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Tome 1 : Notes de lecture, 4: Littérature méditerranéenne
(Albert Camus, Lawrence Durrell, écrivains égyptiens: Mahfouz, Taha hussein, etc.; libanais: Maalouf; Liban: profil d'un tueur, manichéisme, dualisme, maronites, druzes, bilinguisme libanais; écrivains nord-africains: Béchir Khraïef, Yasmina Khadra, etc.; Jean-Claude Izzo; écrivains siciliens: Pirandello, Verga, etc.; sardes et grecs: Papadiamandis, Kazantzaki, Kavvadias)
 

1) n° 0318 Herbert R. Lottman: Albert Camus, édit du Seuil, Paris 1978.
2) n° 0319 Albert Camus. La Pléïade, Gallimard, 1982.
3) n° 3049 Cahiers Albert Camus n° 7: Le Premier Homme. Edit. Gallimard, 1994.


Il y a beaucoup de méchantes fées mais aussi de bonnes qui se sont penchées sur le berceau du petit Albert. On sait qu’il était issu d’un milieu très modeste, son père mort très jeune à la guerre de 14, sa mère, d’origine mahonaise (Mahon est la capitale de Minorque dans les Baléares) gagnant sa vie à faire des ménages. Ce que l’on sait moins peut-être c’est qu’aussi bien son père que sa mère et que ses grand-parents étaient analphabètes. Curieusement Albert Camus était persuadé qu’il avait du côté de son père des ancêtres alsaciens (les fameux Alsaciens-Lorrains aux chaussures noires qui allaient être à l’origine du terme «pieds noirs»). Pourtant le nom Camus n’a rien d’alsacien (d’ailleurs on n’a pas d’analphabètes chez nous!). En fait on a établi depuis que le grand-père paternel venait de la région de Bordeaux et sa grand’mère de l’Ardèche.
Après la mort de son père sa mère vient habiter chez sa grand’mère dans le quartier populaire de Bellecourt à Alger. Vient alors l’effet de la première des bonnes fées. Son instituteur, Mr. Germain, remarque vite son intelligence, lui fait découvrir les livres, puis intervient personnellement auprès de sa grand’mère, une personne particulièrement autoritaire, et auprès de sa mère, pour que le petit Albert puisse continuer ses études au Lycée. La mère d’Albert Camus, à laquelle il restera très attaché, une femme timide qui ne parlait pas beaucoup, complètement soumise à sa propre mère (Lottman pense qu’elle a eu un petit accident cérébral au reçu de la lettre annonçant la mort de son mari et qu’elle avait gardé des problèmes d’élocution ce qui expliquait sa timidité en public) intervient et emporte la décision. Ce genre d’interventions n’avait alors rien d’exceptionnel. Mon propre père n’aurait jamais pu poursuivre ses études à l’Ecole d’Ingénieurs de Strasbourg pour devenir ingénieur-géomètre si un de ses maîtres n’était venu rendre visite à mes grand-parents pour les persuader de faire le sacrifice financier nécessaire. Au Lycée, Albert Camus trouve une deuxième bonne fée: son professeur de philosophie Grenier qui finit de lui ouvrir l’esprit. Albert Camus restera en contact avec l’instituteur et le professeur pendant toute sa vie.
Puis revient la méchante fée: Albert Camus, qui est plutôt sportif et qui joue au football, se retrouve tuberculeux. Apparaît alors un nouveau protecteur: un oncle par le mariage, boucher, vaguement anarchiste, qui aime lire, le prend chez lui, s’en occupe matériellement, lui donne à manger de la viande rouge et lui fait lire les Nourritures Terrestres.
Quand Lottman écrit sa biographie, la famille n’avait pas encore pris la décision de publier le manuscrit sur lequel Camus était en train de travailler juste avant sa mort, mais il avait pu en prendre connaissance. Depuis, le Premier Homme a été publié. La décision était judicieuse. On le lit avec beaucoup d’émotion.

4) n° 0322 Brian T. Fitch: L’Etranger d’ Albert Camus, un texte, ses lecteurs, ses lectures. Libr. Larousse, Paris, 1972.
5) n° 0320 Albert Camus: La Peste, édit. Gallimard Paris, 1947.
6) n° 0323 Albert Camus: L’Homme Révolté, édit. Gallimard, Paris, 1957.
7) n° 0321 Cahiers Albert Camus n° 1: Albert Camus: La Mort Heureuse, édit. Gallimard, Paris, 1971.

Albert Camus n’a de son vivant, publié que deux romans: L’Etranger (1942) et La Peste (1947) si on considère que La Chute publiée beaucoup plus tard n’est qu’une longue nouvelle. Sur le plan littéraire l’Etranger est un vrai chef-d’oeuvre. Il a frappé tous les contemporains. Il est encore aujourd’hui l’objet d’études dans le monde entier. L’Etranger comme la Nausée de Sartre sont les précurseurs du Nouveau Roman. La Peste n’a pas le même niveau littéraire. Mais il y a une évolution très nette du premier roman au second. Une évolution dans le sens de la solidarité et de la participation, Camus le reconnaît lui-même. «Un idéal de Croix-Rouge» persiflent Les Temps Modernes.
On a parlé de panne de créativité chez Camus après ses oeuvres de jeunesse. Lottman pense qu’il avait tout le temps encore de sortir des oeuvres majeures. Il n’avait que 46 ans quand il est mort. Il est vrai qu’écrire son autobiographie n’est pas forcément un signe de grande créativité. Ceci étant il ne faut pas oublier que Camus était un touche-à-tout: journaliste, philosophe, essayiste, auteur dramatique entre autres (c’est cette dernière activité qui lui tenait le plus à coeur et qui lui a permis de faire la connaissance d’une femme qui a pris une place importante dans sa vie: Maria Casarès). Après tout il a eu le Prix Nobel à 44 ans. C’est que l’Académie a dû considérer qu’il avait déjà produit une oeuvre significative. Encore que l’Académie suédoise a souvent eu des arrière-pensées politiques (Camus était un homme de gauche anti-communiste!).

8) n° 2670 Albert Camus: Actuelles II. Chroniques 1948 - 1953. Edit. Gallimard, 1958.
9) ° 2458 Albert Camus: Actuelles III. Chronique Algérienne (1939 - 1958). Edit. Gallimard, 1958.
10) n° 1784 Albert Camus - Arthur Koestler: Réflexions sur la Peine Capitale. Edit. Calmann - Lévy, Paris, 1957.

On a beaucoup reproché à Albert Camus de ne pas s’être prononcé en faveur de l’indépendance de l’Algérie. On a même prétendu qu’il aurait dit qu’entre sa mère et la justice il préférait sa mère. Je n’ai pas trouvé cette phrase dans ses essais si ce n’est les réflexions suivantes: «Si un terroriste jette une bombe au marché de Bellecourt que fréquente ma mère et qu’il la tue, je serais responsable dans le cas où pour défendre la justice, j’aurais également défendu le terrorisme. J’aime la justice mais j’aime aussi ma mère.» (Réflexion faite à Emmanuel Roblès.) Dans son introduction à Actuelles III il dit (toujours en parlant d’une bombe qu’un fou criminel jette sur une foule innocente): «Ceux qui connaissant la situation continuent à penser que le frère doit périr plutôt que les principes, je me bornerai à les admirer de loin. Je ne suis pas de leur race.» En fait c’est Jules Roy qui raconte (n° 1932 Jules Roy: Mémoires Barbares, Edit. Albin Michel, Paris, 1989) qu’à l’Université d’Uppsala, après avoir reçu son Nobel et avoir été agressé verbalement par un délégué du FLN, Camus aurait prononcé la fameuse phrase: «Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice.» Plus tard Jules Roy raconte cette histoire à un musulman, ami de Charlot, le fameux libraire d’Alger (librairie plusieurs fois plastiquée par l’OAS). Celui-ci lui répond: «C’est la seule fois où Camus n’était pas absurde. La mère est au-dessus de tout.» Encore un mythe méditerranéen. Voir la Mamma en Italie du Sud. On comprend que cela fasse ricaner les intellectuels parisiens. Moi je comprends parfaitement la position de Camus. On parlait à l’époque d'un Million d’Européens en Algérie (ce chiffre paraît gonflé, je crois qu’à la fin on parlait de 800 000, qu’importe). Et comme dit Camus la grande majorité d’entre eux n’étaient pas des colons. Etre pour l’indépendance, c’était les sacrifier. Et le terrorisme le terrorisait littéralement. C’est lui qui a été à l’origine avec quelques amis de l’appel à une trêve civile en janvier 1956. Sans résultat, bien évidemment.
Mais ce qu’il faut mettre au compte de Camus, c’est son combat, entamé depuis fort longtemps, en faveur des Arabes et de leur intégration. Dès 1939 il publie un long reportage sur la famine en Kabylie dans le Républicain d’Alger. En 1945 nouveaux articles dans Combat où il défend la dignité des Algériens («Un peuple de grande dignité et de grandes vertus»), dénonce à nouveau la famine (qui sait cela aujourd’hui?) et informe sur le malaise politique en Algérie. Il rappelle que le projet Blum - Violette en 1936 devait enfin traduire dans les faits la volonté d’assimilation exprimée 17 ans auparavant. Il était pourtant modeste: 60 000 Musulmans devaient obtenir les droits civiques et le statut d’électeur. Les grands colons l’ont fait capoter. Nouvelle ordonnance en mars 1944 qui reprend le projet et devait donner le droit de vote à 80 000 Musulmans. Mais, dit Camus, il semble bien tard. L’opinion arabe n’y croit plus, n’en veut plus. Ferhat Abbas, que Camus admire, a sorti son manifeste (en 1943) qui demande une constitution propre pour l’Algérie puis en 1945 la reconnaissance d’un Etat algérien associé où les Européens et les Algériens, malgré la différence numérique, auraient des représentations égales et qui délégueraient à Paris tous les pouvoirs de sécurité, militaires et diplomatiques. Mais Ferhat Abbas est arrêté. Stupidité, dit Camus. Plus tard il soutient Mendès-France. Mais à partir de l’arrivée de Mollet à Alger en février 1956 il sera trop tard. La voix de Camus ne peut plus grand’chose. Jules Roy, un autre pied noir, natif de la Mitidja, ancien homme de droite, ancien pétainiste, ancien séminariste, ancien militaire de l’Indochine et qui dit, - à peu près - que la rencontre de Camus après la Guerre a été son illumination de Damas, est finalement allé plus loin que son maître. L’année même de la mort de Camus il a parcouru l’Algérie avec un sauf-conduit de de Gaulle et est revenu épouvanté de ce qu’il y a vu (en Kabylie et sur la frontière tunisienne entre autres): la torture, l’élimination physique, les fameux DOP, et il en a fait un bouquin: La Guerre d’Algérie. Il y prend carrément le parti des Arabes, lâchant à la fois ses compatriotes et l’Armée. «Après ce que je vis en Indochine je quittai l’Armée», dit-il, «Après ce que je vis en Algérie je devins un subversif. Je le suis toujours.»
Camus lui aussi s’est battu contre la torture, dès 1958. Au moment où en France on reparle de la torture, il faudrait citer tout ce qu’il dit: «Les pratiques de torture sont des crimes et nous sommes tous solidaires.» «Que ces faits aient pu se produire parmi nous c’est une humiliation à quoi il faudra désormais faire face.» (On a l’impression d’entendre Karen Blixen.) «Si on justifie ces méthodes, il n’y a plus de règle, ni de valeur, toutes les causes se valent. C’est le triomphe du Nihilisme.»
Le grand combat de Camus a été celui d’une gauche qui condamnait le communisme parce que c’était un totalitarisme. Il est difficile de comprendre 50 ans plus tard comment les intellectuels de cette époque n’ont pas compris que les deux totalitarismes, le fascisme et le communisme stalinien, constituaient la grande tare, le grand malheur de ce siècle. Les Temps Modernes étaient au premier rang de ceux qui persiflaient Camus sans cesse. On le traitait même de rêveur qui avait trop sacrifié au soleil sur les plages algériennes. Il répondait: «Des rives d’Afrique où je suis né, la distance aidant, on voit mieux le visage de l’Europe et on sait qu’il n’est pas beau. Depuis 150 ans l’idéologie européenne s’est constituée contre les notions de nature et de beauté qui ont été, au contraire, au centre de la pensée méditerranéenne» (Camus précurseur des Verts?).
Il n’a jamais cessé de défendre la dignité humaine. Le 8 août 1945, le lendemain d’Hiroshima, il écrit: «La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie.»
Et à propos d’un livre sur l’exode juif: «Notre société supporte très bien les persécuteurs. Elle en a vraiment assez des persécutés et elle fait ce qu’il faut pour ne pas les voir.» Et il conclut: «Pensez donc, si les persécutés avaient compris la leçon et si un jour ils devenaient persécuteurs. Ils reviendraient ainsi dans la communauté au soulagement général.» Le jour où j’écris ces lignes j’entends à la radio qu’un colon juif qui avait battu à mort un petit Palestinien de 10 ans a été condamné à 6 mois de travaux d’utilité générale. Les persécutés sont devenus persécuteurs (et même racistes). C’est bien. Israël peut enfin rejoindre le concert des Nations.
Camus s’est également associé à Koestler pour s’attaquer à la peine de mort. Arthur Koestler qui avait connu aussi bien le stalinisme que le franquisme (qui l’avait condamné à mort), avait commencé la bataille en Angleterre et avait sorti en automne 55 son livre: Reflexions on hanging. La Chambre des Communes a voté l’abolition dès 1956 mais la Chambre des Lords l’a repoussée. Malgré tout on était arrivé à changer la loi en limitant autant que possible la peine de mort à certains cas, à introduire les circonstances atténuantes (qui n’existaient pas en Angleterre) et le parti travailliste s’était engagé à la supprimer définitivement dès son retour au pouvoir. En 1957 au moment de la publication du livre commun on considérait que la partie était gagnée en Angleterre. En fait l’Angleterre l’a abolie finalement en 1965.
En France la peine de mort n’a été abolie qu’en 1981 (Mitterand - Badinter). Comme pour l’abolition de l’esclavage et la monarchie parlementaire, l’Angleterre a été en avance sur nous. Mais beaucoup d’autres pays nous avaient précédés: Autriche (1950), Danemark (1933), Finlande (1826), Islande, Suisse (1942). Impressionnant, non? Est-ce qu’il y aura un jour des intellectuels aux Etats-Unis pour faire connaître ces faits et faire lire les essais de Koestler et Camus? Il paraît que le dernier ambassadeur des Etats-Unis en France est retourné convaincu dans son pays. Les deux essais sont suivis d’une étude historique sur la peine capitale faite par Jean-Michel Bloch. On y apprend des choses intéressantes: la torture n’a été abolie par Louis XVI qu’en 1788. Aucun de nos grands philosophes, Voltaire, Rousseau, Diderot, ne s’est prononcé contre la peine de mort. Lors d’une séance de l’Assemblée Nationale en 1791 c’est Robespierre qui demande l’abolition de la peine de mort! Et c’est le gourmet Brillat-Savarin qui vote pour le maintien! Et au cours du XIXème siècle on retrouve de nouveau mon ami Schoelcher dans le camp des abolitionnistes.
On voit qu’Albert Camus n’a jamais cessé de défendre la dignité humaine. Il faut oublier le discours sur l’absurdité, son admiration des révolutionnaires russes de 1905 etc. Albert Camus, malgré ses dénégations, (à son époque l’humanisme était forcément bourgeois) est un humaniste. Or il ne faisait pas bon d’être un humaniste au XXème siècle. Au XXIème ce sera différent. On ne courra plus qu’un seul risque: celui d’être ridicule.

11) n° 0646 Lawrence Durrell: Justine, édit. Correâ /Buchet-Chastel, Paris, 1957.
12) n° 0648 Lawrence Durrell: Balthazar, édit. Correâ / Buchet-Chastel, Paris, 1959.
13) n° 0647 Lawrence Durrell: Mountolive, édit. Correâ / Buchet-Chastel, Paris, 1959.
14) n° 0649 Lawrence Durrell: Cléa, édit. Correâ / Buchet-Chastel, Paris, 1960.
15) n° 0650 Lawrence Durrell: The Alexandria Quartet (Justine - Balthazar - Mountolive - Clea), édit. E. P. Dutton, New-York, 1962, (vol. numéroté et signé par l’auteur).
16) n° 0645 Lawrence Durrell: Monsieur ou le Prince des Ténèbres, Gallimard, Paris, 1976.
17) n° 0644 Lawrence Durrell: Citrons Acides, Buchet/Chastel, Paris, 1961.
18) n° 0745 Lawrence Durrell et Henry Miller: a Private Correspondence, édit. Faber & Faber Ltd, Londres, 1963.

C’est drôle mais en cherchant un écrivain qui personnifie la Méditerranée, le premier qui me vient à l’esprit est un Anglais, de mère irlandaise et né dans l’Himalaya. Mais tout le monde a le droit de tomber sous le charme de la Méditerranée et, sans aucun doute, cela a été le cas de Durrell. D’abord il a aimé les îles, a vécu en Crète, à Chypre, à Corfou, à Cos, à Patmos, à Rhodes et finalement sur la scène où se joue le drame de son Quatuor: Alexandrie, une ville qui à son époque du moins, - car aujourd’hui Alexandrie a perdu son charme comme tant d’autres paradis - n’était pas vraiment égyptienne mais était la capitale de ce monde apatride, détaché, mélangé d’Italiens, de Turcs, d’Arméniens, de Juifs, de Grecs, qui régnait alors sur les rives de la Méditerranée orientale. Durrell a d’ailleurs fini sa vie en Provence près de Nîmes.
La sortie de la traduction française du Quatuor à la fin des années 50 fut un événement. Annie et moi nous en sommes délectés. Une atmosphère sensuelle, orientale, des couleurs chatoyantes, la lumière dans tous ses états, la merveilleuse histoire d’amour de Nessim et de Justine, le style d’un grand poète. Encore aujourd’hui, alors que je ne l’ai jamais relu, j’ai des images dans la tête: le frère copte de Nessim, au bec de lièvre, en silhouette noire sur la terrasse de sa demeure, qui, dans sa fureur, et de son long fouet, abat les chauves-souris qui emplissent la nuit égyptienne; la chasse aux canards à l’aube sur un lac quelque part dans le Delta, les milliers d’oiseaux qui virevoltent en vrombissant, les coups de feu qui claquent de partout, les couleurs du ciel et des plumages, l’eau fouettée par les chutes des corps et le drame final, l’assassinat d’un des chasseurs; la maison de prostitution enfantine dans laquelle Mountolive est entrée par erreur et toutes ces petites filles en chemises blanches, comme des anges, poussant des cris plaintifs et de petits rires en cherchant à le toucher dans l’obscurité de leurs petites mains; la plongée sur l’épave où se balancent doucement au gré des courants les cadavres sans yeux des marins grecs, puis l’horreur, le fusil sous-marin qui se déclenche tout seul, la flèche qui cloue la main de la belle Cléa à la coque de l’épave, main que la narrateur, en suffocant de douleur, est obligé de trancher avec son couteau pour lui sauver la vie. Ne cherchez pas à vérifier l’authenticité de ces images dans l’original. Ce qui est merveilleux avec les beaux livres c’est que votre imagination continue à travailler, à orner, à embellir, à développer les images que l’écrivain a peintes avec ses mots et son émotion à lui. Il faut enfin souligner la construction même du Quatuor, tout à fait originale: trois livres qui sont pratiquement simultanés dans l’action et où l’on retrouve les mêmes personnages ou presque, et un quatrième (Cléa) décalé dans le temps. Durrell appelle cela des sosies. Les trois premiers montrent, ce que l’on savait déjà, que la réalité n’est pas la même pour tout le monde et le quatrième que le temps dégrade tout.
Durrell a voulu répéter son succès avec le Quintette d’Avignon dont le Prince des Ténèbres est le premier volet. Malheureusement il a dû tomber trop sous le charme de Balthazar et de la Kabbale. Son livre, indigeste, est ésotérique en diable et est un échec complet.
La correspondance entre Durrell et Miller est amusante, l’un vomissant l’Angleterre, l’autre l’Amérique. Correspondance d’autant plus étonnante que Durrell a 20 ans de moins que Miller. Or celui-ci n’hésite pas à répondre à celui-là dès la première lettre reçue. La correspondance démarre dès 1935 lorsque Durrell est à Corfou et Miller à Paris. Une correspondance très libre mais aussi très littéraire où chacun loue et critique l’oeuvre de l’autre. Ce qui est remarquable c’est que Miller reconnaît immédiatement le génie de Durrell dès son premier livre: The Black Book. Miller n’était pas un méditerranéen. Durrell arrive malgré tout à l’attirer une fois en Grèce, en 1940, au moment de la débâcle en France. Et lui fait connaître le poète Seferis et un espèce de Zorba le Grec, une force de la nature, un type un peu fou, Georges Katsimbalis. Miller en fait un bouquin: le Colosse de Maroussi!

19) n° 1372 Naguib Mahfouz: Impasse des deux Palais, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1985.
20) n° 1373 Naguib Mahfouz: Palais du Désir, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1987.
21) n° 1374 Naguib Mahfouz: Le Jardin du Passé, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1989.
22) n° 1376 Naguib Mahfouz: Passage des Miracles, édit. Sindbad, Paris, 1988.
23) n° 1378 Naguib Mahfouz: Le Voleur et les Chiens, édit. Sindbad, Paris, 1988.
24) n° 1375 Naguib Mahfouz: Récits de notre Quartier, édit. Sindbad, Paris, 1988.
25) n° 1377 Naguib Mahfouz: Les Fils de la Médina, édit. Sindbad, Paris, 1991.
26) n° 1379 Naguib Mahfouz: La Chanson des Gueux, épopée, édit. Denoël, Paris, 1989.

Après Alexandrie je vous propose de nous rendre au Caire et de commencer notre tour de la Méditerranée littéraire par l’Egypte. Aujourd’hui c’est une route rapide à trois voies qui lie Alexandrie au Caire, une route où l’on risque à chaque instant sa vie, les gros camions ayant l’habitude de se foncer dessus sur la voie du milieu comme dans un film de James Dean pour voir qui va se rabattre à la dernière minute pour éviter la collision frontale à pleine vitesse. Inutile de vous dire qu’ils n’y arrivent pas toujours. Deux Directeurs de je ne sais plus quelle boîte française en sont morts. J’avais vécu plus ou moins la même expérience sur la route Téhéran - Qazvin. La police essayait bien d’intervenir de façon plutôt brutale de temps en temps. Mon ami Alain, le Directeur de Marketing de mon Groupe, a même vu une scène d’un autre temps toujours sur la même route Alexandrie - Le Caire: son chauffeur arrêté par la police et carrément passé à tabac. Quand il a voulu intervenir on lui a dit: «Don’t mix!»
Mahfouz est probablement l’écrivain égyptien le plus connu en France à l’instar de son collègue cinéaste Chahine. Comme Chahine il aime la joie de vivre et se bat contre l’intégrisme. Il s’est d’ailleurs fait agresser dans la rue et certains de ses écrits ont été interdits en Egypte sous la pression des Frères Musulmans. Mais pour Mahfouz Le Caire est le centre du monde et toutes ses histoires se passent au Caire. La trilogie de l’Impasse des deux Palais est son oeuvre majeure. C’est une fresque familiale qui est en même temps historique puisqu’elle se passe au moment du soulèvement contre les Anglais et que le fils préféré du patriarche, l’intellectuel Fahmi, est tué lors d’une manifestation pacifique. Ahmed Abd el-Gawwad, le chef de famille est une figure assez caractéristique d’une certaine Egypte: bon musulman, honnête commerçant, très strict avec sa famille, tyrannisant sa femme qui n’a pas le droit de quitter la maison, mais le soir allant s’amuser avec ses amis, boire jusqu’à l’ivresse, écouter chanter les almées et à l’occasion coucher avec, puis rentrer chez lui où sa femme l’attend avec humilité pour l’accueillir, l’aider à se déshabiller et le border!
J’ai souvent eu l’impression que les Egyptiens n’étaient pas des Arabes comme les autres, des Africains blancs (c’est vrai que sur le plan strictement géographique on est bien en Afrique). Il y a une telle vitalité dans ce pays, c’est un pays tellement souriant, tout est facile, tout est permis. Lorsque nous nous rendions au Caire pour le travail nous essayions toujours de trouver une place au Palais Maynial: c’était un ancien palais d’été dans un très beau jardin, en plein milieu de la ville. Je crois qu’il appartenait au prince-héritier avant la révolution de Nasser. Gilbert Trigano, qui avait déjà réussi le tour de force d’être installé simultanément en Egypte et en Israël, avait de plus obtenu des autorités égyptiennes de pouvoir l’exploiter comme un village-club, à la seule condition qu’il réserve un certain nombre de chambres - qui n’étaient d’ailleurs pas luxueuses du tout, étant installées dans des espèces de bungalows, genre baraques de pétroliers - aux hommes d’affaires de passage. Ce qui fait que le matin au petit déjeuner on trouvait côte à côte des commerçants en costume-cravate avec leur attaché-case et de joyeux G.M. en tenue légère. Et le soir évidemment c’était l’ambiance Club-Med. Un jour j’étais au Caire avec notre jeune délégué pour le Moyen-Orient Tony, un Libanais très débrouillard. Son grand-père et son grand-oncle avaient toute une série de représentations prestigieuses (grandes marques de voitures anglaises comme la Jaguar entre autres), avec des branches à Damas, à Bagdad et même à Téhéran, mais la famille a dû avoir quelques retours de fortune car Tony tirait plutôt le diable par la queue, et son père aussi. Et voilà qu’à notre grande surprise, la sienne comme la mienne, on se retrouve le soir au bar du Club Med, à côté de son père Michel accompagné d’une jeune et splendide Egyptienne, une adolescente aux longs cheveux noirs qui lui tombent jusqu’aux fesses. «J’ai décidé de m’installer au Caire», dit-il à son fils, «C’est plus facile pour les affaires.» Je ne sais si c’était pour les affaires que c’était plus facile, mais en tout cas pour les filles cela semblait être le cas. J’y ai aussi rencontré un décorateur parisien qui avait trouvé la poule aux oeufs d’or: un émir du Golfe qui avait besoin de décorer et de meubler - en Louis XV bien sûr - sa garçonnière du Caire. Lui s’était carrément marié, nous dit-il, à la manière égyptienne. On fait un arrangement financier avec les parents et puis quand on s’en va il suffit d’aller à la mosquée et de cracher trois fois par terre et on est divorcé... Tony m’avait réservé une autre surprise. Un jour où on avait quelques heures de libres il m’emmène à l’aube, en-dehors de la ville, chez un loueur de chevaux, puis montés sur nos canassons on chevauche sur le sable, on passe une dune et on découvre devant nous dans le soleil du matin... le Sphinx et les trois Pyramides!
L’Islamiste Jacques Berque qui préface les Fils de la Médina voit dans cet ouvrage le chef-d’oeuvre de Mahfouz. Je ne partage pas du tout cette opinion. C’est l’histoire du vieux quartier de la Gamaliyya au Caire, dominé par une fondation créée par un ancêtre commun qui symbolise Dieu et qui se fait défendre par des futuwwas - que l’on peut traduire par un autre mot arabe: des caïds de quartier, des caïds qui offrent protection contre argent comptant (les moeurs méditerranéennes de la Maffia). Ces futuwwas symbolisent successivement Adam (Adham) - Moïse (Gobal) - le Christ (Rifaa) et Mahomet (Qasim). A la fin arrive un certain Arafa, alchimiste (symbole de la science? de l’argent?), qui veut tuer tous les futuwwas (symbolisant les religions?) et qui meurt assassiné, lui aussi, et dont le pouvoir est repris par un intendant vulgaire, jouisseur et tyrannique. Le livre se termine par une incantation: «Tout a une fin, même l’oppression! Le soleil finira par se lever, et nous verrons la chute du tyran: l’aube viendra, pleine de lumière et de merveilles...» Pour moi il y a beaucoup trop de symbolisme là-dedans pour faire un bon roman. Il en est de même - dans une moindre mesure - de la Chanson des Gueux.
Non, moi je préfère de loin les Récits de notre Quartier (souvenirs d’enfance racontés avec beaucoup de nostalgie), le Passage des Miracles (l’histoire d’une jeune fille et à nouveau d’un vieux quartier du Caire avec tous ses petits métiers), le Voleur et les Chiens (une histoire dramatique: la révolte d’un homme trahi par ses amis, sa femme, sa fille et qui se termine par la mort dans un cimetière). Ces oeuvres montrent que Mahfouz est capable de varier les genres et les styles. Il est bien le père du roman égyptien.

27) n° 1368 Youssef Idris: la Sirène, édit. Sindbad, Paris, 1986.
28) n° 1369 Youssef Idris: le Tabou, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1987.
29 ) n° 1367 Sonallah Ibrahim: Etoile d’août, édit. Sindbad, Paris, 1987.
30) n° 2914 Sonallah Ibrahim: Charaf ou l’Honneur, édit. Sindbad-Actes Sud, Arles, 1999.
31) n° 1380 Youssef Al-Qaïd: Masri, l’Homme du Delta, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1990.
32) n° 1381 Tayeb Salih: Bandarchâh, édit. Sindbad, Paris, 1985.

Youssef Idris est médecin comme Arthur Schnitzler. Et comme son lointain collègue autrichien (rappelez-vous la merveilleuse Traumnovelle - n° 2893 Arthur Schnitzler: Traumnovelle, édit. Fischer, Francfort, 1999 - si merveilleusement transposée au cinéma par Kubrick dans son dernier film: Eyes Wide Shut) il aime explorer les fantasmes. Et comme lui il est le maître de la nouvelle.
Sonallah Ibrahim est très engagé politiquement. Il a fait déjà de la prison sous Nasser. Etoile d’août est probablement un peu autobiographique et raconte l’histoire d’un homme qui vient d’être libéré de prison et visite le chantier titanesque du Grand Barrage (omniprésence des Russes, engins monstrueux) et celui d’Abou Simbel où l’on démonte les statues de Ramsès II. Intéressantes considérations sur la mégalomanie de Ramsès qui finit par vouloir être déifié et qui transforme sans vergogne sa défaite par les Hittites en victoire triomphante (allusion à Nasser et sa guerre contre Israël?). Le style d’Ibrahim se veut moderne mais devient quelquefois un peu sordide. Charouf ou l’Honneur est paru tout récemment en France. On y fustige l’affairisme sous Sadate et on y reparle des prisons. Prisons où se pratique le viol des jeunes délinquants. Une pratique probablement héritée des Turcs et dont a déjà souffert - dit-on - Lawrence d’Arabie lorsqu’il avait été fait prisonnier par eux au milieu de sa campagne triomphante.
L’Homme du Delta est encore une histoire politique, celle d’un riche maire qui le jour même où il réussit à récupérer les terres que Nasser lui avait confisquées en 1954 lors de la grande réforme agraire, reçoit également une convocation au service militaire du fils, veule et paresseux, de sa femme préférée. Il réussit avec l’aide d’un ancien instituteur véreux à faire partir sous le nom de son fils, celui d’un pauvre paysan du village. Celui-ci meurt au combat (lors de la fameuse intervention tripartite à Suez, le dernier cocorico de la France). Le cercueil revenant au village, l’affaire est découverte mais grâce aux appuis du maire parfaitement étouffée. L’histoire est un peu manichéenne, le maire exploiteur et combinard a comme par hasard du sang turc, le fils du pauvre est brillant en études, doux et serviable, patriote volontaire pour le front, symbole du paysan égyptien (d’ailleurs son prénom Masri veut dire égyptien) mais il n’empêche, elle est contée avec beaucoup de brio et d’humour.
Bandarchâh est un très beau roman. L’atmosphère est mystérieuse, même quelquefois un peu fantastique. Les personnages et les discours sont imprégnés par le Coran. Cela se passe dans un village nubien niché dans une courbe du Fleuve, un fleuve omniprésent et souvent inquiétant. L’histoire est tissée de légendes du passé et baigne dans la nostalgie. Une très belle écriture.

33) n° 2090 Taha Hussein: Le Livre des Jours, édit. Excelsior, Paris, 1934.
34) n° 3087 Taha Hussein: Le Livre des Jours, 1ère partie (trad. Jean Lecerf) et 2ème partie (trad. Gaston Wiet), préface André Gide, édit. L’Imaginaire/Gallimard, Paris, 1998.
35) n° 2129 Taha Hussein: La Traversée Intérieure, préface d’Etiemble, édit. Gallimard, Paris, 1992.
36) n° 2257 Raymond Francis: Taha Hussein romancier, édit. Al-Maaref, Le Caire, 1945.
37) n° 2091 Taha Hussein: L’Appel du Karaouan, préface de Raymond Francis, lecteur à l’Université du Caire (le roman dans la littérature arabe), édit. Denoël, Paris.
38) n° 2503 Taha Hussein: Au-delà du Nil, présentation de Jacques Berque, édit. Gallimard-Connaissance de l’Orient, Paris, 1990.
39) n° 2258 Taha Hussein: La Grande Epreuve - Uthmân, édit. Libr. Philosophique J. Vrin, Paris, 1974.

Quelle trajectoire que celle de Taha Hussein! Né dans un village de Moyenne-Egypte, d’un père fonctionnaire modeste et d’une mère superstitieuse, d’abord éduqué dans une école coranique par un maître médiocre, perdant la vue dès l’âge de 3 ans des suites d’une conjonctivite mal soignée (ce qui est quand même un handicap autrement sévère que la tuberculose d’Albert Camus), il réussit néanmoins à pouvoir suivre les cours de la Grande Mosquée, El Azhar, encore aujourd’hui la plus grande université islamique du monde mais la conteste bientôt, la trouvant trop fermée sur elle-même, figée par la tradition, entre alors dans la toute nouvelle Université laïque du Caire, obtient une bourse pour la France, débarque à Montpellier, y trouve une lectrice «à la voix douce», qu’il finira par épouser quelques années plus tard et qui va rester sa compagne et sa collaboratrice pour le restant de ses jours, puis, en plein milieu de la guerre de 14-18, déménage à Paris pour suivre les cours de la Sorbonne, revient grâce à la France à l’héritage grec et latin, complètement négligé dans l’enseignement égyptien, apprend le Braille pour mieux apprendre le grec, passe un certificat d’enseignement supérieur en histoire ancienne, s’intéresse à la toute nouvelle science de la sociologie enseignée alors par Durkheim, prétend que cette science était déjà connue par les érudits arabes et pratiquée par le Tunisien Ibn Khaldûn (et Vincent Monteil qui préface les Prolégomènes - voir n° 1848 à 1850 Ibn Khaldûn: Discours sur l’Histoire Universelle, édit. Sindbad, Paris, 1978 - lui donne raison: «Ibn Khaldûn se présente comme un historien, ce qu’il est, en effet. Mais il est aussi 5 siècles avant Auguste Comte, l’inventeur de la sociologie.»), devient finalement docteur de la Sorbonne en passant avec brio une thèse sur ce même Ibn Khaldûn (Etude analytique et critique de la philosophie sociale d’Ibn Khaldûn), réalisant ainsi dans les deux sens la jonction entre cultures européenne et arabe (la Traversée de la mer intérieure), revient au pays, devient professeur puis doyen de la Faculté des Lettres de l’Université du Caire, est chargé un peu plus tard de créer l’Université d’Alexandrie (1942) dont il est nommé recteur avant de devenir en 1950 Ministre de l’Education Nationale! Ouf!
Taha Hussein n’a pas toujours conservé ses fonctions officielles très longtemps. Il était profondément humaniste et démocrate, voulant que l’Egypte s’ouvre sur le monde. C’est sous son impulsion que furent posés les jalons pour une véritable démocratisation de l’enseignement et sa gratuité totale. Il n’était pas toujours très patient avec les puissants. Il avait pour devise celle d’Abou Nowas: «Pour ma passion, je ne saurais souffrir d’infortune, et nul sultan, avec moi, n’aura le dernier mot». C’est ce qui explique qu’il eut du temps de libre pour s’adonner à la littérature.
L’Appel du Karaouan est un petit joyau, malheureusement bâti une fois de plus sur le malheur de la femme en Islam. C’est l’histoire d’une mère qui doit quitter son village avec ses deux filles après que son mari buveur et truand ait fini par être assassiné. L’aînée faute en ville avec son patron, un jeune ingénieur, dont elle tombe amoureuse. La mère décide de retourner au village. Arrivée à mi-chemin , elle demande à son frère de la rejoindre. Celui-ci, une sombre brute, arrête les chameaux en plein milieu du désert, fait descendre la malheureuse fille et l’égorge. La scène est terrible: «On voit le corps frappé se débattre, le sang jaillir avec violence comme l’eau d’une source. Enfin le corps s’immobilise. Nous demeurons paralysés. Notre oncle, debout, démoniaque, est en proie à la même hébétude.» Et puis vient l’appel du Karaouan, cet oiseau de nuit: «Ton cri parvient, ton cri se rapproche, ton cri traverse l’espace comme une lumière et nous découvre soudain l’épouvante. Tes cris se succèdent comme des flèches lumineuses, rapides, dans la nuit.» Ceci est écrit par un aveugle. La cécité a été vécue comme un véritable malheur par Taha Hussein. D’autant plus qu’il s’est pris d’admiration pour un ancien Syrien du XIème siècle, auteur de l’Epître du Pardon, athée ou en tout cas pas très orthodoxe, pessimiste et aveugle lui aussi. Un aveugle qui n’hésite pas à proclamer: «La cécité est une honte». Mais cette cécité le sert sur le plan littéraire. Les sensations tactiles, olfactives, auditives prennent le dessus:
«Le son particulier de la nuit est semblable à un bourdonnement de moustique»
«La tiédeur des rayons s’insinue faiblement dans la chambre»
«Quand les odeurs de la rue deviennent terribles c’est que le soleil est à son paroxysme»
Et la nuit du meurtre: le cri terrible de Hamadi déchirant le lourd silence du désert.

Son autobiographie a été tout de suite un succès mondial, traduit dans de nombreuses langues. La seconde partie du Livre des Jours, parue en 1947, a été préfacée par André Gide et la dernière partie, La Traversée Intérieure, par Etiemble.
On ne peut quitter Taha Hussein sans dire un mot du penseur et de l’essayiste. Ouvert sur la modernité, il est néanmoins resté croyant mais apporte aux études islamiques un certain rationalisme. Ce que les Musulmans appellent la Grande Epreuve est l’assassinat - par un croyant - du troisième Calife, Uthmân, successeur d’Abou Bakr et d’Umar, qui portera en germe les grandes scissions qui vont suivre. Taha Hussein étudie les faits en historien. Ce qui l’intéresse c’est de comprendre comment le pieux, le droit et fidèle Uthmân devient, une fois Calife, un vieillard hésitant et faible et trop soucieux des intérêts de sa famille. Et d’éclairer les événements par le rappel des conditions socio-économiques de l’époque, des conquêtes à organiser et des luttes d’influence qu’elles suscitaient. Un point de vue probablement pas toujours bien compris par les gens d’El Azhar.
Taha Hussein meurt en 1973 à l’âge de 84 ans. Le Journal de Genève titre son article nécrologique: «Taha Hussein: un enfant aveugle devenu le guide d’une nation».

40) n° 0347 Andrée Chedid: La Maison sans Racines, édit. Flammarion, Paris, 1985.
41) n° 1370 Elias Khoury: Un Parfum de Paradis, édit. Arléa, Paris, 1981.
42) n° 3060 Patrick Meney: Même les tueurs ont une mère, édit. La Table Ronde, Paris, 1986.

Andrée Chedid est née au Caire et écrit en français, Elias Khoury est né à Beyrouth et écrit en arabe. Tous les deux parlent de la guerre et moi je n’ai pas envie d’en parler. J’ai trop vu la souffrance de mes amis libanais, la honte aussi de cette folie, de ce déferlement de haine dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. La dernière fois que j’ai été au Liban c’était pendant un moment de répit. J’ai vu le soir à l’Hôtel Carlton s’organiser une vente aux enchères de tapis persans qui appartenaient à ceux, les plus malins, qui partaient définitivement. Le lendemain, du taxi qui m’emmenait à l’aéroport, j’ai vu un gamin de 12-13 ans traverser la route. Il n’était pas plus grand que la longueur de la Kalatchnikov qu’il portait en bandoulière. Depuis je ne suis plus jamais revenu. Nous avons pourtant continué à travailler avec le Liban. On a même vécu une histoire tragi-comique lorsque le propriétaire particulièrement optimiste de la tour Murr, la tour la plus haute de la ville, à un moment où tout semblait terminé - les soldats syriens étaient déjà là et surveillaient tous les carrefours - a décidé de commencer à réparer sa tour dont la façade était trouée par les tirs d’obus et de mitraillette. Pour pouvoir utiliser nos passerelles volantes notre ingénieur belge était en train d’installer sur le toit de l’immeuble des pinces d’acrotères. Or au Moyen-Orient les parapets sont en général assez hauts pour cacher les installations de conditionnement d’air et il avait besoin de l’intervention d’un grutier. Celui-ci particulièrement décontracté conduisait son engin d’une main, pressant de l’autre un transistor contre son oreille, et ce qui devait arriver arrive: la pince en acier se décroche et tombe tout en bas sur une baraque occupée par des soldats syriens. Ceux-ci persuadés qu’il s’agit d’un attentat montent à toute allure jusqu’au sommet de la tour et braquent la mitraillette sur le ventre de notre brave Belge. Il en était encore tout blanc quand il nous a raconté son histoire à son retour au Luxembourg.
Le journaliste-reporter Patrick Meney essaye de comprendre comment un gentil garçon sans aucun engagement politique peut devenir une véritable machine à tuer qui opère sans état d’âme pendant plus de 11 ans. Pas n’importe qui. Un garçon qui commence à faire le coup de feu dans son quartier natal de Chiyah, puis participe avec les Palestiniens à une guerre féroce dans la montagne contre les chars syriens, combat qui se termine par des corps à corps à l’arme blanche, revient faire pendant de nombreuses années le métier de franc-tireur (depuis la guerre en Yougoslavie on appelle cela des snipers), descendant tous les mois ses dizaines de victimes - en y prenant plaisir - enfin sur décision de ses employeurs du moment, le mouvement Amal, va participer à l’attaque de ses anciens amis palestiniens à Chatila, déjà massacré quelques années auparavant par les Chrétiens alliés aux Israéliens, et c’est là qu’on va assister à une des scènes les plus pénibles: la partie de football avec un bébé vivant palestinien jusqu’à ce que sa tête va éclater contre un mur.
Beaucoup d’années plus tard Yasmina Khadra, dont on parlera encore, tentera la même démarche: essayer de comprendre, comprendre comment un jeune de la Kasbah aimant la vie peut soudain devenir un tueur nocturne du G.I.A., égorgeant femmes et enfants comme on égorge des moutons. On est tous concernés. On est tous obligés de réfléchir. Marwan, le tueur de Chiyah est un être humain comme nous. Meney voit beaucoup de psychiatres, on revient à Freud. La violence est en chacun d’entre nous. On est heureux, lorsque cela devient autorisé, justifié même, de revenir à un état d’homme primitif parce que cela signifie libération de tout lien, toute contrainte. Il faut lire l’étude de Freud sur le «malaise dans la culture» (n° 1695 Sigmund Freud: Das Unbehagen in der Kultur, édit. Fischer, Francfort, 1992). La tendance à l’agression est profondément ancrée dans la nature humaine et la culture ou civilisation est le principal obstacle au déploiement de cette agression. Le retour à l’état de primitif fait sauter toutes les règles morales qu’on s’était imposées. Personnellement j’ai un peu de mal à accepter que n’importe qui agirait de la même manière. C’est pourquoi il me semble intéressant dans l’étude de Meney de suivre l’évolution du jeune Marwan. D’abord il est jeune - 15 ans - quand il fait la connaissance de son initiateur palestinien. Ensuite c’est l’admiration du fusil, du guerrier, de son pouvoir de tuer. Vient l’entraînement au camp des Palestiniens à Baalbeck où on lui apprend tout: le maniement de toutes les armes jusqu’au lance-flammes et au bazooka, la meilleure façon de piéger quelqu’un à la dynamite et puis la lutte à l’arme blanche et la meilleure façon de tuer. Ce point me paraît important. Nous avons nous aussi, à l’armée, fait du close-combat et même si on a plus insisté sur la défense que sur l’attaque il est clair que dans ce genre d’entraînement on apprend à connaître les points sensibles du corps humain et à vaincre sa propre sensibilité, sa propre répugnance à frapper pour tuer. Puis vient l’expérience du combat dans la montagne: il apprend à se battre pour la survie. Nouvelle étape: il revient dans son quartier du Chiyah, c’est la gloire, il est puissant, tout le monde a peur de lui, il tue un voisin qu’il aimait et qui ose le critiquer. Il est devenu un héros. Et comme tireur d’élite il jouit de voir ses victimes abattues comme le chasseur (encore un primitif) qui voit son gibier culbuter.
Meney mentionne un autre facteur - et celui-là me paraît extrêmement important - c’est l’effet de groupe. Marwan fait toujours partie d’un groupe, que ce soit les Palestiniens ou Amas. C’est le groupe qui lui donne la légitimité, le libère de toute entrave. En fait le groupe le manipule, ou plutôt les chefs du groupe le manipulent, mais ça il ne le sait pas. On sait que dans la masse l’individu devient autre, revient à cet état primitif dont j’ai parlé plus haut. Je me souviens d’un vieux bouquin de la série noire ou blême où l’on décrit une scène de lynchage: on y passe d’une manière hallucinante par les différentes phases où l’individu perdu dans cette foule sent monter en lui la fureur et la soif de sang, devient une partie d’un tout, d’une masse qui n’a plus qu’un désir: la mort. Meney cite un sociologue Gustave Le Bon (Psychologie des Foules, édit. PUF) qui semble avoir bien étudié ces phénomènes. Moi je connais surtout la magistrale étude d’Elias Canetti (n° 0024 Elias Canetti: Masse und Macht, édit. Claassen, Hambourg, 1984) dont j’aurais encore l’occasion de parler.

43 ) n° 1856 Amin Maalouf: Samarcande, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1988.
44 ) n° 1744 Amin Maalouf: Les Jardins de Lumière, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1991.
45 ) n° 3062 Amin Maalouf: Le Rocher de Tanios, édit. Grasset, Paris, 1993.

J’ai fait la connaissance d’Amin Maalouf lors d’un dîner avec mon ami Fouad. Il venait de publier: Les Croisades vues par les Arabes, ouvrage salué par toute la presse parisienne. J’ai donc acheté ses publications ultérieures mais n’étais pas particulièrement convaincu de son talent.
Samarcande mettait en scène Hassan Sabbah, le fondateur de l’ordre des Assassins, qui était censé rencontrer Omar Khayam, le poète, ainsi que le grand homme d’Etat des Seldjoukides, le grand-vizir Nizam-el-Molk. D’abord la rencontre est fort peu probable et ensuite l’histoire du Vieux de la Montagne est un sujet rabâché. Sur le plan littéraire il a déjà été traité plusieurs fois et d’une manière particulièrement brillante par l’écrivain slovène Vladimir Bartol (voir n° 1017 Vladimir Bartol: Alamut, édit. Phébus, Paris, 1988). Voir aussi les études de l’érudit allemand von Hammer (n° 2872 J. de Hammer: Histoire de l’Ordre des Assassins, édit. Le Club Français du Livre, 1961) et celle de Bouthoul (n° 1855 B. Bouthoul: Le Grand Maître des Assassins, édit. libr. Armand Colin, Paris, 1936).
Les Jardins de Lumière racontent l’histoire de Mani. Or j’ai toujours été fasciné par le Manichéisme et les dualismes en général. L’idée que Dieu et le Créateur sont deux entités différentes me paraît l’explication évidente des imperfections de ce monde. Dommage que je ne sois pas croyant, je serais sûrement manichéiste ou au moins dualiste. De plus Mani avait une imagination délirante. Voir n° 1288 Ernest Rochat (pasteur de l’Eglise Nationale de Genève): Essai sur Mani et sa Doctrine, édit. Georg et Cie, Genève, 1897. Et n° 3006 Samuel N. C. Lieu: Manichaeism in the later Roman Empire and Medieval China, édit. J. C. B. Mohr (Paul Siebeck), Tubingen, 1992. L’étude de Lieu est beaucoup plus récente que la thèse du pasteur calviniste et tient compte de tous les manuscrits découverts au cours des dernières décennies. Mani avait d’ailleurs des prédécesseurs: d’abord Marcion au deuxième siècle qui pense que le Christ et Dieu son Père qui est dans les cieux n’ont rien à voir avec le Dieu de l’Ancien Testament qui a crée le mal et prend plaisir aux guerres. Là aussi je retrouve les réflexions de mes cours d’histoire religieuse au lycée: je n’ai jamais compris comment on pouvait conjuguer l’Ancien et le Nouveau Testament, le Dieu d’Abraham qui lui demande d’immoler son fils (comme un agneau à la fête de l’Aït-Kébir ou comme les victimes des sbires du GIA) et Jésus qui prêche l’amour, comment concilier la loi du Talion et celle de l’Amour. Ensuite il y avait les gnostiques dont les théories ont largement essaimé au cours du deuxième et du troisième siècles. Il n’y a jamais eu d’église gnostique proprement dite mais de nombreuses sectes qui divergeaient dans leurs doctrines. Il n’empêche qu’au coeur de leurs doctrines il y avait toujours cette croyance que Dieu était entièrement transcendant et bon et que la matière n’était pas créée par lui, était indépendante de lui et que le mal était dans la matière. Pour un athée comme moi l’existence du mal ne crée pas de problème métaphysique. Le problème est plutôt de conserver sa foi en l’homme quand le mal vient de l’homme. Mais même les anciens Grecs se sont posés le problème du mal. Ils ont insisté sur l’opposition entre l’âme et le corps, entre l’esprit et la matière. Mais les dualistes sont allés plus loin. Ils se sont posés le problème de l’origine.
Pour Mani existent à l’origine deux principes: le bon et le mauvais. Le bon réside dans le royaume de la Lumière et s’appelle le Père de la Grandeur, a quatre attributs: divinité, lumière, pouvoir et sagesse. Il y aussi 12 Eons et 144 sous-éons. Enfin 5 éléments: air, vent, lumière, eau et feu auxquels correspondent 5 propriétés: intelligence, connaissance, raison, pensée et délibération. Le mal - on s’en serait douté - est l’antithèse du bien. Le royaume des Ténèbres est un paysage de cauchemar rempli d’abymes, de grottes, de marais, de puits sans fond et rempli d’une fumée qui est poison mortel. Le Prince des Ténèbres est une entité multiple constituée des 5 Archons: démon, lion, aigle, poisson et dragon. Les deux mondes sont d’abord séparés. Mais des démons arrivent à pénétrer dans le royaume de Lumière et sont fascinés par ce qu’ils voient. Bientôt c’est l’invasion. Le Royaume de la Lumière est paniqué car il n’est pas fait pour la guerre. Il envoie finalement à la bataille l’Homme Premier qui prend comme armure les 5 éléments. Le Prince des Ténèbres le terrasse et ses pouvoirs infernaux absorbent un peu des principes de la Lumière. C’était un piège! Maintenant le Mal a besoin de la Lumière et en devient dépendant. Mais le Mal et le Bien sont mêlés. Cela ne vous rappelle rien? Non? Si bien sûr, le Seigneur de l’Anneau de Tolkien et ses guerres sans fin entre les Forces du Bien et celles du Mal (voir n° 1633 à 35 J. R. R. Tolkien: the Lord of the Rings, édit. George Allen & Unwin, Londres, 1984).
En tout cas on voit que Maalouf aurait pu en tirer autre chose. Quand je pense qu’il se contente de décrire Mani comme un autre Jésus plein de bonté et martyr!
Pour ceux que le dualisme intéresse, voici d’autres ouvrages:
n° 1739 Die Gnosis - Zeugnisse der Kirchenväter, édit. Artemis, Zurich, 1979.
n° 1740 Die Gnosis - Der Manichäismus, édit. Artemis, Zurich, 1980.
n° 1741 Ioan P. Couliano: Les Gnoses Dualistes d’Occident, édit. Plon, Paris, 1990.
Les dualismes d’Occident principaux sont le bogolisme (en Bulgarie) et le catharisme. Il est piquant de voir que c’est un Alsacien protestant, Charles Schmidt (voir ci-dessous), qui a fait avancer l’étude du catharisme au XIXème siècle et mettre un point final aux bagarres entre catholiques et protestants en France en démontrant que les cathares (c’est lui qui a imposé définitivement cette appellation) n’étaient pas des protestants avant l’heure mais bien des dualistes et même pour certains des dualistes radicaux. Il y avait en effet deux religions cathares: les cathares monarchiens qui pensent que Dieu a été le créateur de la matière primordiale et que le Diable n’a fait que l’organiser, et les cathares radicaux qui croient à deux dieux, l’un entièrement bon, l’autre entièrement mauvais.
Le grand spécialiste italien U. Bianchi mentionné par Couliano voit des dualismes partout. Dans le bouddhisme p. ex. et chez Zoroastre (en fait dans la religion zoroastrienne c’est bien Ohrmazd, la force du bien, de la lumière et de l’ordre qui a créé le monde et c’est Ahriman, la force du mal, des ténèbres et du désordre qui l’a souillé par la suite). On y retrouve même nos vieilles connaissances: Coyote et Lokki.
Quelques mots concernant la chronologie: l’église marcionnite, bien que bien organisée, n’a pas résisté longtemps aux attaques du catholicisme orthodoxe. Elle disparaît au Vème siècle. Mani naît en 216 et meurt vers 274-77. Mais le Manichéisme résiste longtemps. A Rome jusqu’au cinquième siècle, à Byzance et surtout en Chine où il fleurit sous les Tangs et survit chez les Ouïgours jusqu’au Xème siècle. La secte créée par le pope Bogomile est apparue en Bulgarie au Xème siècle et a survécu à Byzance jusqu’au XIIème (voir n° 2713 Jordan Ivanov: Livres et Légendes Bogomiles (aux sources du catharisme), édit. G.-P. Maisonneuve et Larose, Paris, 1976). Cette secte a certainement été à l’origine du catharisme mais n’a jamais été radicale. Il reste donc encore beaucoup de mystères à éclaircir concernant cette filiation. Le savant bulgare Ivanov qui a publié son étude en 1925 donne une image sympathique du pope qui aurait teinté sa doctrine de principes humanistes et du souci de la situation sociale de l’homme.
n° 1742 Charles Schmidt: Histoire et Doctrine des Cathares, édit. Jean Curutchet - Les Editions Harriet, Bayonne, 1983.
C’est une réimpression de l’édition originale de 1848-49. Charles Schmidt, né à Strasbourg en 1812, était professeur à la Faculté de Théologie protestante de la ville. Il écrivait indifféremment en allemand ou en français (c’est en allemand qu’il a publié ses travaux sur les mystiques rhénans). Il a également laissé à sa mort de nombreux documents concernant le dialecte. Voir ci-dessous:
n° 2573 Historisches Wörterbuch der Elsässischen Mundart, aus dem Nachlass von Charles Schmidt, édit. J. H. Ed. Heitz (Heitz & Mündel), Strasbourg, 1901.
n° 2360 Wörterbuch der Strassburger Mundart, aus dem Nachlass von Charles Schmidt, édit. J. H. Ed. Heitz (Heitz & Mündel), Strasbourg, 1896.

Maalouf a eu le Goncourt en 1993 pour son Rocher. Mais comme j’avais été un peu déçu par ses livres précédents et que les Goncourt c’est pas mon truc, je n’ai lu son roman que beaucoup plus tard. Et j’ai eu tort. Car c’est non seulement un très beau roman mais il nous permet aussi de mieux comprendre les chrétiens du Liban et surtout les Maronites. Les Maronites comme les Coptes sont chrétiens depuis l’origine, sont donc issus de cette terre, et depuis Saladin à peu près, vivent sous la férule plus ou moins cruelle des Musulmans. Tout ceci a plusieurs conséquences. D’abord ils considèrent qu’ils font partie de cette partie du monde et peuvent donc sur certains sujets se sentir solidaires des Arabes et des Musulmans. Malgré tout la vieille méfiance envers les Musulmans revient toujours. Et alors ils se tournent de nouveau vers l’Occident, sont plus ouverts à cet Occident que leurs concitoyens musulmans et en cas de grande difficulté considèrent que cet Occident est leur dernier refuge et leur protecteur.
Les chrétiens d’Orient constituent une véritable mosaïque. Voir à ce sujet n° 2506 Pierre Rondot: Les Chrétiens d’Orient, édit. J. Peyronnet & Cie, Paris, 1955. Dans chaque famille il y a en général une branche unie à Rome et une branche séparée de Rome. Les Chaldéens catholiques et les Nestoriens, les Syriens catholiques et les Jacobites, les Coptes catholiques et les Coptes orthodoxes, les Arméniens catholiques et les Arméniens grégoriens, les Maronites (qui disent avoir toujours été unis à Rome), les Melchites ou Grecs catholiques et les Grecs orthodoxes, les Latins et enfin les différentes religions protestantes. Au Liban les Maronites sont les plus nombreux suivis des Arméniens et des Grecs orthodoxes.
On sait que le Liban est formée d’une mince bande côtière derrière laquelle se dresse le Mont Liban, la Montagne dans le roman de Maalouf, puis vient la plaine de la Bekaa encadrée de l’Anti-Liban. La Montagne a été le refuge non seulement des Maronites mais aussi d’une secte musulmane persécutée: les Druzes. La coexistence entre Maronites et Druzes n’a pas toujours été aussi bonne que pourrait le laisser croire l’histoire de Tanios. Au contraire il y souvent eu d’affreux massacres entre les deux populations, pas forcément pour des questions de religion mais plutôt pour des questions de pouvoir. Comme on le voit dans le roman le système était tout à fait féodal. Chaque village ou groupe de villages avait son cheik. Chez les Druzes il y avait de terribles bagarres entre familles dont certaines s’allient quelquefois à des chrétiens contre d’autres familles druzes. Au-dessus il y avait un émir de la Montagne qui était d’ailleurs souvent chrétien. Et au-dessus bien sûr un Pacha, de Syrie ou d’Egypte et au-dessus encore la Sublime Porte.
A l’époque à laquelle se passe le roman, c. à d. entre 1830 et 1840, l’émir de la Montagne est un Chehab, Bachîr II et le Pacha est le Vice-Roi d’Egypte, Mehmet Ali, qui aimerait tailler des croupières dans l’empire ottoman et qui est soutenu par les Français. Mais les Anglais veillent, soutiennent les Ottomans et les Druzes et l’émir est exilé, comme il est dit dans le roman, à Malte.
Les Druzes ont été longtemps considérés comme une secte très mystérieuse et dangereuse. Cela vient du fait qu’ils font partie de la mouvance ismaëliste, des gens qui croient à Ali et Hussein comme les Chiites, mais qui à cause des croyances en des imams cachés ont pris un caractère un peu ésotérique. D’ailleurs comme nos anciens Cathares ils ont des initiés (20% de la secte seulement le sont) et les initiés n’ont le droit de révéler quoique ce soit de la doctrine (qui n’est d’ailleurs révélée que progressivement puisqu’il y a des degrés dans l’initiation) ni aux incroyants ni aux non-initiés. On racontait d’ailleurs que le livre accessible au dernier degré ne contenait que cette phrase: «il n’y a rien, tout est permis.» En réalité (voir n° 1984 Marie Dupont: Les Druzes, édit. Brepols, Maredsous, Belgique, 1994) c’est une religion d’une haute valeur spirituelle et les Druzes, s’ils peuvent être sanguinaires, ont aussi la réputation d’être très hospitaliers et charitables.
Après la chute de Bachîr II il y a eu beaucoup d’instabilité au Liban. Vers les années 1860 des massacres de chrétiens scandalisent l’Occident qui va finir par intervenir. C’est après le démembrement de l’empire ottoman qui suit la première guerre mondiale que la France reçoit son fameux mandat. L’équilibre confessionnel est un sujet délicat lorsqu’on définit les organismes qui vont gouverner le Liban depuis le début du mandat jusqu’à la constitution de la République libanaise après la deuxième guerre mondiale. En 1932 on effectue un des rares recensements sérieux au Liban. On trouve que les Chrétiens sont 396000 sur une population totale de 793000 (et les Druzes ne sont que 53000). Mais les émigrés libanais sont nombreux et ils sont en majorité chrétiens. Dans la chambre libanaise de 1943 les chrétiens ont la majorité: 29 sièges sur 55. Les Maronites ont les sièges les plus nombreux suivis par les Sunnites (11) et les Chiites (10). Les Druzes n’en ont que 4. De plus le Président est maronite, le Premier Ministre sunnite et le Président de la Chambre chiite.
Après cela la question devient tabou. A toutes les questions que je pose lors de mes séjours au Liban concernant les nombres respectifs des communautés on me répond: on ne sait pas. Et il n’y aura plus de recensement.
Après la guerre tout ce subtil équilibre est rompu. Ce sont les chrétiens en majorité qui sont partis. Les Chiites se sont multipliés. La dernière estimation donnée par le New York Times en 1984 donne 1 million de Chiites contre 600000 Sunnites seulement! Et les Chrétiens ne représenteraient plus que 40% de la population totale.

46) n° 2086 Sélim Abou: Le Bilinguisme Arabe-Français au Liban, édit. Presses Universitaires de France, Paris, 1962.
47) n° 2534 Sélim Abou: Liban Déraciné - Immigrés dans l’autre Amérique, édit. Plon, Paris, 1978.

J’ai toujours admiré la façon dont les Libanais maîtrisaient la langue française. Exactement comme une langue maternelle. Pas seulement l’élite intellectuelle, mon ami Fouad, les avocats, la famille Eddé dans laquelle j’avais été introduit par notre délégué Tony Saad, non des gens beaucoup plus simples, de petits importateurs, les revendeurs, les entrepreneurs, les ingénieurs, etc. On pourrait penser que cet état des choses est à mettre en relation avec le Mandat français. Ce n’est pas du tout le cas. C’est beaucoup plus ancien. Et c’est directement lié à ce besoin qu’avaient les chrétiens d’Orient à se rapprocher de l’Occident. La langue originelle parlée dans l’Ancien Liban était le phénicien qui faisait partie avec l’hébreu et le moabite (voyez votre Ancien Testament) de la branche canaéenne des langues sémites du Nord. Puis la domination chaldéenne impose une autre langue sémitique, du Nord toujours, l’accadien. C’est Cyrus qui va imposer une nouvelle langue officielle dans tout son empire, une langue sémitique du Sud cette fois-ci: l’araméen. Puis avec Alexandre c’est le grec qui arrive comme nouvelle langue d’Empire. Mais les langues non-sémites comme dans la haute antiquité déjà l’égyptien puis plus tard le latin (Beyrouth a possédé à l’époque romaine une université de droit célèbre) ne se sont imposées que dans les villes côtières qui de tout temps ont été polyglottes (ce qui explique peut-être cette situation multilingue que l’on y trouve encore aujourd’hui). A l’intérieur et en particulier dans la Montagne où s’étaient établis entretemps les Maronites et les Druzes qui venaient de Syrie on a continué à parler l’araméen, même largement après la conquête arabe.
Bizarrement c’est au moment où l’arabe prend le dessus sur l’araméen (sauf le syriaque, dialecte araméen utilisé dans la liturgie jusqu’au XIXème siècle), c. à d. au XVIème siècle que les Maronites commencent à intensifier les contacts avec Rome et que le Vatican crée un Collège Maronite à Rome. Ce Collège va former quelques savants qui vont aller enseigner dans les universités européennes mais aussi beaucoup de prêtres qui vont retourner dans la Montagne comme curés de paroisses et comme maîtres d’écoles. Puis viennent des missionnaires et des communautés religieuses, hommes et femmes. Au XIXème siècle s’organise un enseignement global: écoles primaires, collèges et universités. L’italien est remplacé par le français. La Montagne s’alphabétise et devient bilingue. En 1919 il y a plus de 50000 élèves qui apprennent le français en Palestine, en Syrie et au Liban dont plus des trois quarts sont libanais. On peut donc affirmer que c’est cette volonté des chrétiens d’Orient à tisser des liens avec l’Occident pour pouvoir mieux s’affirmer au milieu de leur environnement musulman qui est à l’origine de cet état linguistique tout à fait singulier.
Sélim Abou qui a fait une thèse de doctorat avec le patronage de professeurs émérites: Leroi-Gourhan et Roger Bastide, a publié des chiffres statistiques extrêmement intéressants qui montrent non seulement que les chrétiens de la Montagne sont largement en avance par rapport aux musulmans sur le plan de l’instruction mais surtout que les filles sont traitées sur le même plan que les garçons. Ses chiffres montrent même que les filles sont plus alphabétisées et plus bilingues que les garçons.
Sélim Abou parle aussi d’un phénomène tout à fait particulier qu’il appelle un surdialecte: les Libanais de Beyrouth mélangent dans la même phrase des mots et des expressions des deux langues. Peut-être est-ce simplement parce que l’on veut utiliser les avantages des deux: la simplicité, la clarté , le caractère «in» du français et l’imagerie, l’expression populaire de l’arabe. Moi j’avais plutôt l’impression que comme en Alsace il y a 50 ans on utilisait l’arabe (comme nous l’alsacien) pour les choses pratiques de la vie, les plaisanteries, la communication familiale, et le français pour les conversations plus intellectuelles: politique, philosophie, etc. D’autant plus que mon ami Fouad me disait qu’il avait quelques problèmes quand il devait tenir une conversation un peu plus intellectuelle avec des Arabes du Golfe, mais c’était peut-être un problème d’arabe dialectal - arabe classique. Ce qui est certain - et cela était vraiment frappant - c’est que l’on passait constamment d’une langue à l’autre. Or moi j’ai connu au cours de mes déplacements beaucoup de situations bilingues ou multilingues, des situations qui m’ont toujours intéressé puisque je l’avais vécu dans ma jeunesse. Et j’ai noté que la plupart du temps le bilinguisme sert surtout à communiquer avec différentes communautés linguistiques. C’est le cas à Bruxelles (le citoyen bruxellois doit constamment passer du flamand au français en fonction de ses interlocuteurs), au Québec (le Québécois n’utilise l’anglais que s’il doit parler avec un anglophone canadien ou américain), à Johannesburg (où l’anglophone devra passer à l’afrikaans s’il veut parler avec des gens des Chemins de fer ou des mines ou de l’administration à Pretoria), à Luxembourg (même si ce pays a choisi librement, alors qu’il parle un dialecte allemand, de prendre le français comme langue officielle, enseignée à l’école, utilisée dans les noms des rues, les textes de lois, les papiers officiels, les Luxembourgeois lorsqu’ils sont entre eux s’expriment uniquement en luxembourgeois), à Zurich (où de toute façon tout le monde n’apprend pas le français: le responsable de notre filiale suisse n’a jamais parlé un mot de français et où les banquiers n’utilisent le français que pour converser avec leurs clients fraudeurs fiscaux français), à Singapour (où notre responsable local est bien obligé de parler malais avec certains de ses ouvriers et anglais avec nous mais ne parle que chinois, dialecte du Foukien chez lui). Il faudrait encore étudier tous les cas (Afrique, Inde) où une langue a été greffée sur les parlers locaux par les colonisateurs. Mais une chose me paraît évidente: le cas du Liban est (était devrais-je dire) tout à fait particulier. Ce n’est pas un bilinguisme de communication, c’est un bilinguisme naturel. C’était le cas de l’Alsace il y a 50 ans!
Sélim Abou a également fait une étude sociologique d’émigrés libanais en Argentine. Cette étude n’a pas beaucoup d’intérêt si ce n’est qu’on apprend qu’en Argentine les Libano-Syriens s’appellent les Turcos comme au Brésil. En tout cas ce qui est certain c’est que la Montagne libanaise, dont un pan tombe dans la mer n’est pas seulement enracinement mais appelle également au voyage. L’auteur du Rocher de Tanios, après avoir fini de raconter son histoire, va s’asseoir lui-même sur le rocher mythique: «Derrière mon épaule, la montagne proche. A mes pieds la vallée d’où monteraient à la tombée du jour les hurlements familiers des chacals. Et là-bas, au loin, je voyais la mer, mon étroite parcelle de mer, étroite et longue comme une route.» La route d’Ulysse, la route des Phéniciens. La Méditerranée, encore et toujours.

48) n° 1371 Béchir Khraïef: La Terre des Passions Brûlées, édit. Jean-Claude Lattès, Paris, 1986.
49) n° 0565 Kateb Yacine: Le Polygone Etoilé, édit. Seuil, Paris, 1966.

Ma bibliothèque n’est pas très riche en écrivains maghrébins. Peut-être n’ai-je pas éprouvé le besoin de me plonger dans cette littérature parce que j’estimais avoir déjà une bonne connaissance de ces pays. Le Maroc est le pays de naissance d’Annie. J’ai fait la guerre en Algérie. On a passé des vacances dans tous ces pays. Même en Algérie après la guerre: Le beau-frère de notre ami Bob avait été nommé à Bône par Air France et nous avait invités. On a visité la côte Kabyle et les Aurès, visité des cimetières où les tombes des pieds noirs étaient retournées, bu du vin en le cachant sous la table et connu les fameuses ruptures de stock (aspirine, eaux minérales, etc.) caractéristiques de l’économie planifiée (un peu plus tard, c’était après la chute du mur de Berlin, nous recevions toute une délégation d’officiels algériens à Luxembourg, j’avais rejoint la tablée le soir et j’avais l’impression que tout le monde était très décontracté, nous avons commencé à parler de l’Union soviétique et j’ai émis l’hypothèse que Gorbatchev et ses amis avaient fait évoluer les choses non pour des raisons idéologiques mais parce qu’ils avaient enfin reconnu qu’il était impossible de planifier à partir de Moscou la production des millions d’articles dont a besoin une société moderne et que le meilleur moyen c’était encore une économie de marché, lorsque quelqu’un me tire à l’écart et me dit: vous êtes en train de parler à un fonctionnaire du Ministère du Plan). Je me suis même fait opérer d’un bras cassé, après avoir glissé avec mes mocassins Bally sur une rampe en béton sur le bord de la route en voulant pisser, à Biskra, à l’orée du désert, par un médecin coopérant polonais, en plein Ramadan (il a d’ailleurs fallu attendre la tombée de la nuit pour que les infirmiers puissent se restaurer - plus tard à Bône, le plâtre étant trop serré et mon bras complètement noir, j’ai été consulter une femme médecin russe qui m’inspirait encore moins confiance que le Polonais et lorsque l’infirmier m’a accosté en me disant que ces médecins étaient tous des incapables, que ma fracture était mal réparée, que lui avait travaillé avec les Français et qu’il s’offrait pour un prix d’ami à me refaire l’opération, j’ai préféré prendre la fuite et le premier avion pour Paris).
Mais j’ai aussi voyagé dans ces pays pour le travail. Entre ma période sidérurgie et ma période luxembourgeoise j’ai travaillé brièvement pour une boîte américaine qui était spécialisée dans la séparation liquides-solides (filtres, décanteurs, etc.), avait également mis au point des procédés d’enrichissement des phosphates et travaillait donc pour les industries minérales, l'agro-alimentaire, les papeteries, les cimenteries et, bien sûr, les phosphates. Le Maroc qui avait les phosphates les plus riches du monde était à l’époque (c’était en 1969) particulièrement fier de ses mines. Le phosphate marocain se vendait à un prix très élevé (plus tard les prix vont s’effondrer sous l’effet de la surproduction et du développement des engrais chimiques). Nous avions un agent très bien introduit au Maroc: un nommé Guetta (les Guetta étaient une famille de commerçants juifs de Tunisie) qui fréquentait les milieux du Palais. Le jour où il y a eu l’attentat contre le Roi au Golfe de Skirrat, notre ami Guetta était en train d’y jouer. On lui demande de se coucher par terre avec les autres joueurs. Un cadet les garde armé d’un pistolet mitrailleur. Il demande à Guetta: «donne-moi ta montre.» Guetta, d’un ton enjoué, répond: «et pourquoi je te donnerais ma montre?» Le cadet tire. Guetta est mort. Moralité: quand un type armé d’un pistolet-mitrailleur vous demande quelque chose, vous lui donnez.
En Algérie j’ai rendu visite à une cimenterie et j’ai eu beaucoup de sympathie pour le Directeur qui avait reçu sa formation comme beaucoup de jeunes Algériens, que le FLN destinait à conduire l’économie algérienne après la guerre, dans un pays de l’Est et qui n’avait qu’une envie c’était de bien faire et d’apprendre quelque chose de l’Occident, flanqué qu’il était de deux coopérants russes qui n’avaient qu’un souci: obtenir plusieurs exemplaires de mes catalogues pour pouvoir les envoyer à Moscou. Cela m’a fait penser au dicton sur les Nord-Africains, certainement inventé par les Français, qui disait que le Marocain était le soldat, l’Algérien l’homme et le Tunisien la femme. Que le Marocain était fier c’était certain. Il avait de quoi d’ailleurs. Il pouvait être fier de son histoire (après tout ce sont eux qui ont conquis l’Espagne), de son pays qui est magnifique, de sa culture, de sa gastronomie. C’était un pays dont j’ai été longtemps amoureux. Aujourd’hui il a un peu changé, pollué par le tourisme et handicapé par une natalité galopante que personne (comme souvent en pays musulman) ne cherche à freiner. L’Algérien, je l’ai toujours considéré comme quelqu’un de sérieux, d’appliqué, de besogneux. Le Directeur de la cimenterie en était le parfait exemple. Quant au Tunisien, toujours affable, quand on se promène le soir dans les rues d’Hammamet et qu’on rencontre nombre d’hommes avec un jasmin coincé derrière l’oreille, un jasmin dont le parfum envahit la nuit, on ne peut s’empêcher de penser que Rome n’a pas réussi à exterminer tous les Carthaginois (rappelez-vous: Carthago delendum est) et que les Phéniciens ont laissé quelques traces dans le pays.
Nous avons passé de merveilleuses vacances dans ce pays, à Djerba quand ce village du Club était encore tout petit et tout nouveau et à La Chebbaa entre Sfax et Sousse où on a fait la connaissance d’un couple d’enseignants corses qui s’étaient faits une spécialité de la recherche des anciennes carrières qui avaient servi à la confection des mosaïques romaines (la Tunisie, d’après eux, était le grand centre de production de mosaïques de l’Empire romain). Ils faisaient d’ailleurs eux-mêmes des copies de mosaïques anciennes. Ils prétendaient que c’était un art qui convenait parfaitement à des Corses car il se pratiquait couché. C’est grâce à eux qu’on a pu visiter le soir à minuit le musée d’El Djem en compagnie du Conservateur local et admirer ses trésors après avoir dégusté un couscous tunisien préparé par un chef qui se disait ancien cuisinier du Président Coty. Sur chaque assiette se trouvait un crâne de mouton qui sortait sa langue et vous regardait de ses yeux morts. Je préfère de loin le couscous marocain préparé par Annie.
Le Polygone est particulièrement indigeste à lire. Poétique mais indigeste. C’est un livre qui vient de la bibliothèque de mon père. Je me demande ce que lui, le rationnel, a pu penser de ce bouquin. Mais je le mentionne quand même car pour les écrivains algériens francophones d’aujourd’hui (il en reste) Yacine et le poète Feraoun restent l’exemple, les grands anciens. Kateb Yacine, après l’Indépendance, affirme: le français est mon butin de guerre. Il y avait un autre écrivain à l’époque, marocain je crois, Chriss Draïbi, qui écrivait aussi en français, et qui s’était fait remarquer par sa révolte contre les traditions et le droit absolu des pères sur les fils. Je pensais à lui, l’autre jour, lorsque nous avions assisté à Fameck où se tient tous les ans un festival du cinéma arabe à la présentation par un homonyme, un autre Draïbi, d’un film sur trois femmes marocaines en révolte contre le machisme ambiant. Il y a 40 ans c’était la révolte des garçons, maintenant c’est au tour des filles. Nous adorons, Annie et moi, aller tous les ans à ce festival qui est organisé dans une maison de la culture, dans un quartier difficile, grâce à beaucoup de bonnes volontés locales, donnant une certaine fierté aux beurs lorrains et où nous avons ri aux histoires de Fellagh. Les gens d’Afrique du Nord, pieds noirs comme musulmans, font une passerelle entre nous et le monde arabe, notre voisin. Cette culture nous appartient un peu à nous Français. Les Merguez, le couscous, le raï, l’humour berbère, la joie de vivre et la dignité d’une vieille civilisation.
La Terre des Passions Brûlées est encore un très beau roman publié par Jean-Claude Lattès. Quel dommage que cette collection se soit arrêtée si tôt. C’est un roman tragique qui se passe dans le sud tunisien, le pays des oasis et des phosphates. Il se compose de trois histoires: celle de la mère, Khadidja, victime de la bagarre entre son frère et son mari, celle du fils, Mekki, leader syndical lors des émeutes dans les mines mais qui se laisse aller à la débauche, et celle de sa cousine, Atra, qui veuve de Mekki, aura une nuit d’amour, une seule, sur une terrasse, baignée des sons d’une chanson lancinante, au loin, avant de finir dans le désespoir et la mort.

50) n° 2888 Yasmina Khadra: Morituri, édit. Baleine, Paris, 1997.
51) n° 2889 Yasmina Khadra: Double Blanc, édit. Baleine, Paris, 1997.
52) n° 2890 Yasmina Khadra: L’Automne des Chimères, édit. Baleine, Paris, 1998.
53) n° 2891 Yasmina Khadra: A quoi rêvent les loups, édit. Julliard, Paris, 1999.
54) n° 3058 Yasmina Khadra: L’Ecrivain, édit. Julliard, Paris, 2001.
55) n° 2862 Y. B.: L’Explication, édit. J.C. Lattès, Paris, 1999.

La publication des enquêtes du commissaire Llob a constitué un événement. L’auteur avait visiblement quelque chose à dire. Il semblait avoir été directement impliqué, même s’il apparaissait sous le nom d’une femme. Il crie son horreur des crimes commis par les fous de Dieu mais fustige aussi toute la Maffia politico-financière qui en tire profit. Bien sûr Llob, un juste, est abattu à la fin du dernier épisode, et pas seulement pour des raisons littéraires mais parce que les Justes dans ce genre de situations ne peuvent survivre. Dans A quoi rêvent les loups, il fait la même recherche que Meney à propos de la guerre du Liban: comment, par quel cheminement, un jeune homme ordinaire peut-il sombrer dans la folie meurtrière? L’engrenage est parfaitement décrit. Une fois pris il n’y a plus de retour possible. Les émirs veillent.
Dans l’Ecrivain Yasmina Khadra se découvre: c’est un homme, un militaire. L’histoire est assez émouvante. Très jeune, son père, un ancien de la guerre de libération, avec lequel il est pourtant très lié, le place dans une école de cadets et abandonne sa mère. Le garçon dans ce milieu très dur trouve pourtant sa vocation: découverte de la langue française, volonté de devenir un écrivain. Ce qui ne l’empêche pas de faire une carrière militaire. Il était donc en première ligne pour voir les horreurs décrites dans ses livres.
Aujourd’hui il est de bon ton dans certains milieux de gauche français de mettre dans le même sac les militaires et les islamistes, le gouvernement et le GIA. Cela me choque profondément, même si Y. B., un journaliste opposant, semble aller dans ce sens, mais ses explications sont tellement aberrantes, tellement tirées par les cheveux (il revient aux sectes ismaëlistes, aux assassins du Vieux de la Montagne, etc.) qu’elles se détruisent elles-mêmes. L’Armée allant égorger des villages entiers pour faire croire que ce sont les Islamistes, cela me paraît totalement absurde et impossible. Je suis intimement persuadé que Yasmina Khadra est un homme foncièrement honnête et fiable. Or voici ce qu’il écrit dans le Monde du 13 mars 2001: «Je déclare solennellement que, durant huit années de guerre, je n’ai jamais été témoin, ni de près ni de loin, ni soupçonné le moindre massacre de civils susceptible d’être perpétré par l’Armée. Par contre, je déclare que l’ensemble des massacres dont j’ai été témoin et sur lesquels j’ai enquêté portent une seule et même signature: les GIA. Les victimes sont des vieillards, des femmes, des enfants et des nourrissons, surpris dans leur misère la plus accablante et massacrés avec une férocité absolue - des bébés embrochés, frits et brûlés vifs. De telles horreurs ne peuvent être commises que par des mystiques ou des forcenés; en tout cas par des monstres qui ne pourront jamais plus réintégrer la société et prétendre à la reprise d’une vie normale. Pour atteindre un tel degré de barbarie, il faut impérativement avoir divorcé d’avec Dieu et les hommes. Les soldats que j’ai connus dans le maquis gardent encore la foi.»

56) n° 2941 Jean-Claude Izzo: Total Khéops, édit. Gallimard-Série Noire, Paris, 1995.
57) n° 2942 Jean-Claude Izzo: Chourmo, édit. Gallimard-Série Noire, Paris, 1996.
58) n° 2943 Jean-Claude Izzo: Solea, édit. Gallimard-Série Noire, Paris, 1998.
59) n° 2935 Jean-Claude Izzo: Les Marins Perdus, édit. Flammarion-J’ai Lu, Paris, 1997.

Bizarrement, au moment même où le commissaire Llob enquête à Alger, de l’autre côté de la Méditerranée, à Marseille, un autre flic, Fabio Montale, se bat avec le fanatisme islamiste lui aussi mais également avec le Front National et la Maffia. Il n’en échappera pas vivant lui non plus. C’est au moment où l’on a annoncé sa mort que j’ai appris l’existence de Jean-Claude Izzo, un écrivain bourlingueur ami de Le Bris, coanimateur du festival de Saint Malo, un Marseillais italo-espagnol communiste, anarchiste, pessimiste, venu à la littérature sur le tard, amoureux fou de Marseille, seule ville de la Côte vraiment ouverte sur le large, sur la Méditerranée, «un lieu où n’importe qui, de n’importe quelle couleur, pourrait descendre d’un bateau ou d’un train, sa valise à la main, sans un sou en poche, et dire: je suis chez moi.» Il a d’ailleurs également écrit un recueil de nouvelles à la gloire de la Méditerranée (Vivre fatigue, Librio, 1998). L’image que Jean-Claude Izzo donne de Marseille ressemble beaucoup à celle donnée par ce cinéaste, au nom arménien qui film après film, avec toujours les mêmes acteurs, décrit ces gens simples de toutes origines qui se battent avec la vie et font preuve d’une énorme solidarité entre eux. C’est une image bien sympathique.
Le policier d’Izzo ressemble probablement beaucoup à Izzo lui-même, avec ses utopies et ses désillusions, mais aussi avec sa sensualité, son amour des femmes et de la bonne bouffe, et sa passion pour la pêche et les calanques. Il ressemble aussi bien sûr à Pepe Carvalho, le détective de Montalban, (voir p. ex. n° 0963 Manuel Vazquez Montalban: Les Oiseaux de Bangkok, édit. Seuil, Paris, 1987) connu surtout à cause de ses recettes extraordinaires dont il orne ses aventures, amoureux d’une prostituée, anarchiste lui aussi, fanatique lui aussi de sa ville natale, Barcelone, et un peu fou comme tous les Catalans, puisqu’il brûle, suprême sacrilège à mes yeux, un à un, tous les livres de sa bibliothèque. Mais les Catalans sont tous un peu fous, c’est ce qui fait le charme de Barcelone, une ville certainement moins ouverte sur le large que Marseille.
Mais où pourrait-on trouver, dans le monde, une ville qui laisserait un génie tel que Gaudi libre de concrétiser toutes ses élucubrations architecturales, dans les parcs, dans les maisons, et même dans ce fol édifice de la Sainte Famille? C’est comme si la Ville de Paris ou l’Evêché de Paris avait confié au facteur Cheval la réalisation de Notre Dame. Ce serait quand même autre chose que le Musée Pompidou! Moi en tout cas chaque fois que je suis à Barcelone et que j’ai un peu de temps - mais hélas cela n’arrive pas souvent - je ne manque pas d’aller rêver devant l’oeuvre inachevée, mais toujours en construction, de Gaudi.

60) n° 0990 Georges Piroué: Pirandello, Sicilien Planétaire, édit. Denoël, Paris, 1988.
61) n° 0991 Leonardo Sciascia: Pirandello et la Sicile, édit. Bernard Grasset, Paris, 1980.
62) n° 0992 et 93 Pirandello: Théâtre Complet vol. I et II, édit. La Pléïade, Gallimard, Paris, 1977 et 1985.
63) n° 0994 Luigi Pirandello: Feu Mathias Pascal, édit. Calmann-Lévy, Paris, 1982.
64) n° 0996 Luigi Pirandello: Les Jeunes et les Vieux, édit. Denoël, Paris, 1982.
65) n° 0995 Luigi Pirandello: La Dernière Séquence, édit. Balland, Paris, 1985.
66) n° 0997, 98, 99, 1000 et 1001 Luigi Pirandello: Nouvelles pour une Année, introduction G. Piroué, édit. Gallimard, Paris, 1972, 73, 1988 et 1992.

Après Marseille et Barcelone je vous propose de continuer notre voyage en Méditerranée et de nous arrêter en un endroit qui est un véritable melting pot méditerranéen puisqu’il a vu arriver successivement Grecs, Romains, Byzantins, Normands, Arabes et Espagnols: la Sicile. Le premier écrivain sicilien qui me vient à l’esprit est bien entendu Pirandello, un écrivain qui est toujours resté ancré dans son pays natal, à Agrigente où il est né en 1867, même s’il a déménagé à Rome après ses premiers succès. Je ne parlerai pas de son théâtre, véritable révélation pour moi et pour Annie, lorsque nous avons vu pour la première fois Sacha Pitoëff et sa troupe jouer cette pièce sublime, les Six Personnages en Quête d’Auteur. Un plaisir intellectuel tellement jouissif de voir le créateur et ses créatures dialoguer ensemble et le créateur perdre son pouvoir sur ses créatures comme l’apprenti sorcier de Goethe. Il n’y a que Nabokov avec ses histoires à deux ou trois niveaux (voir Pale Fire) dont l’un au moins est celui de la folie, qui est capable de procurer un plaisir de cette nature. Folie que l’on trouve dans l’autre chef-d’oeuvrede Pirandello: Henri IV, pas le nôtre, non, l’Empereur fou de l’Allemagne du Moyen-Age, un Empereur peut-être fou, peut-être pas ou peut-être simplement fou lucide comme le pouvait être la propre femme de Pirandello, suffisamment lucide pour blesser là où cela fait mal. Car pour Pirandello son foyer était devenu un véritable enfer, sa femme d’abord maladivement jalouse devenant carrément paranoïaque jusqu’à la folie irrémédiable, un foyer qu’il ne fuira pourtant jamais parce que, comme il le dit dans son discours en l’honneur de son maître Verga, le foyer domestique lui est, comme pour tous les Siciliens, la chose la plus sacrée du monde. «Mort et damnation à qui le trahit, à qui l’oublie.» Mais je ne parlerai plus de son théâtre. Il en faudrait des pages. Il faut que je termine mon bouquin à temps et le temps est compté.
Je ne parlerai pas non plus de ses romans. Encore que chacun d’eux vaudrait la peine d’être commenté. La Dernière Séquence met en scène ses thèmes favoris: dédoublement de la personnalité, folie, incommunicabilité, etc. Et Romilda la femme de feu Mathias se retrouve à le fin de l’histoire avec deux maris comme dona Flor sauf que ses deux maris sont bien en chair et en os.
Les Vieux et les Jeunes est un roman un peu à part, un roman historique assez classique et qui nous intéresse puisqu’il s’agit de l’histoire de la Sicile. On sait que la Sicile ne fut rattachée à l’Italie qu’en 1860 à la suite du débarquement des Mille avec Garibaldi et d’un plébiscite triomphal qui chassait définitivement les Bourbons. Cette histoire est racontée au jour le jour par Alexandre Dumas dans le journal La Dépêche en France (voir n° 1974 Alexandre Dumas: Mémoires de Garibaldi et Les Garibaldiens, édit. A. Le Vasseur et Cie., Paris). L’amitié entre Alexandre Dumas et Garibaldi est d’ailleurs merveilleuse. Elle me rappelle la fameuse relation dont j’ai déjà parlé à propos de Diadorim et de l’Homme à Cheval, relation entre celui qui fait l’épopée et celui qui la chante. Encore qu’Alexandre Dumas a l’air de pas mal participer à l’action: Garibaldi débarque à Palerme le 27 mai. Dumas le rejoint le 10 juin. D’ailleurs à Gênes il écrit: «Il y a des hommes que je crois capables de tout. Garibaldi me dirait: Je pars demain pour prendre la lune, je lui répondrais: c’est bien, partez; seulement, écrivez-moi aussitôt que vous l’aurez prise, et indiquez-moi par un petit post-scriptum, comment je dois faire pour aller vous retrouver.» Il lui procure des armes et des munitions, prend d’autres risques d’autant plus qu’à Naples, où il a déjà dû intervenir dans le temps en faveur de l’Italie et contre les Bourbons, il traîne une condamnation à 4 ans de galères. Après la prise de Messine le 28 août ils entrent pratiquement en même temps d’une manière triomphale à Naples.
Dans ce dernier roman de Pirandello (on peut dire que c’est son dernier car il y a continuellement travaillé et la dernière version date de 1931 c. à d. 3 ans avant sa mort), on voit déjà apparaître les grands problèmes de la Sicile: les aristocrates et le clergé opposés aux libéraux et aux socialistes; les vieux qui étaient plutôt favorables aux Bourbons opposés aux jeunes intéressés à l’ouverture au monde moderne représenté par Rome et par la politique. On y voit aussi le pouvoir des grands propriétaires terriens et celui, relativement nouveau des exploitants des mines de sel et de soufre que l’on va retrouver dans les Nouvelles.
Les Nouvelles sont intéressantes dans la mesure où elles nous permettent de comprendre un peu mieux cette Sicile que nous cherchons à appréhender ici. Car plus de la moitié des nouvelles se passent en Sicile. Les autres en majorité à Rome ou en Italie du Sud. Les nouvelles siciliennes montrent une société bien rigide pour ne pas dire arriérée. La première nouvelle déjà, le Châle noir, raconte l’histoire d’une femme qui se sacrifie pour son frère, un frère qui n’hésite pas une seconde à l’obliger à se marier avec son violeur, un être fruste, le fils du métayer, une histoire qui se termine par un suicide. On se croirait dans un roman de la terre d’Islam. Mais l’oppression est aussi sociale, économique, coutumière. On dirait que la longue histoire pèse sur tous. Le Sicilien est résigné. Avec une certaine noblesse pourtant. Il cherche à arranger les choses. Il s’adapte. Il chicane (il a probablement une vieille culture juridique latine derrière lui). Mais il peut aussi être dur, têtu, agressif. Il peut être rapace. Mais par-dessus tout la tradition, la culture ancestrale, l’honneur, et déjà la loi du silence. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas l’humour.
Pirandello montre une autre face de son génie avec ces nouvelles. C’est un vrai conteur même s’il a l’ambition d’être autre chose: quelqu’un qui explique, raisonne, philosophe. Il recherche les failles, les tordus, les hurluberlus. Il a un sens incroyable du dialogue (évidemment pour l’homme de théâtre qu’il est cela paraît assez logique). Il a le sens du tragique. La mort est omniprésente. Et les passions n’ont jamais rien d’érotique.

67) n° 1003 Giovanni Verga: Les Malavoglia, édit. Gallimard, Paris, 1988.
68) n° 1002 Giovanni Verga: Mastro - Don Gesualdo, édit. Gallimard, Paris, 1991.
69) n° 1004 Giovanni Verga: Nouvelles Siciliennes, édit. Denoël, Paris 1976.
70) n° 1005 Giuseppe Tomasi di Lampedusa: Le Guépard, Club des Editeurs - Seuil, Paris, 1959.

Verga était l’aîné de Pirandello. Il était né à Catane en 1840. Pirandello le considérait comme son maître car c’est lui qui avec son ami, Luigi Capuana, un autre Sicilien, avait inventé le vérisme, en fait un naturalisme à la suite de Flaubert qui a évolué, comme en France avec Maupassant et Zola ou en Suisse avec Ramuz vers la description réaliste de populations simples de paysans, ouvriers, pêcheurs, etc. avec leurs façons particulières de se comporter et de s’exprimer souvent en dialecte ou avec des expressions toutes faites, des dictons, etc. Verga est beaucoup plus sombre que Pirandello. Il décrit le système féodal qui réduit le peuple, les bergers, les journaliers, les saisonniers, les paysans à un véritable esclavage. Il décrit la dureté des coeurs, même celle des gens d’église. Dans Nedda le curé condamne la pauvre fille parce qu’elle ne tient pas le deuil (elle n’a pas le temps, devant rembourser sa dette), parce qu’elle travaille le dimanche (à raccommoder ses pauvres hardes). Il décrit les plaines écrasées de soleil où a lieu le duel à mort de Cavalleria Rusticana (celui de l’Opéra de Mascagni). Il décrit les malheurs du ciel: la malaria qui infeste les terres de l’intérieur (voir Nedda et Malaria), le choléra, les naufrages en mer (voir les Malavoglia). Il dénonce l’administration: la police, la justice, les notaires, les fonctionnaires qui tous prennent le parti des riches et des puissants. On est étonné de voir toute cette pauvreté alors qu’aujourd’hui quand on roule sur ces autoroutes qui traversent tout l’intérieur de la Sicile perchées sur des piliers en béton (pour ne prendre qu’un minimum de terre agricole), des autoroutes qui ont dû rapporter gros à la Mafia, et qu’on voit se dérouler à perte de vue ces champs de blé ou ces orangers et ces citronniers en fleurs. Moi ce qui me frappe le plus dans l’histoire des Malavoglia (reprise au cinéma par Visconti), c’est la dureté entre pauvres eux-mêmes. On n’y trouve guère cette solidarité entre prolétaires, entre mineurs p. ex. décrite par Zola et qui, j’en suis sûr, correspond à la réalité. Il faut croire que cette solidarité ne peut exister que lorsqu’on fait partie d’un groupe dont les membres travaillent ensemble et sont exploités par la même entité un peu impersonnelle. A la campagne il faut plaire au propriétaire sinon on est définitivement exclu. Et lorsque l’instinct de propriété s’en mêle, même quand il ne s’agit que d’un bateau de pêche ou d’un petit lopin de terre, l’instinct de solidarité fuit au loin.
Verga a eu une fin de vie triste. Il n’a jamais terminé sa série de romans commencée avec les Malavoglia et qui devait s’appeler les Vaincus (tout un programme!). Vaincu lui-même il s’arrête d’écrire en 1906 (alors qu’il ne meurt qu’en 1922). Son oeuvre vériste n’a eu aucun succès à l’époque. Seul Pirandello l’a célébrée. Aujourd’hui on le considère comme un des fondateurs de la littérature italienne moderne.
Tout le monde connaît le Guépard à cause du film de Visconti. C’est encore une autre facette de la Sicile qu’on y décrit. Celle d’un monde qui finit, celui d’une certaine aristocratie et d’un style de vie et d’un monde qui monte, celui des affaires et de l’argent. Alain Delon dont l’origine est plutôt plébéienne était superbe dans ce rôle.

71) n° 0970 Gesualdo Bufalino: Le Voleur de Souvenirs, édit. Julliard, Paris, 1988.

Encore un Sicilien, mais qui ne nous apprend pas grand’chose sur la Sicile. Si je le cite quand même c’est qu’il interprète l’histoire d’Orphée et d’Eurydice d’une manière très originale - et j’ajouterai plutôt convaincante. Orphée, chanteur à la mode comme chacun sait, a dû créer un sacré scoop lorsqu’on a appris qu’il avait réussi à descendre aux Enfers, à y charmer tout le monde avec sa musique (Cerbère lui lèche les pieds avec ses trois langues) et à convaincre Hadès de lâcher son Eurydice. Mais ce n’est qu’à la fin qu’Eurydice comprend que c’est exprès que son Orphée s’est retourné, quand il entonne son «Que ferai-je sans mon Eurydice?», un chant si parfait, si travaillé qu’il ne pouvait qu’être composé à l’avance. Comme on comprend Orphée. Qui voudrait faire l’amour avec quelqu’un qui sort de sa tombe?
Et puis pensez aux médias, au public: les happy ends c’est bon pour les Américains. Chez nous l’impact est beaucoup plus fort quand l’histoire se termine tragiquement. N’empêche il fallait y penser. Orphée devait avoir un sacré impresario!

72) n° 1006 Salvatore Satta: Le Jour du Jugement, édit. Gallimard, Paris, 1981.
73) n° 1829 Gavino Ledda: Padre Padrone, l’éducation d’un berger sarde, édit. Gallimard, Paris, 1977.

Après la Sicile arrêtons-nous un instant dans une autre île: la Sardaigne. Le livre de Satta est une autre saga magistrale qui ne parle pas seulement du héros central, le notaire dont le nom ressemble drôlement à celui de l’auteur: Don Sebastiano Sanna, mais aussi de Nuoro, l’antique chef-lieu du centre de l’île et de ses notables, ses bergers, ses gens d’église, ses prostituées, ses instituteurs et tutti quanti. Satta ne décrit pas seulement. Il juge aussi. Et rapporte des faits réels. Visiblement il puise dans ses souvenirs (grand juriste, professeur d’université, il ne vient à la littérature que sur le tard et son livre n’est publié qu’après sa mort). Et une fois de plus on voit la dureté de la vie et des êtres, une société sclérosée, une humanité livrée à la passion et à la haine. L’existence dans les îles est dure aux malheureux.
Je me souviens de Nuoro. Nous avions passé des vacances heureuses en Sardaigne, d’abord au Club à Caprera, l’île de Garibaldi (proscrit à Caprera il voyait tous les jours, nous dit Alexandre Dumas, l’île inculte et rocheuse de la Maddalena de sa prison, l’achète après avoir fait un héritage, y construit sa maison et y est enterré aujourd’hui), puis en campant à la sauvage sur ses côtes. De Nuoro je me rappelle les rues étroites, les femmes en noir, les hommes au chômage appuyés contre les murs, silencieux et le siège imposant et couvert d’affiches du Parti Communiste. Toute la Sardaigne est couverte de grands rochers blancs, en contraste total avec notre île de Beauté. C’est une île splendidement sauvage. Pourquoi ses habitants ne le seraient-ils pas?
Padre Padrone est l’histoire véridique d’un professeur d’université, lui aussi, (en linguistique), mais qui a été un berger illettré et qui a ignoré l’italien jusqu’à l’âge de 20 ans. Son père était un patriarche, un véritable tyran domestique, rapace et violent. C’est un document dont la valeur est d’abord ethnologique. D’ailleurs les frères Taviani en ont tiré un film. Peut-être vous souvenez-vous d’une scène particulièrement dramatique: le gel de l’oliveraie. Mais c’est encore un témoignage de ce blocage de la société, de la rigidité des classes sociales et de l’impossibilité de sortir de son état (le cas de Ledda est évidemment tout à fait extraordinaire et son élévation n’a été rendue possible que grâce à l’armée et à l’intelligence et la volonté de l’individu en question).


74) n° 1304 Alexandre Papadiamandis: Skiathos, Ile Grecque, édit. Les Belles lettres, Paris, 1934.
75) n° 3080 Alexandre Papadiamandis: L’Amour dans la Neige, édit. Hatier, Paris, 1986.
76) n° 1303 Nikos Kazantzaki: Alexis Zorba, édit. Plon, Paris, 1963.
77) n° 3081 Nikos Kazantzaki: Lettre au Greco, édit. Plon, Paris, 1961.
78) n° 1302 Nikos Kavvadias: Le Quart, édit. Climats, Castelnau-le-Lez, 1993.
79) n° 2269 Comte de Gobineau: Deux Etudes sur la Grèce Moderne: Capodistrias - Le Royaume des Hellènes, édit. Plon-Nourrit, Paris, 1905.
80) n° 2462 A. Meillet: Aperçu d’une histoire de la langue grecque, édit. Hachette, Paris, 1930.
81) n° 2467 Georges Ostrogorsky: Histoire de l’Etat Byzantin, édit. Payot, Paris, 1996.
82) n° 1862 Francis Conte: Les Slaves, aux origines des civilisations d’Europe centrale et orientale (VIème - XIIIème siècles), édit. Albin Michel, Paris, 1986.
83) n° 1886 Georges Cerbelaud Salagnac: Les Origines Ethniques des Européens, Librairie Académique Perrin, Paris, 1992.

C’est par la Grèce que nous allons terminer notre tour de la Méditerranée. Et c’est bien ainsi. Le retour aux sources. Même si ce qui caractérise la Grèce d’aujourd’hui c’est d’abord son appartenance au monde orthodoxe. La Grèce antique, elle, est loin. Gobineau ironise sur les désillusions des Philhellènes du siècle dernier, venus au secours des Grecs qui cherchaient à se libérer de l’emprise ottomane (dont Lord Byron qui n’en reviendra pas vivant), et qui découvrent qu’ils sont devenus des Orientaux, divisés, pillards, et qui n’ont pas la moindre idée de la Démocratie inventée par leurs ancêtres. Il en est de toute façon de même des autres grandes civilisations antiques. Il n’y a qu’un Mussolini pour croire qu’il peut faire revivre l’esprit de la Rome antique dans l’Italie contemporaine. La Grèce n’a pas été envahie comme Rome par les barbares Germains mais par les encore plus barbares Slaves. C’est vague après vague que les Slaves ont déferlé sur les Balkans aux VIème et VIIème siècles. Les Grecs du continent ont été laminés, repoussés vers les montagnes inaccessibles ou vers les rivages. Même la Crète a été envahie. Il y a des ethnologues qui sont allés jusqu’à prétendre que les Grecs d’aujourd’hui sont tous de souche slave. C’est certainement aller trop loin, mais Francis Conte rapporte les paroles d’un dignitaire de l’Eglise Orthodoxe de l’époque: «Pendant 218 ans pas un Romain (entendez par là un Byzantin) n’a pu mettre le pied dans le Péloponnèse.» Et les linguistes disent qu’il y a encore près de 300 mots d’origine slave dans la langue grecque moderne. Ce qui est d’autant plus remarquable que le Grec ancien n’a jamais intégré aucun mot étranger (sauf quelques mots militaires latins car dans ce domaine ils étaient bien obligés de reconnaître la supériorité romaine), les Grecs étant trop persuadés de leur suprématie culturelle. Conviction d’ailleurs partagée par les Romains. La langue grecque était enseignée à Rome, pratiquée par tous les gens cultivés et souvent même utilisée pour écrire (Marc Aurèle p. ex.).
Quand je dis Orthodoxie je pense bien sûr à Byzance. Georges Ostrogorsky, Professeur d’université à Belgrade est l’auteur d’ une brillante étude sur Byzance, qui se base à la fois sur des sources orientales et occidentales. Byzance, nom d’ailleurs inconnu à Constantinople (les Byzantins se désignaient sous le nom de Romains et appelaient les sales Romains d’Occident des Latins), est pour Ostrogorsky une synthèse de trois principes: structure romaine de l’Etat, culture grecque et foi chrétienne. Il n’est pas étonnant qu’après la conquête turque et musulmane ce soit le facteur religion qui finisse par signifier à lui seul la survivance de Byzance, une religion qui est en même temps vécue comme une identité grecque et qui permettra beaucoup plus tard la renaissance d’un sentiment national.
Cette identité se définit d’ailleurs comme opposée à l’Occident. Ostrogorsky rapporte que dans les derniers jours de Constantinople, alors que les Ottomans contrôlaient déjà toutes les possessions territoriales en-dehors de la ville même, Constantin XI, le dernier empereur, plaçait malgré tout ses derniers espoirs dans l’aide de l’Occident et faisait appel à Rome. En décembre 1452, c. à d. 6 mois avant la catastrophe finale, un cardinal vient célébrer la messe à Saint Sophie. Dans les rues la populace manifeste son désespoir et sa haine. Un haut fonctionnaire exprime le sentiment général: «Plutôt voir le turban turc au milieu de la ville que la mitre latine!» Au moment même où Constantinople tombe, Ivan III, le libérateur des terres russes de l’emprise mongole, épouse Zoé-Sophie Paléologue, la nièce du dernier empereur de Byzance et adopte l’aigle à deux têtes de l’empire défunt (un aigle qui vient de loin puisqu’il était déjà l’emblème de Chaldée). Il ne faut donc pas s’étonner que Moscou soit considérée par tous les orthodoxes comme la troisième Rome et que lorsque l’Europe unie s’attaque à la Serbie, la Grèce (à la fin du XXème siècle!) fasse encore connaître son désaccord.
Mais l’Orthodoxie n’est pas seulement un dogme, une religion. C’est une communauté qui lie les générations les unes aux autres. C’est la tradition faite de rites, de chants, de paroles, de prières, de cérémonies qui donne un sentiment de sérénité et de sécurité. Papadiamandis était profondément imprégné de cette religiosité (le nom de la famille, une famille de marins, était à l’origine Adiamandis mais comme son père était devenu prêtre c. à d. papas, le nom a été changé en Papadiamandis. Si vous rencontrez un Grec dont le nom commence par papa vous saurez qu’il a un pope dans ses aïeuls). Mais après un long séjour au Mont Athos il est revenu en disant qu’il se ferait moine dans le monde. Il a pourtant conservé la passion de ces magnifiques mélodies chantées par des voix profondes qui se développent à l’infini et vous font perdre toute notion du temps. Il y a là un certain mysticisme où l’extase est obtenue comme chez les soufis (les danseurs toupies turcs ou le Gnawa marocain) par le chant ou la danse. Mon ami Fouad, Libanais mais grec-orthodoxe, m’a fait connaître ces messes chantées où l’on entend en arrière-plan un groupe de voix mâles émettre comme un bourdonnement sur une seule note grave et soutenue qui vous prend aux tripes comme le Oumm bouddhiste et qui sert de base et d’appui - comme les barres parallèles à un gymnaste - à l’officiant qui peut psalmodier en montant et en descendant et orner son chant de fioritures sans fin.
Alexandre Papadiamandis
Si Papadiamandis est religieux il n’ en raconte pas moins des histoires bien sensuelles et même des crimes comme cette histoire de la Tueuse, une vieille qui commence un peu par hasard à tuer les petites filles en les faisant basculer dans les puits pour alléger le sort des pauvres gens qui ne peuvent marier leurs filles qu’avec une dot et qui n’y arrivent pas. Sa fuite devant les gendarmes dans les montagnes sauvages de l’île où elle connaît toutes les vieilles caches des klephtes (des brigands, rebelles aux maîtres turcs, un peu comme les haïdouks roumains), est particulièrement spectaculaire. Les deux tiers de ses nouvelles (il en a écrit 180!) se passent d’ailleurs dans son île natale, Skiathos, une Sporade du Nord.
Beaucoup de ses nouvelles sont dramatiques. La mort est omniprésente, surtout la mort par noyade (dans les puits ou dans la mer). Mais toutes dégagent un très grand charme, difficile à expliquer. Est-ce la sensibilité de l’homme, est-ce le style de l’écrivain qui nous enchante tant?
Papadiamandis fait en effet partie des écrivains qui réalisent le renouveau de la littérature grecque moderne. La Grèce est indépendante depuis 50 ans à peine. La langue écrite est appelée puriste. Elle est basée principalement sur le Grec de l’Eglise. Assez différente de la langue populaire parlée. La bataille entre partisans de la langue puriste et ceux de la langue démotique a dû durer assez longtemps puisque dans les années 30 (date de mon histoire de la langue ainsi que du texte d’introduction à l’oeuvre de Papadiamandis), le problème ne semblait pas résolu. Il y a pourtant une assez bonne continuité entre langue ancienne et langue moderne au point de vue vocabulaire. Les hellénistes reconnaîtront pas mal de mots dans les journaux grecs d’aujourd’hui. Moi-même lors de mon premier voyage professionnel comme jeune ingénieur à Athènes (j’essayais de vendre une installation de coulée continue d’acier à une usine du Nickel Français), j’ai été particulièrement fier lorsque j’ai dit à mon chauffeur de taxi: «Thalassa, thalassa!» (le fameux cri des 10000 mercenaires grecs du roi de Perse lorsque dans leur voyage de retour ils aperçoivent la mer après avoir parcouru toute l’Anatolie, un texte de Xénophon qui nous a particulièrement barbés), et qu’il a semblé me comprendre puisqu’il m’a répondu: «Piréous?» Ce qui m’a permis de goûter aux joies de la vraie taverne grecque (le Pirée n’était pas encore noyé sous les touristes), le poisson à la plancha comme à Saint Sébastien, arrosé d’un mélange chaud de citron et d’huile d’olive et bien sûr du fameux résiné conservé dans de grands tonneaux stockés tout en hauteur au-dessus du bar.
Si le vocabulaire de l’Antiquité s’est relativement bien conservé (les Grecs ont bien sûr nettoyé leur langue de tous les termes turcs) et qu’on a conservé - heureusement - l’ancienne orthographe, la prononciation par contre a complètement changé. Le son i a pris une place prépondérante. Il n’est plus seulement représenté par l’ancien iota, mais aussi par la lettre èta, la lettre upsilon, et même les diphtongues ei et oi. A croire que les Grecs se sont mis à manger du riz et à plisser les yeux comme les Chinois!
Avec Zorba, qui n’est d’ailleurs pas grec mais macédonien, on change complètement d’atmosphère. D’île d’abord puisque l’histoire se déroule en Crète, île natale de Kazantzaki, une île dure et sauvage d’où les Turcs n’ont été chassés que 30 ans après l’indépendance de la Grèce. De philosophie ensuite. Zorba dévore la vie à pleines dents. Pour lui le péché c’est de laisser une jolie veuve dormir seule dans son lit. Le paradis c’est se réveiller le matin dans une chambrette bien proprette couché à côté d’une belle fillette. Il s’émerveille des beautés de la nature comme si tous les jours il les voyait pour la première fois. Il ne croit pas en l’au-delà. Il n’a pas peur de la mort mais l’accueillera avec résistance et révolte. «Un homme comme moi», dit-il «devrait vivre mille ans!» Il a à ce sujet des réflexions qui me touchent énormément. «Faut-il» demande-t-il à Kazantzaki, «faire comme ceux qui disent que lorsqu’on vous annonce que vous allez mourir sous peu, il faut continuer à vivre comme si de rien n’était?» «Ou ne faut-il pas penser constamment à la mort de manière à mieux jouir de la vie?» «Ces deux attitudes ne reviennent-elles pas à la même chose?» Or quand j’étais enfant, il y avait une histoire qui m’avait beaucoup frappé, une histoire lue dans un missel ou entendu au catéchisme, je ne sais plus, l’histoire de Jésus enfant jouant avec d’autres enfants dans le sable, et à qui on demande ce qu’ils feraient si on leur annonçait qu’ils allaient mourir d’un instant à l’autre. Chacun trouve quelque chose d’urgent à faire sauf Jésus qui dit qu’il continuerait à jouer comme si de rien n’était (évidemment il devait connaître sa fin). Quant à la deuxième attitude je l’ai adoptée depuis longtemps, surtout depuis mes 60 ans.
Zorba ne semble pas non plus avoir beaucoup de respect pour les moines. Il y a d’ailleurs dans cette histoire un couvent où, un peu comme dans le Nom de la Rose, il y a une bibliothèque, un moine fou, des moines pédérastes, un assassinat, un cadavre dans un cimetière, un incendie criminel, et pour finir, un miracle (organisé par Zorba). Et puis Zorba danse quand il n’arrive plus à s’exprimer avec des mots (la danse d’Anthony Quinn est d’ailleurs le seul souvenir qui me reste du film). C’est la vraie fonction de la danse grecque: exprimer ce que l’on veut dire, ce que l’on ressent, ce que l’on est.
Il y a une quinzaine d’années, nous avons passé des vacances à Rhodes. Nous ne sommes restés qu’une nuit à Rhodes même, où se trouvaient entassés tous les touristes allemands, scandinaves, bataves et autres que les tour-operators y avaient laissé choir, et sommes partis à Lindos dont m’avait parlé mon frère Bernard. Il n’y avait alors qu’un seul hôtel à Lindos et tout l’ouest de l’île était désert. Des plages de galets à l’infini où l’on ne voyait pas un seul touriste. On y avait quand même découvert un restaurant isolé sur la plage où nous n’étions que quelques consommateurs. Au moment de payer, alors que le soleil se couche, plus personne. On se décide finalement à rentrer à l’intérieur et on voit toute la famille grecque assise devant la télévision à suivre... Dallas! Puissance de l’industrie cinématographique américaine! Mais le plus souvent on allait dîner dans un village des alentours. Un soir on arrive. Le restaurant est plein. Il y a un orchestre, une noce. Le patron nous dit de rester. Et c’est là qu’on a vu la danse grecque, l’authentique. A tour de rôle chaque participant à la noce, homme comme femme, se lève et danse sa danse, chacun son style, grave ou joyeux, discret ou gesticulant, avant de glisser les liasses de billets dans le sein de la mariée ou dans la chemise des musiciens. Et aucun d’entre eux, homme ou femme, tout au long de la soirée, ne nous a paru maladroit ou ridicule.
Mon libraire grec de la rue Vaugirard (Epsilon) prétend que Kazantzaki a eu des ennuis avec les Colonels qui se sont opposés à ce qu’il reçoive le Nobel et que l’Eglise orthodoxe l’a excommunié. Pourtant quand on lit sa curieuse autobiographie: Lettre au Greco (encore un Crétois), on s’aperçoit que Kazantzaki n’a rien d’un Zorba, qu’il est au contraire un grand mystique, un idéaliste, un qui, dit-il, a toute sa vie «lutté avec Dieu», un homme qui classe sa vie en quatre périodes: le Christ, Bouddha, Lénine et Ulysse. Mais on y apprend aussi que Zorba était un personnage réel, un mineur avec lequel il a passé 6 mois sur une plage de Crète à essayer d’exploiter une mine de lignite. On comprend mieux. On ne voit pas comment un homme comme Kazantzaki (à juger d’après sa lettre au Gréco) aurait pu inventer un personnage comme Zorba. Il l’envie. Il envie l’homme d’action, l’homme qui aime la vie et l’homme qui trouve sa sagesse en lui-même au lieu de la chercher dans les livres. C’est au moment où il apprend la mort de Zorba qu’il décide de le célébrer: «faire tout ce que je peux pour que vive encore ce merveilleux mangeur, buveur, bourreau de travail, coureur de jupons, vagabond. Le danseur, le guerrier. L’âme la plus vaste, le corps le plus sûr, le cri le plus libre que j’aie connus dans ma vie...»
Avec Kavvadias on aborde un autre aspect de l’identité grecque, celle d’Ulysse, celle de la mer, des marins. «Ce n’est pas la mer qui nous effraie.» dit-il quelque part, «Nous la commandons et elle nous commande. Personne ne sait naviguer sur elle comme les Grecs. Grecs du Bosphore, de Marmara, de la Mer Noire, Grecs des îles. Visages tourmentés, mains abîmés. Grincheux et pleins d’amertume....» C’est vrai que les Grecs sont de loin les meilleurs marins, peut-être les seuls marins, de la Méditerranée. Je ne sais pas s’il y a encore beaucoup de Grecs sur le Bosphore ou en Mer Noire. Mais il y a toujours les îles. Qui invitent à naviguer. Qui sont la Grèce. Qui remplissent la Mer Egée. Jusqu’à la côte turque. Lorsque nous avons longé il y a quelques années cette côte sur un magnifique caïque turc construit par son capitaine français, celui-ci nous a demandé un jour à brûle-pourpoint: «Voulez-vous que nous allions en Grèce? L’île que vous voyez là est grecque et il y a derrière un superbe mouillage.» Aussitôt le bateau ancré, Annie et moi avons grimpé la colline qui était surmontée d’un petit plateau rocheux. Arrivés en haut nous découvrons, tout ébahis, d’abord une mitrailleuse pointée sur la Turquie, puis un groupe de soldats grecs, vexés de s’être laissés surprendre, tellement ils gardaient leurs jumelles braquées sur cette côte qui leur avait appartenu un jour.
On a peine à s’imaginer aujourd’hui les déplacements massifs de populations entraînées par l’indépendance grecque puis la formation du nouvel état turc. Si les Grecs ont dû quitter la côte illyrienne, le Bosphore, le Pont même aux pieds du Caucase, les Turcs ont dû abandonner leurs villages de Macédoine et de Thrace. Notre agent d’Istanbul était un de ceux dont la famille avait dû quitter la Macédoine dans son enfance. Ahmed Kapanci était d’ailleurs un personnage des plus pittoresques. Il parlait et écrivait (à l’époque les relations commerciales se faisaient encore en grande partie par correspondance) un français superbe et précieux appris chez les Frères St. Joseph. Il était toujours tiré à quatre épingles, digne mais pleurnichard et très près de ses sous (notre délégué libanais prétendait qu’il faisait partie de ces juifs convertis - ou mal convertis - qui comme en Espagne faisaient semblant d’avoir renié leur ancienne religion mais faisaient tout à l’envers dans la nouvelle). C’était un fanatique de Mustafa Kemal, racontant que Kemal, le matin, quand il ouvrait les volets et voyait les minarets d’une mosquée, demandait qu’on la rase avant le soir. Il était complètement écoeuré de voir son comptable - c’était à l’époque de Nasser - se mettre à genoux sur son tapis orienté vers La Mecque à l’heure de la prière. La seule chose qu’il regrettait chez Kemal c’était qu’il était passé de l’écriture arabe à l’écriture romaine et que son fils n’était plus capable de lire les nombreux livres anciens qu’il avait dans sa bibliothèque (son fils était un crétin et n’aurait de toute façon pas été capable de les lire). Mais en réalité Kapanci était un marchand de canons. Son beau-frère, ancien de l’Armée, lui servait d’introduction et lui-même représentait en Turquie l’industrie de l’armement belge (FN). Grâce à lui j’ai d’ailleurs eu le privilège de faire une démonstration de Tirfors devant toute une galerie de généraux à Ankara. J’avais emmené avec moi le seul ouvrier turc de notre société luxembourgeoise, une vraie armoire à glace (que le fondateur de l'Entreprise avait lui-même ramené de Turquie après une autre démonstration mémorable). On avait choisi comme point d’ancrage un gigantesque char de dépannage surmonté d’une grue et on essayait de tirer un autre char placé un peu en contrebas. Je vois mon Emin pomper comme un fou. Le char ne bouge pas d’un poil. Je demande si les freins sont bien desserrés. Emin continue à pomper. Rien. Soudain il pointe derrière moi. C’était l’engin de dépannage qui était venu sur nos talons. Les généraux nous ont quand même promis une commande de 5000 Tirfors. Malheureusement un mois plus tard la Turquie intervenait militairement à Chypre et le budget annuel de l’Armée turque était consommé en quelques semaines.
Kavvadias (1910 - 1973) était lui-même radio-télégraphiste sur un bateau, comme le personnage principal du Quart, mais aussi un vrai poète. Il n’a publié que trois recueils de poèmes dont l’un a paru à titre posthume, et un roman, le Quart, en 1954 puis plus rien jusqu’à sa mort. Je ne sais si on peut appeler cela un roman. C’est pourtant une vraie réussite sur le plan littéraire. Une suite de dialogues entre le capitaine, le radio et le chauffeur. Qui rendent bien la personnalité de chacun. Et des visions, très poétiques, par moments. Le sujet presque unique: les femmes. Celles des ports avec leur amour vénal et vénérien. Celles que l’on a laissées à la maison - un an, deux ans et plus - et qui vous rendent cocus. Les mères aussi, toutes des saintes. C’est une vie d’enfer. Une vie d’esclavage. Des bateaux pourris. Des armateurs tout-puissants. Bizarrement, 50 ans plus tard, quand on lit les journaux, les histoires de bateaux mal entretenus qui coulent, d’armateurs véreux, d’équipages abandonnés dans des ports perdus, on a l’impression que rien n’a changé.
Et pourtant les marins du Quart semblent y tenir à cette vie, à la solidarité du bateau, à l’exotisme, à l’aventure, au risque, à la mer. Ulysse, aussi, a aimé ses errances, certainement plus que la guerre devant Troie. Et en plus sa femme lui est restée fidèle. C’est du moins ce que prétend le Poète.

(2001)

Note (2012) : On peut retrouver cette note sur mon site Carnets d'un dilettante, www.bibliotrutt.com sous le titre : Petit voyage (littéraire) autour de la Méditerranée en téléchargement mode PDF.


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