c’est un texte important, souvent cité (et largement repris par un grand écrivain arabe d’Espagne du Xème siècle, Massoudi, dont on trouve les Prairies d’Or chez l’éditeur Phébus) et qui a des rapports évidents avec les fameuses Aventures de Sindbad le Marin (René Khawam pense que la première rédaction de ces Aventures date de 835-840) et même avec certaines aventures maritimes des Mille et Une Nuits. J’y reviendrai encore. Sauvaget estime que l’on commet une erreur en l’appelant Livre de Soleyman. En réalité l’auteur est anonyme et les renseignements relatés viennent de plusieurs marchands dont Soleyman. T’Serstevens fait remarquer que les commerçants sont en général plus courageux que les explorateurs et les précèdent dans les découvertes. Il explique cela par l’appât du gain. Cela me paraît un peu simpliste. Je ne vois pas pourquoi un marchand ne pourrait pas être attiré tout simplement par l’aventure. Sauvaget fait une autre constatation: les observations des marchands sont beaucoup plus précises que celles des simples capitaines. Alors que ceux-ci ne connaissent que la façade maritime des pays qu’ils abordent, les autres sont obligés de séjourner longtemps dans les pays qu’ils visitent (le temps de vendre, d’acheter, d’attendre les vents favorables pour retourner) et d’essayer de comprendre leurs clients (au fond on en revient à ce que je dis ailleurs des «exportateurs et des gens de l’International» dont j’ai fait partie). La Relation donne de nombreuses informations géographiques, ethnographiques et politiques. Curieusement les paysages n’ont pas l’air de les intéresser. Les Arabes sont choqués par la saleté des Chinois, leur pédérastie et leurs habitudes alimentaires. Ils trouvent les Indiens plus propres mais moins beaux. Ce qui est en tout cas certain c’est que la route maritime vers la Chine est bien connue, les relations commerciales bien établies et qu’à Canton les Arabes (et les autres Musulmans: Persans, Malais, Comoriens, etc.) disposent d’un vaste établissement permanent.
Les deux autres textes présentés et traduits (du latin) par t’Serstevens lui-même concernent l’un le Voyage de Jean du Plan de Carpin, un Italien, disciple de Saint François d’Assise, parti en 1245 et revenu en Europe en 1247 (il avait été envoyé par le Pape Innocent IV), et l’autre celui de Guillaume de Rubruk, un Franciscain lui aussi, probablement Flamand, parti en 1253 et envoyé par notre roi Saint Louis. L’époque était particulièrement troublée: l’Empereur germanique et le Pape n’arrêtaient pas de se taper dessus et puis voilà que les Mongols déferlent sur la Russie, la Pologne, la Hongrie et atteignent même la Dalmatie. Alors nos Européens déjà bien naïfs à l’époque, leur envoient de pauvres moines prêcheurs pour essayer de les convertir à la vraie foi. Les deux récits sont intéressants. Jean du Plan de Carpin est un modeste. Son récit est réaliste et véridique. Il comporte énormément de renseignements sur la dynastie mongole, sur leurs moeurs, sur leur façon de gouverner, leur manière de faire la guerre. Guillaume au contraire aime bien se mettre en avant. Il aime bien la France, ses bons vins et ses recettes de cuisine. Son récit est particulièrement vivant et même truculent. Il donne moins d’observations précises, mais il rapporte toutes ses discussions d’une manière tellement animée que cela donne une image peut-être plus juste de la mentalité mongole. Pour t’Serstevens le récit de Rubruk vaut largement ceux du Père Labat (ce qui n’est pas rien), de l’Abbé de Choisy ou du Père Huc.
Après Marco Polo viendront d’ailleurs d’autres moines. Des Jésuites, comme on sait. Le premier et le plus célèbre est encore un Italien, le père Matteo Ricci. Arrivé en Chine en 1583, pétri de l’esprit de la Renaissance, curieux, véritable lettré parmi les lettrés, il est non seulement le père de la sinologie occidentale mais, ayant complètement assimilé la mentalité, les coutumes, la pensée et l’éthique chinoise, il esquisse une présentation du christianisme ajustée à la culture des Chinois. C’est un véritable travail interculturel qu’il entreprend à l’aide des lettrés chinois.
Voir n° 2420 Etienne Ducornet: Matteo Ricci, le Lettré d’Occident, édit. Les Editions du Cerf, Paris, 1992
et n° 2768 China in the Sixteenth Century: the Journals of Matthew Ricci: 1583 - 1610, trad. du latin par Louis J. Gallagher, avec une préface de l’archevêque de Boston, édit. Random House, New-York, 1953.
Les carnets du père Ricci sont d’une importance capitale. Ils couvrent les 20 ans de sa vie en Chine. Ils étaient écrits en italien et destinés au Général de la Compagnie des Jésuites. Son compagnon Nicolas Trigault, natif de Douai, les traduit en latin et les publie en 1615 (je n’ai pas trouvé de traduction française). La mission jésuite reste à la Cour de l’Empereur de Chine pendant près de deux siècles. L’un d’eux, le père Gerbillon, un grand mathématicien, y est envoyé par Louis XIV (voir n° 2389 Mme Yves de Thomaz de Bossierre: Jean-François Gerbillon, S.J. (1654-1707), un des cinq mathématiciens envoyés en Chine par Louis XIV, édit. Ferdinand Verbiest Foundation, K. U. Leuven, 1994). Il effectue 8 voyages en Tartarie et reste 10 ans à Pékin. C’est lors de son séjour en Chine que l’Empereur Kangxi, un espèce de Louis XIV chinois, octroie son édit de tolérance (en 1692) qui autorise officiellement l’oeuvre missionnaire. Tout ce beau travail des Jésuites sera détruit comme on sait à cause de la querelle des rites. Une histoire de jalousie de la part d’autres ordres. De toute façon les Jésuites avaient beaucoup d’ennemis, en particulier en France. On considérait que la manière d’enseigner le christianisme inauguré par Ricci était hérétique. Le culte des ancêtres était particulièrement visé. En 1705 un légat du Pape Clément XI informe l’Empereur Kangxi, qui se vexe bien sûr, que les rites sont interdits. Celui-ci annule l’édit de tolérance en 1706 et l’Eglise est plus ou moins mise à la porte de la Chine. C’est un autre Clément: XIVème du nom, qui va finir par supprimer la Compagnie de Jésus. Et la Chine ne sera jamais catholique. Dommage pour l’Eglise car maintenant que les Nouveaux Chinois se tournent de nouveau vers la religion, c’est le Bouddhisme qui gagne!
Encore que d’autres moines prennent la relève au cours des siècles suivants. Et d’abord le fameux père Huc, un lazariste.
Voir n° 2385 Jacqueline Thévenet: le Lama d’Occident: Evariste Huc, 1813-1860, édit. Seghers, Paris,1989,
n° 2010-11 Evariste Huc: l’Empire Chinois, édit. Kimé, Paris, 1992,
n° 2490 à 93 Evariste Huc: Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet pendant les années 1844, 1845 et 1846 et l’Empire Chinois, édit. de Gaume frères, Paris, 1857.
Et puis de nouveau un Jésuite, un Alsacien en plus: le père Léon Wieger qui se donne beaucoup de mal pour former à la culture et à l’écriture chinoises les missionnaires qui débarquent en Chine.
Voir n° 2116 Léon Wieger S.J.: Histoire des Croyances religieuses et des Opinions philosophiques en Chine depuis l’origine, jusqu’à nos jours, imprimerie de Hien-hien, Chine, 1922,
et n° 2384 Léon Wieger: Caractères chinois, étymologie, graphie, lexiques, reprint de l’édition de Hien-hien, 1932,
et n° 2401 Léon Wieger: la Chine à travers les âges, reprint de l’édition de Hien-hien de 1924.
Mais je m’arrête là. On y reviendra peut-être lorsqu’on parlera de mes propres voyages en Chine...

44) n° 2919 A. t’Serstevens: La légende de Don Juan, édit. Jean Gonet, Paris, 1946 (exemplaire dédicacé par l’auteur).

En achetant ce livre je pensais trouver une étude du mythe de Don Juan à travers l’histoire et la littérature. En fait il s’agit d’une oeuvre de fiction, une de plus, sur ce curieux personnage. Ce qui m’intéresse chez Don Juan ce n’est évidemment pas son côté séducteur. Je n’ai aucune sympathie pour ceux qui collectionnent les conquêtes. Je les considère comme des êtres froids et incapables d’aimer. Je ne pourrais jamais traiter une femme, comme n’importe quel être humain d’ailleurs, comme un objet. Arthur Schnitzler doit être de mon avis quand on voit comme il traite Casanova dans sa nouvelle «Casanovas Heimfahrt» ou le retour de Casanova (voir n° 3294 Arthur Schnitzler: Casanovas Heimfahrt, édit. S. Fischer Verlag, Berlin, 1918), une nouvelle admirable par son style, le cadre, l’analyse psychologique des personnages. Casanova âgé de 53 ans, fatigué de ses voyages et de ses fresques, pris d’une irrésistible nostalgie pour la ville de sa jeunesse, Venise, attend près de Mantoue une réponse à la supplique qu’il a envoyée au Conseil Suprême de la ville. Lors d’une promenade il rencontre un mari qu’il a fait cocu il y a 15 ans lors de son mariage et qui l’invite à demeurer chez lui. Sa femme, Amalia, est toujours amoureuse de Casanova et il lui serait facile de l’avoir à nouveau à lui. Mais c’est une jeune fille, Marcolina, la nièce du mari, qui sert de préceptrice pour les trois filles du couple, qui commence à l’intéresser. Absolument pas éblouie par le Chevalier, elle semble même éprouver un certain dégoût à son égard, ce qui pique sa vanité. Belle, pure, intelligente, elle a toutes les qualités. Toujours aussi cynique, il essaye le chantage sur la mère: je couche avec toi si tu me donnes d’abord Marcolina. Sans succès. Arrive un invité, le Lieutenant Lorenzi. Casanova découvre bientôt qu’il passe la nuit dans la chambrette de la fillette. Le lendemain soir il joue aux cartes avec le Lieutenant et un Marquis des environs. Le Lieutenant perd une somme considérable que le Marquis lui prête et que gagne Casanova. Le Marquis que le Lieutenant a cocufié et qui a la vengeance froide, demande restitution pour le lendemain. Casanova va faire un marché avec le Lieutenant: il lui rend les ducats gagnés; Lorenzi lui donne son manteau et les clés du jardin et le laisse prendre sa place à la faveur de l’obscurité de la nuit, auprès de Marcolina. Tout se passe bien, jusqu’au petit matin, lorsque Casanova, s’étant endormi après l’effort, se réveille trop tard et voit le regard de Marcolina fixé sur lui et voit la honte et voit l’horreur et voit la pensée: le vieil homme! A la sortie du jardin il tombe sur Lorenzi qui l’invite à se battre en duel. Comme Casanova n’a pas d’habits sous le manteau du Lieutenant, celui-ci se déshabille lui aussi et c’est complètement nus qu’ils commencent le combat. Lorenzi est tué. Casanova part pour Venise. Le Haut Conseil a autorisé son retour à condition qu’il joue le rôle d’espion, qu’il fréquente ses anciens amis libéraux et qu’il les trahisse pour le compte du Conseil. Casanova a donné son accord...
Non, ce qui m’intéresse chez Don Juan, c’est cette double nature de séducteur et de damné. Séduire ne lui suffit pas. Il faut qu’il souille, qu’il trompe, qu’il se damne. Il ne respecte ni père, ni roi, ni Commandeur de Pierre. Au fond c’est un génie du mal. Et ceci aussi bien chez le créateur du mythe, Tirso de Molina, que chez Molière et que chez Mozart et son librettiste Lorenzo da Ponte. Et comme t’Serstevens ne donne pas d’explication c’est chez les commentateurs de Tirso de Molina que je vais essayer de la trouver (voir n° 0957 Sommets de la littérature espagnole: Calderon de la Barca - Tirso de Molina, présentation de Georges Haldas et José Herrera Petere, édit. Rencontre, Lausanne, 1962).
On y apprend d’abord qu’il y a eu un modèle à Séville: un certain Don Juan de Tarsis, comte de Villamediana. Beau, noble, brave, cynique, poète, joueur, arrogant, ayant parcouru l’Italie où il s’est battu, ce qui a encore augmenté son prestige auprès des femmes, il ose braver la cour, amant de la Reine (fille de notre Henri IV), il courtise en plus la maîtresse du Roi, ce qui lui permet de porter aux arènes de Madrid un chapeau avec la devise: « mes amours sont royales ». Organisant une représentation dans sa ville d’Aranjuez, il met le feu au théâtre, ce qui lui permet d’emporter dans ses bras, pour la sauver bien sûr, la Reine d’Espagne. Finalement le prince des séducteurs est tué (en 1622, l’année même où naît un certain Jean-Baptiste Poquelin qui se nommera plus tard Molière) par un coup d’épée donné dans la rue par un spadassin. Et après sa mort éclate un scandale: le grand séducteur avait trempé dans une affaire de moeurs, il pratiquait aussi la pédérastie.
Georges Haldas et José Herrera Petere citent un certain Maragnon qui semble avoir bien étudié le phénomène du donjuanisme. Il pense que le type du Don Juan n’est pas une création espagnole. « Son attitude devant l’amour témoigne d’un instinct indécis et ne répond pas à l’idée d’un modèle de virilité. » C’est l’Italie où règne le cynisme de la Renaissance qui est à l’origine du modèle. Mais comme c’est l’Espagne qui met en scène la légende, « elle apparut mêlée à des éléments religieux et funèbres typiquement ibériques, qui furent la cause immédiate de son succès et de sa diffusion. » C’est un peu ce qu’écrit t’Serstevens dans son introduction. La Religion Chrétienne, toute-puissante dans l’Espagne du siècle d’or, interdisait l’oeuvre de chair en-dehors du mariage. L’homme qui s’insurge contre cette loi, qui proclame les droits de son désir malgré le Ciel et malgré l’Enfer, devient rebelle dans le monde et rebelle à Dieu. Il se complaît dans le péché, il aime le goût du péché dans l’amour. Il fallait être espagnol pour cela. Casanova ne l’était pas.

45) n° 1603 Gustave Le Rouge: Le Mystérieux Docteur Cornélius - Le Prisonnier de la Planète Mars - La Guerre des Vampires - L’Espionne du Grand Lama - Nouvelles - Les Poèmes du Docteur Cornélius (Blaise Cendrars), introduction Francis Lacassin, édit. Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1986.

Que vous dirai-je de Gustave Le Rouge (Lerouge à l’Etat Civil)? Qu’il est Normand, né en 1867, a préparé l’Ecole Navale, puis décide de se tourner vers la littérature, fait quand même son droit pour satisfaire son père, essaye la poésie, fait ainsi la connaissance de Verlaine et de quelques autres poètes, complètement sans le sous va se faire engager dans un cirque où il apprend à manier le fouet et fait connaissance avec la fameuse écuyère, sa première femme, puis s’essaye au journalisme (il part même en Tunisie pour devenir rédacteur en chef d’un journal éphémère) après avoir été un temps affecté aux chiens écrasés et avoir été licencié pour avoir inventé des faits divers, se marie une deuxième fois avec une voyante qui a un bec de lièvre, et finalement se consacre à la littérature alimentaire mais qu’il assaisonne à sa propre sauce très personnelle. S’intéresse aux sciences, à la chimie, à la cuisine (malheureusement son livre La vieille France à table est introuvable, même à la Bibliothèque Nationale), à l’ésotérique, à l’horticulture, à tout. Et je vous dirai que Blaise Cendrars a été littéralement fasciné par cet homme, pendant toute sa vie (il est mort en 1938). Et je le comprends.
Jean-Yves Tadié dans son étude sur le roman d’aventure (voir n° 2004 Jean-Yves Tadié: le Roman d’Aventures, édit. Presses Universitaires de France, Paris, 1982), dans laquelle il traite surtout des auteurs qu’il considère faire encore partie de ce qu’on appelle la littérature, c. à d. Jules Verne (?), Alexandre Dumas, Stevenson et Joseph Conrad, dit à propos de Le Rouge: « Il faut, à la suite du Surréalisme, reconnaître une qualité artistique particulière à l’invention extraordinaire. C’est l’originalité des fantasmes qui sauve Gustave Le Rouge. Le Mystérieux Docteur Cornélius ne reste pas longtemps dans la médiocrité du feuilleton ou du policier sans s’envoler vers l’inattendu, l’irrationnel, la folie. » Quant à Francis Lacassin, dans son livre A la Recherche de l’Empire Caché, (Empire dans lequel seuls ceux qui ont encore suffisamment d’innocence en eux peuvent entrer, un peu comme le Royaume des Cieux), livre qu’il consacre à Eugène Sue (le quarante-huitard), à Paul Féval (que je n’apprécie pas beaucoup), à Gaston Leroux, à Fantômas (pas trop non plus), à Fu Manchu, à Harry Dickson (pas du tout), à Elle-qui-doit-être-obéie, à Tarzan et, bien sûr à Gustave Le Rouge, parle de ce dernier avec beaucoup de passion (voir n° 1604 Francis Lacassin: A la Recherche de l’Empire Caché, mythologie du roman populaire, édit. Julliard, Paris, 1991). Il considère que Le Mystérieux Docteur Cornélius est son chef-d’oeuvre. Moi ce que j’aime chez Le Rouge c’est évidemment d’abord cette extraordinaire fantaisie, mais aussi la poésie qui imprègne toutes les descriptions et puis la présence constante de l’auteur avec son humour, ses réflexions, ses idées. Francis Lacassin dit que la vraie nature de cet ouvrage est d’être une utopie romancée. Pour Le Rouge « l’homme souffre d’un excès d’argent et d’une insuffisance de savoir. Le progrès matériel, parce qu’il piétine souvent l’enseignement de la nature, est inutile et dangereux ». La première phrase, la critique, est plus vraie que jamais aujourd’hui. La deuxième phrase, le remède, serait certes souhaitable, mais n’est guère applicable. C’est le propre des utopies. Reste encore à parler de son anti-américanisme. Le Mystérieux Docteur Cornélius est un roman populaire, c. à d. qui met en scène le combat entre le Mal et le Bien. Le Mal, c’est l’Amérique, ou plutôt les Milliardaires américains, l’Argent. « Les plus glorieux milliardaires yankees seraient, en France, considérés comme de simples malfaiteurs et condamnés à de longues années de prison, mais en Amérique ce brigandage est admis et devenu d’une pratique courante. » Les fameuses American Bicentennial Series dont j’ai déjà parlé confirment ses dires (voir n° 1951 à 58 John Jakes: The American Bicentennial Series, the Kent Family Chronicles, tome 1: the Bastard - tome 2: the Rebels - tome 3: the Seekers - tome 4: the Furies - tome 5: the Titans - tome 6: the Warriors - tome 7: the Lawless - tome 8: the Americans, édit. Pyramid Books, New-York, 1974-76). C’est dans le tome 6 que John Jakes qui ne semble pourtant pas être un vulgaire gauchiste, décrit dans le détail la guerre que se font Vanderbilt et Jay Gould pour prendre le contrôle des Chemins de fer Erie. Et dans cette guerre tous les moyens sont bons: on imprime des actions, on achète les tribunaux et les politiques (sans compter bien sûr tous les moyens criminels utilisés pour éliminer toute tentative de former des syndicats; on y reviendra encore quand on parlera du naufrage du socialisme aux Etats-Unis). Et l’époque, dit John Jakes, est aux monopoles. Dans la Conspiration des Milliardaires Le Rouge se plaignait déjà de l’américanisation de Paris et, dit Francis Lacassin, « dénonçait déjà l’égocentrisme américain, le refus de la différence d’autrui, l’obsession de l’enrichissement, la croissance à tout prix ». Il imagine même, 80 ans à l’avance, un antagonisme franco-américain dans le domaine des transports intercontinentaux! Et dans le Mystérieux Docteur Cornélius on trouve ce passage: « Le poète fut plus attristé qu’émerveillé par cette prétentieuse et charlatanesque civilisation impitoyable aux pauvres et aux faibles, clémente et bonne seulement aux riches et aux gens dénués de scrupule. Le mépris de la vie humaine, le mépris de l’intelligence désintéressée et de l’art lui causèrent un véritable écoeurement. »
Avec le cycle martien, qui est mon préféré, Gustave Le Rouge entre en quelque sorte dans le domaine de la science-fiction, même si à l’époque Wells avait déjà illustré le genre avec plusieurs titres (mais je n’ai jamais aimé Wells; malgré l’invention je l’ai toujours trouvé bien plat). Il y avait un autre prédécesseur qu’on a bien injustement oublié aujourd’hui ou que l’on ne connaît que grâce à la Guerre du Feu de J.J. Annaud: J.-H. Rosny Ainé et ses Xipéhuz (voir n° 2986 J.-H. Rosny Ainé: Les Autres Vies et Les Autres Mondes, édit. Georges Crès et Cie, Paris, 1924). Mais le Prisonnier de la Planète Mars et la Guerre des Vampires brillent à la fois par les idées et par la poésie. Poésie des images et poésie du verbe. Il va même chercher Baudelaire:
«Des damnés descendant sans lampe
d’éternels escaliers sans rampe».
Son ami, le Docteur Hamon, dit que Le Rouge aimait se répéter certaines phrases et en particulier celle-ci:
«Le parfum de la violette était une cause de répulsion
pour la malheureuse princesse de Lamballe»
.
Cela ne vous rappelle-t-il pas le fameux message reçu par Rouletabille dans le Mystère de la Chambre Jaune?
«Le vieux presbytère n’avait rien perdu de son charme,
ni le jardin de son éclat.»

46) n° 2061 Gustave Le Rouge: La Mandragore Magique - Teraphim - Golem - Androïdes - Homoncules, édit. H. Daragon, Paris, 1912.

L’ésotérique était un autre domaine que Le Rouge adorait parcourir. D’ailleurs il a également composé un recueil des Chefs d’Oeuvre de l’Occultisme. Dans ce petit fascicule on apprendra beaucoup de choses intéressantes: il ne faut pas confondre la Mandragore, aussi appelée « petit homme planté » avec la Main de Gloire, main coupée à un pendu un vendredi à minuit; la Mandragore doit être cueillie au pied d’un gibet par une vierge accompagnée d’un chien noir; pour faire un Golem il faut pétrir une forme humaine dans de l’argile rouge et y tracer les lettres hébreues qui signifient vie, mais attention il grandit vite et il risque de vous écraser quand il tombe. Le Rouge débite tout cela avec beaucoup de sérieux. Il s’amuse bien.

47) n° 0559 Gustave Le Rouge: Verlainiens et Décadents, édit. Marcel Seheur, Paris, 1928 (exemplaire numéroté et dédicacé par l’auteur).

Verlaine croqué par Le Rouge
Le Rouge fait la connaissance de Verlaine quand il est encore très jeune et qu’il le sollicite pour participer à un journal littéraire. Plein d’admiration pour le poète il va rester son ami et l’assister jusqu’à la fin, couchant même dans la chambre du poète à l’Hôpital Broussais où Verlaine meurt d’avoir trop sacrifié à l’absinthe, en 1896. Il en raconte la fin dans son livre: les Derniers Jours de Paul Verlaine. Dans les Verlainiens il décrit sa première rencontre où Verlaine raconte une histoire qui pourrait bien être inventée par Le Rouge: « Vous savez que les Chinois fabriquent des monstres en enfermant de petits enfants dans des vases de porcelaine d’une forme voulue et d’où on ne les laisse sortir qu’à leur majorité; encore, pour les délivrer, faut-il casser le vase à coups de marteau. On obtient ainsi des êtres de cauchemar, de véritables gnomes, des nains avec des têtes énormes, des géants aux bras courts, aux toutes petites mains, des poussahs ventrus presque sans crâne, avec de longs bras et de longues jambes qui les font ressembler à des araignées humaines... »

Et puis il parle de Hugues Rebell, l’auteur de la Nichina.
Voir: n° 239-40 Hugues Rebell: La Nichina, Mémoires inédits de Lorenzo Vendramin, édit. Rombaldi, Paris, 1944 (exemplaire numéroté).
n° 1074 Hugues Rebell: L’Espionne Impériale, illustr. A. Boyé, Librairie Borel, 1899 (1ère édition).
J’ai également dans ma bibliothèque plusieurs oeuvres de Rebell dans la collection des Livres de Poche 10/18 avec des commentaires éclairés de Hubert Juin: La Nichina, La Câlineuse (une histoire d’amour déchu à la Manon Lescaut, probablement un peu autobiographique) et Les Nuits Chaudes du Cap Français (qui se passent à Fort de France). L’Espionne Impériale, qui avait d’ailleurs d’abord paru sous le titre «La Femme qui avait connu l’Empereur», est basée sur la vie d’un Nantais, paraît-il célèbre, Fleury de Quiry.
Hugues Rebell
Les oeuvres de Rebell sont avant tout des romans érotiques, bien plus vigoureux que ceux de Pierre Louÿs qui paraît un peu pâlot et dégénéré à côté. Moi j’aime beaucoup La Nichina. L’histoire qui se passe dans une Venise de la Renaissance, un peu recréée pour la circonstance, est bien enlevée. Beaucoup d’imagination, de sensualité et un très beau style. D’ailleurs Rebell admirait Stendhal: « Je ne sais d’homme plus intéressant que Stendhal, car il n’en est pas de plus délicieusement passionné ». Il était né à Nantes en 1867, la même année que Le Rouge. Son véritable nom: Georges Grassal de Choffat. Sa famille était riche. Peut-être l’origine de sa richesse était-elle à chercher, comme chez beaucoup de familles bourgeoises de Nantes, dans le Commerce d’Ebène. C’était un aristocrate qui admirait Nietzsche, détestait les socialistes (il avait écrit un ouvrage politique, l’Union des Trois Aristocraties, celle de la Noblesse, celle de l’Argent -comment peut-on imaginer qu’il y ait une aristocratie de l’argent? - et celle de l’Esprit), mais il détestait encore plus les pasteurs protestants, les chrétiens rigoristes. Ce qu’il aimait ce sont les prélats de la Renaissance, Léon X, d’ailleurs Le Rouge prétend que chez lui il écrivait toujours à la lumière des bougies et vêtu d’une ample robe violette d’ecclésiastique. C’était surtout un grand sensuel qui aimait la gastronomie et les femmes. Le Rouge le décrit comme un homme costaud, les épaules larges, le front vaste, les mâchoires puissantes, toujours habillé de complets bleu marine ou noirs. « Je n’ai jamais connu personne», dit Le Rouge, «qui fût aussi formidablement doué pour jouir des plaisirs des sens, de ceux de la table et des autres. C’était le plus délicat appréciateur de la grande cuisine et de la beauté féminine. » Le Rouge cite quelques vers de ses Chants de la Pluie et du Soleil, un ouvrage que je n’ai jamais réussi à dénicher, hélas:

«J’ai vu la beauté: un jour, un soir? je ne sais plus.
Il y a des yeux qui nous ont émus au départ des trains
derrière la vitre d’une portière;
il y a les yeux implorateurs qu’on vit une fois
à la lueur d’un réverbère, au coin d’une rue ténébreuse.
Il y a cette belle qui vint dans sa loge un moment,
puis s’en alla et que nous n’avons plus rencontrée...
Ah! Beauté! Beauté inconnue et dont je meurs,
qui que tu sois;
princesse, plébéienne, fille des champs ou des rues,
viens vers moi;
que j’écrase le désir qui me brûle sur ton sein docile.»

Rebell est mort dans la misère poursuivi par ses créanciers. Pour leur échapper et surtout sauver sa précieuse bibliothèque il déménage avec ses livres chez une femme de chambre où il meurt sur un matelas posé par terre, complètement isolé de ses amis qui ne savaient où le trouver. Jusqu’à la fin il n’a pas vendu un seul de ses livres qui valaient une fortune, 60000 francs de l’époque, d’après Le Rouge. Un homme admirable, donc, à qui il sera beaucoup pardonné...
Finissons avec ces vers toujours tirés de ces introuvables Chants:

«Puisque le soir vient triste et doux sur les choses
Et nous avertit de la fuite et de la vanité de notre être
Par un simulacre de suicide renonçons dès maintenant
A notre personnalité, à la vie.
L’ombre de l’alcôve, comme une tombe discrète,
L’ombre de l’alcôve nous invite à nous unir,
Et voici que nous nous joignons
Pour quelle étreinte!
Notre âme se fond, s’anéantit dans un baiser;
La Ville et la foule et les mille rumeurs
S’apaisent.
Chère, voici que descend sur nous
Comme l’ombre exquise de la Mort.»

Et aussi:

«C’est la fin du mois...c’est la fin de l’année:
J’entends déjà le pas de la Mort.
Oh! ne pourrai-je pas la retenir?
Ne retrouverai-je point les heures que j’ai perdues?»

(2001)

PS 1: Pour des détails complémentaires concernant A. t'Serstevens et sa compagne Amandine Doré, voir ma note 6 (suite3). (2006)

PS 2: A propos de Giono : Dès que j’ai appris l’existence d’un modèle de la sublime Pauline de Théus, grâce au commentaire élogieux fait par Josyane Savigneau, dans le Monde littéraire, du livre de la journaliste Annick Stevenson, Blanche Meyer et Jean Giono, je me suis tout de suite précipité pour le commander chez mon libraire. Pour moi Giono fait partie, avec Céline et Claude Simon, des trois grands des lettres francophones du 20ème siècle. Et je crois avoir montré combien j’admire son Hussard sur le Toit avec ses trois héros inoubliables, Angelo, Pauline de Théus et le choléra. Pourtant ma première réaction après avoir lu le livre d’Annick Stevenson, a été un sentiment de désillusion, de désenchantement. Alors quoi, me disais-je, derrière cette grande histoire d’amour si pure, si romantique, il n’y a finalement, contrairement à ce qu’affirme Giono dans sa préface, qu’une vulgaire histoire de « bête à deux dos », un double adultère ? Et puis, à la réflexion, je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’anormal, de choquant même, dans l’effacement complet de cette femme de toutes les biographies de Giono et de toutes les études littéraires de son œuvre. Car, enfin, sans parler de l’injustice faite à Blanche, ne doit-on pas au moins, se pencher sur l’influence éventuelle que son existence, la passion qu’elle a inspirée à Giono, aurait pu avoir sur son œuvre, et sur cet incroyable retournement de tout son art d’écrire ? Alors je me suis décidé, avec mes faibles moyens de dilettante, à essayer d’y voir un peu plus clair à mon tour. Me libérer de l’empathie envahissante qu’Annick Stevenson éprouve envers son héroïne. Scruter froidement les faits. Et revenir à Giono, à ses textes et à ses commentateurs. C’est ce que j’ai essayé de faire dans Giono et Blanche, l’amour au temps du choléra dans ma note 6 (suite 1) (j’aurais préféré prendre un autre titre de roman, Blanche ou l’oubli, mais je me suis aperçu, en navigant sur le net qu’un journaliste, de l’Express ou de l’Observateur, je crois, l’avait déjà pris pour parler du même livre). (2007)


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