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Tome 4 : S comme Shi Nai-An
(Vie professionnelle, découverte de la Chine)
 

Mon premier contact avec les Chinois de Chine, c’est au milieu des années 60 qu’il a eu lieu. A la gare de Lyon. Je les vois encore, 9 hommes et une femme, marchant à la queue leu leu sur le quai à ma rencontre, tous habillés de  costumes européens gris tous taillés pareil, des imperméables par-dessus, tout aussi gris, et des chapeaux mous sur la tête. Ils avaient plutôt l’air de policiers du KGB que d’ingénieurs de la sidérurgie chinoise. Et à leur tête, surveillant sa troupe, me regardant avec un petit sourire en coin, mon ami Bob, qui venait de leur montrer la perle de la construction mécanique française: les ateliers du Creusot. Et qui allait me passer le flambeau pour que je leur fasse visiter à mon tour d’autres perles de l’industrie française: l’atelier des anciens Etablissements Cail à Denain et celui de Fives à Lille.
Visite de la première délégation chinoise en France.
Dans la cour de l'usine SFAC au Creusot. Bob se trouve au milieu du groupe.
Bob est mon meilleur ami (ou disons l’un de mes meilleurs, pour ne pas vexer les autres). On s’est connus en taupe à Strasbourg et puis on a été coturnes à la Maison des Elèves de Centrale rue de Cîteaux. Cela crée des liens (c’est ainsi qu’on a découvert tous les deux que lorsqu’on laissait des chaussettes usagées à l’air libre pendant quelques jours elles perdaient leur odeur et on pouvait les remettre sans les laver). On a passé des vacances de célibataires ensemble, en Scandinavie d’abord (où son expérience de scout s’est révélée précieuse), sur la Côte ensuite où nous avons dragué les filles du Lavandou jusqu’à La Napoule. Et puis une fois mariés on a continué à partir ensemble chaque été, au Club, en camping, tout autour de la Méditerranée (où une fois de plus ses aptitudes à la chasse sous-marine étaient appréciées par tous). Et plus tard, quand on a eu plus de moyens, on est partis sur de beaux voiliers charters, longer la côte turque, ou aller d’île en île aux Caraïbes ou dans les Roques, toujours amoureux de la mer et de la nature.
Bob a fait de l’exportation toute sa vie. Il n’y a qu’au début de sa carrière qu’il a travaillé comme ingénieur chez Heurtey à faire des calculs thermiques compliqués que j’aurais été totalement incapable de faire. Puis très vite il rejoint une société d’import-export, la société Impex, qui faisait partie du groupe Schneider, groupe qu’il n’a plus jamais quitté, passant plus tard à l’International du Groupe, responsable de l’Amérique Latine, tombé comme moi amoureux passionné du Brésil - où il eu l’occasion de connaître de près le général Buchalet que la rumeur disait être l’amant de la veuve Schneider et qui était l’un des hauts dirigeants du Groupe à l’époque - et puis à la Direction commerciale de la filiale SECIM, vendant des laminoirs complets dans le monde entier, en Irak, en Corée (c’était la première grosse affaire française dans ce pays), à Taiwan (où il a eu affaire à la Mafia locale), en Indonésie (où il a obtenu la commande d’une usine de laminage après un an d’efforts constants et des mois d’assiduité auprès de l’investisseur, un milliardaire chinois de Hong-Kong, pour s’apercevoir, une fois la commande prise, qu’aucune banque n’était prête à donner une contre-garantie pour couvrir le paiement d’acompte du client, car Creusot-Loire allait mal, très mal, Creusot-Loire allait déposer le bilan!). Il a fini sa carrière chez Spie-Batignolles qui avait repris l’activité, vendant des usines de toutes sortes dans tous les pays du monde.
Car Bob aimait ça. Il aimait les voyages, les contacts et surtout l’aventure (et si l’aventure n’arrivait pas toute seule, il allait la chercher. Au besoin il la provoquait). J’ai fait suffisamment d’export moi-même pour comprendre sa jouissance, celle de s’accrocher à un client jusqu’au bout, à déjouer les pièges de la concurrence, et de vivre la tension à la fin, dans l’attente de la décision... (Je me souviens de ce qu’il m’avait raconté un jour: c’était son affaire irakienne, je crois: il avait eu une réunion finale avec le client, la commande semblait acquise, promise même pour le lendemain; il va au bar, un homme s’assied à côté de lui, sourit, lui dit qu’il sait tout, qu’il peut avoir la commande, à condition de verser une commission, qu’il le verrait plus tard, pour régler les détails, dans sa chambre; Bob se couche, se demande quoi faire, l’homme avait l’air parfaitement renseigné, savait tout ce qui s’était dit lors de la réunion de l’après-midi; à minuit on frappe à sa porte, une fois, deux fois, trois fois; Bob ne bouge pas; ne ferme plus l’oeil jusqu’au matin. Et le lendemain la commande est signée!)
A Impex Bob devait jouir doublement: Ils n’étaient que trois ou quatre dans la société, à pénétrer soudain dans un monde qui était resté complètement fermé, un monde exotique, à vivre la première foire de Canton, à vendre n’importe quoi, des tonnes d’aciers spéciaux, des pièces de rechange pour locos, des camions Berliet, des machines-outils, et que sais-je encore. C’était fin 64, début 65. De Gaulle cherchait l’ouverture depuis un bon moment au grand dam des Américains. Mais il fallait avaler une pilule: rompre avec Taiwan. Et puis c’est en 1964 que la France ouvre finalement son ambassade à Pékin (et  c’est en 65 que nous réceptionnons la fameuse délégation de la sidérurgie). Les vendeurs français s’y précipitent. Bob est parmi les premiers. Et puis tout de suite après, tous ces gens, vendeurs et diplomates, vont vivre un autre choc: la Révolution Culturelle! Les haut-parleurs dans les salons et les couloirs de l’hôtel qui appellent tous les commerçants, le soir après le travail, à des cours d’endoctrinement pour étrangers. Et les diplomates n’y échappent pas non plus. Je ne me souviens plus si Pierre-Jean Rémy, celui qui n’a écrit qu’un seul bon roman, qu’il a d’ailleurs écrit là-bas, le Sac du Palais d’Eté (en s’appuyant, il est vrai, ce qui est toujours facile, sur un roman existant, René Leys de Segalen) et puis plus rien que des logorrhées, était déjà en poste en tant qu’attaché culturel à l’époque, mais je me souviens parfaitement de l’attaché commercial, Richard, que j’ai vu et entendu moi-même, dans les locaux de Paribas, raconter, les yeux hagards,  ce qu’il y avait vu. Il faut dire que Richard et sa femme avaient tous les deux fait l’Ecole des Langues’O, qu’ils étaient pétris de culture chinoise et que leur déception devait être à la mesure de leurs espérances et de leur enthousiasme. «Nous étions coincés», nous raconta Richard, «dans une voiture à un bout de la Place Tian An Men. Nous ne savions plus si nous allions en sortir vivants. Des faces grimaçaient contre les vitres de  la voiture. Des coups étaient donnés dans la carrosserie. La place était bourrée, littéralement bourrée, de gens qui hurlaient, et Dieu sait si c’est la place la plus grande qui soit au monde. A un moment donné nous avons vu un policier qui était monté au milieu sur un piédestal, être emmené par la foule, porté au-dessus des têtes et flotter comme un fétu de paille. Pendant des semaines de puissants haut-parleurs étaient disposés dans la rue en face de l’ambassade et ne s’arrêtaient pas de vociférer. Personne ne pouvait dormir pendant tout ce temps-là. C’était un cauchemar. Le pays entier était devenu fou.» Bob, lui, peut-être sans s’en rendre compte, a assisté à un événement historique. Un jour, à Pékin, il voit un homme coiffé d’une espèce de bonnet d’âne, assis sur un chariot et tiré par toute une bande de gardes rouges hurlant des slogans. Il demande à son interprète: «qui est-ce?». C’est le Président, dit celui-ci. Or le président c’était Liu Shaoqui. Et si on suit Simon Leys et son explication de la révolution culturelle (voir Simon Leys: Les Habits neufs du Président Mao) le seul but de cette soi-disant révolution lancée par Mao était de reprendre le pouvoir qu’il avait perdu après l’échec des Cent fleurs et du Grand Bond en avant. Et les deux dirigeants qu’il fallait faire tomber étaient Liu Shaoqui et Deng Xiaoping. C’est en octobre 1968 que fut prononcée la destitution de Liu et ce n’est que tout à fait à la fin, pour donner une petite compensation aux gardes rouges dont la révolution était étouffée par l’armée, que Mao les a laissés sortir Liu de prison et le battre et même le torturer (il est mort en prison en 1969, il est vrai sans jamais prononcer son autocritique. Deng, plus malin, l’a fait et puis s’est réfugié en province, ce qui lui a permis de faire plus tard la carrière brillante que l’on connaît).
En tout cas, ce jour-là, à la gare de Lyon, je pris donc le relais de mon ami Bob et le lendemain j’emmenais toute la troupe à Denain. La femme était officiellement l’interprète bien que son anglais fût détestable. Le chef de la délégation, un homme froid et sévère de haute taille, le parlait nettement mieux qu’elle et corrigeait ses traductions lorsqu’elles étaient vraiment trop mauvaises. Dans le train il semblait se détendre un peu et m’interrogeait sur la vie en France. Heureux de trouver le contact je lui répondais en toute franchise, sur les salaires des ingénieurs, des ouvriers. Je n’avais pas fini ma phrase qu’il me répliquait: «si ce sont là les salaires des ouvriers, pourquoi alors dans l’offre que votre firme nous a fait parvenir pour un laminoir, les taux horaires des monteurs que vous demandez sont-ils dix fois supérieurs?» Voilà bien l’esprit oriental, me disais-je, jamais en repos, toujours dominateur, toujours tendu vers un but qu’il n’oublie jamais!
L’Orient, alors, me faisait peur. Je ne connaissais rien, ni de l’Inde, ni de la Chine, ni du Japon. Je venais de découvrir l’Amérique. J’aimais cette ambiance ouverte, simple, décontractée. L’esprit de l’Orient me semblait à l’opposé: retors, complexe, fermé.
Mon premier voyage en Asie date du début des années 70. Il était surtout consacré à l’Indonésie mais je me suis quand même arrêté un week-end à Singapour. Où j’ai été reçu superbement par une vieille amie de Jacques, mon Président de l’époque, qui avait été prof de danse à Cannes - et peut-être sa maîtresse - et qui s’était finalement mariée avec un aristocrate de Virginie, un pilote de la Malaysian Singapore Airlines, qui, comme par hasard, était de vol ce soir-là (les deux Etats, Malaisie et Singapour avaient encore, à l’époque, une compagnie d’aviation commune). Nous sommes allés dîner et danser dans les bouis-bouis du port où il y avait déjà plein de travestis. Puis je suis allé dormir - encore une femme de Putiphar à qui j’ai échappé - au vieux Raffles Hotel, magnifique demeure anglaise de style colonial restée encore dans son état original à l’époque (plus tard il sera rénové et agrandi comme le vieil Hôtel Franco-Oriental de Bangkok et les deux perdront une grande partie de leur charme). Le lendemain j’ai goûté, toujours au Raffles, d’un curry, le plus «hot» que j’aie jamais connu, et le soir je me suis envolé pour Djakarta. Je n’ai donc pas vu grand-chose, lors de ce premier passage, du caractère chinois de la Cité-Etat. Si ce n’est le fait que deux femmes sur dix portaient de superbes saris en soie, avaient le visage beau et basané et de longs cheveux noirs qui leur descendaient jusqu’aux fesses. Ce qui confirmait ce que j’avais lu dans les guides: que la population de Singapour était composée de 20% de Malais et de 80% de Chinois...
Plus tard je suis revenu bien souvent à Singapour et j’ai apprécié l’ambiance toute particulière de la ville. Pour moi c’était en quelque sorte une introduction douce, progressive à l’univers chinois. Les habitants étaient très ouverts au monde moderne. Du moins sur le plan de la technique et de l’économie. Mais bientôt on se rendait compte que le fond chinois était toujours là. Simon Seow, qui était notre agent et sera plus tard le Directeur de notre filiale, faisait travailler toute sa famille dans l’entreprise. Pourtant on ne voyait jamais sa femme. Et lui-même prenait ses vacances tout seul dans la jungle de la Malaisie toute proche. Il était superstitieux. Il aimait  le jeu. Il avait besoin de se faire valoir. Il ne pouvait perdre la face. Il disait à tout bout de champ: «Nous les Asiatiques». Cela m’a souvent frappé cette conscience qu’ont tous les gens de la région, Singapour, Malaisie, Thaïlande, Taiwan, Hong-Kong, Chine, Japon, de faire partie d’une vaste communauté, la communauté asiatique. Ou faut-il parler d’une culture? Pour eux, nous autres, nous sommes les Occidentaux. Et Américains et Européens sont évidemment mis dans le même panier.
Mais ce qui est surtout remarquable à Singapour c’est que le Premier Ministre qui a longtemps dirigé ce pays en autocrate et qui, encore à la retraite, continuait à le surveiller comme un Grand Frère, a réalisé un véritable idéal confucéen. L’ordre et la morale règnent  La cité est propre. Elle est la seule des grandes cités asiatiques à ne pas souffrir de ces embouteillages monstrueux qui polluent Bangkok, Séoul, Taïpeh, Kuala-Lumpur, et maintenant Shanghai. On protège même les minorités ethniques indiennes et malaise et leurs nombreuses langues. L’enfant de Singapour doit au moins apprendre l’anglais, le chinois et le malais. Depuis quelques années on impose même la langue chinoise officielle, le mandarin (il faut savoir que la grande majorité des Chinois de Singapour est originaire du Fukien, une région du Sud), et l’apprentissage des idéogrammes (en effet les Anglais ne s’étaient jamais souciés de promouvoir l’enseignement du mandarin et de l’écriture chinoise ni à Singapour ni à Hong-Kong d’ailleurs, ce qui constituait un gros handicap pour les hommes d’affaires de ces deux villes lorsqu’après l’ouverture de la Chine ils voulaient se lancer à la conquête des marchés chinois). Je plains les enfants singapouriens!
Le travail, l’effort personnel, l’éducation restent des valeurs importantes. Et la valeur suprême est encore le respect des parents. J’ai entendu moi-même l’ancien Premier Ministre interviewé par une journaliste anglaise s’indigner de nos mouroirs pour vieux. Lui-même, lui dit-il, avait acheté un appartement en face du sien, où vit son père, de façon à ce qu’il puisse le surveiller et à tout moment lui porter assistance. Et de nombreux avantages fiscaux sont offerts aux citoyens du pays pour qu’ils puissent s’occuper de leurs vieux parents.
Ceci étant, on fouette encore, on bastonne même. Malgré les protestations américaines (un jeune Américain pris à apposer des graffitis sur les murs n’a pu échapper au châtiment du fouet). Mais, après tout, peut-on protester contre ce genre de punitions corporelles quand on a maintenu la peine de mort?
Mais je reviens à mon premier voyage en Asie. Après avoir fait escale à Singapour j’ai sillonné l’Indonésie pendant près de 3 semaines cherchant à nouer des contacts avec de grandes entreprises et à trouver un agent. Or peu de temps auparavant il y avait eu un coup d’Etat militaire, Soekarno avait sauté et c’est le général Suharto qui avait pris le pouvoir. Tout ceci avait été accompagné d’un véritable massacre: on parlait alors d’un chiffre allant de 600000 à 1 million! Et comme par hasard, parmi les tués se trouvait une très importante proportion de Chinois. Ce qui m’a fait toucher du doigt une autre réalité concernant les Chinois: ils sont présents dans toute l’Asie du Sud-Est; plus actifs, plus travailleurs, plus doués pour le commerce que les locaux, ils réussissent mieux qu’eux et - comme c’est la règle générale (voir les Syro-Libanais, les Juifs, etc.) - sont souvent cordialement haïs. Il n’empêche que cette diaspora est un atout de plus pour la Chine d’aujourd’hui. Un livre récent, publié (en 2000) par un diplomate allemand qui est également historien et économiste, Konrad Seitz (China, eine Weltmacht kehrt zurück), donne quelques chiffres qui impressionnent. 27 millions de Chinois ethniques (comme on appelle aujourd’hui en Chine continentale les Chinois de la diaspora) vivent en Asie du Sud-Est. En Indonésie, après le grand massacre ils ont pris des noms indonésiens et ne représentent plus que 3.5% de la population totale, et pourtant ils contrôlent encore les deux tiers des 300 plus gros conglomérats cotés à la Bourse et 9 des 10 plus grandes firmes privées. En Thaïlande ils représentent 10% de la population, ont été obligés par la loi de prendre des noms thaïlandais, ce qui ne les empêche pas de contrôler 8O% de la capitalisation boursière et de posséder les 4 banques privées les plus importantes dont la plus grande, la Bangkok-Bank. En Malaisie où ils sont probablement les plus intégrés (encore que notre agent qui était chinois avait cru bon, pour avoir une meilleure entrée auprès des administrations, de s’associer avec un partenaire malais) et où ils représentent 30% de la population ils contrôlent là aussi 80% de la Bourse! Et même aux Philippines où ils ne représentent pourtant que 2% ils contrôlent encore entre 50 et 60% de la capitalisation boursière.

Ce n’est qu’en 1986, plus de 20 ans après mon premier contact avec cette fameuse délégation chinoise sur le quai de la gare de Lyon, que j’ai pénétré pour la première fois dans la vraie Chine.
Mais auparavant j’avais déjà réussi à mieux appréhender la culture  chinoise. Et ceci, comme toujours, grâce à la littérature. Grâce surtout aux grands romans de l’époque classique. La première oeuvre que j’ai lue avait été éditée par la NRF dans ses séries de l’Unesco (Connaissance de l’Orient), une oeuvre satirique du XVIIIème siècle, la Chronique indiscrète des Mandarins. Et dès cette première incursion dans le monde chinois j’ai découvert des personnages qui me paraissaient bien familiers avec leurs défauts et leurs qualités. Des gens honnêtes et d’autres qui l’étaient moins. Des Mandarins formalistes et étroits d’esprit et d’autres qui s’en moquaient joyeusement. De grands ambitieux et d’autres qui l’étaient moins et qui, à l’instar du personnage principal du livre, préféraient, le concours d’Etat une fois passé, se reposer dans leur bonne ville de Nankin, à boire du vin, en compagnie de joyeux compères, au bord du fleuve, et calligraphier des poèmes à l’ancienne.
Quant à mon deuxième roman il décrivait un vrai dépravé: c’était le héros du fameux Kin P’ing Mei, retraduit en français à partir de la version allemande du sinologue Franz Kuhn et publié chez l’éditeur Guy Prat à Paris (la traduction plus complète, faite à partir de l’original, n’a paru que plus tard dans la Pléiade sous le titre de Jin Ping Mei). Le Kin P’ing Mei est considéré généralement comme un roman érotique même s’il est plus que cela, un vrai roman de moeurs, et que la concussion des fonctionnaires de la Cour y est aussi présente que l’érotomanie du héros principal Hsi Men, entouré de ses six femmes, et qui, à force de prendre des aphrodisiaques pour être capable d’honorer à tout moment ses femmes, ses maîtresses et ses servantes, voit sa flûte de jade rester aussi dure que celle de l’Invalide à la Pine de Bois de notre vieille chanson paillarde française... et va finalement en mourir.
Et puis a paru une pure merveille. Merveilleusement traduite par Jacques Dars. Et publiée dans la Collection Pléiade avec une longue introduction d’Etiemble: Au Bord de l’Eau. Shi Nai-an dont j’ai mis le nom en tête de ce chapitre en est l’auteur principal. C’est l’histoire de ces hommes qui prennent le maquis (les marais des Monts Liang), 3 par 3, parce qu’ils sont en délicatesse avec les autorités, parce qu’ils ont commis un crime, souvent après avoir subi une injustice (dans les romans policiers du Juge Ti du diplomate et érudit hollandais Robert van Gullik on les appelle les Chevaliers des Vertes Forêts). Chacun a vécu une histoire différente, a sa personnalité propre, ses armes à lui. La troupe augmente progressivement jusqu’à atteindre le nombre magique de 108 (3 fois 36). Leur chef, un certain Song Liang, est un personnage un peu ambigu qui se met finalement à la disposition de l’Empereur. La troupe recommence alors à diminuer, à se défaire, certains sont tués, d’autres partent et Song va jusqu’à se retourner contre ceux qui refusent de le soutenir. C’est en tout cas une histoire superbe pleine de fureur et de couleurs. Je ne sais pas si les Chinois d’aujourd’hui lisent encore leurs grands classiques. Quand on est en négociation commerciale on n’a pas tellement l’occasion de parler littérature (et puis la Révolution culturelle est passée par là) mais je suis certain que ce roman-là est toujours populaire. On en trouve même des traductions anglaises dans les kiosques de Hong-Kong et les aérogares (avec le titre anglais de On the Waterfront). En chinois cela s’appelle Shui-Hu. Quand j’ai été amené à créer un holding familial ici à Luxembourg à l’occasion d’un LMBO j’ai appelé ma société Shui-hu. Le notaire m’a regardé avec de grands yeux. Vous ne le savez pas? Ai-je demandé. Shui-hu veut dire au bord de l’eau en chinois et ma maison se trouve au bord de l’Alzette. C’est de cette façon que j’ai introduit la culture chinoise au Luxembourg...
On disait que le Président Mao avait deux livres de chevet: Au Bord de l’Eau pour la distraction et Les Trois Royaumes pour la stratégie politique. C’est un livre que j’ai lu un peu plus tard. L’histoire romancée de la lutte entre les Royaumes de Wei au Nord, de Wou au Sud et de Chou à l’Ouest m’a paru être un véritable panégyrique de la Ruse. Et je me suis dit que notre civilisation occidentale a toujours été basée sur la force et a célébré les mérites du courage. Depuis les anciens Romains et Germains en passant par les Vikings, les Croisés, les Conquistadores jusqu’aux colonisateurs européens, aux conquérants de l’Ouest américain et aux Américains d’aujourd’hui (voir tous ces Westerns ou films de série B qui adorent les forts et abhorrent les lâches). Alors que pour ces généraux chinois la ruse est un signe d’intelligence et d’efficacité: on économise le sang versé, on achète les héros dangereux d’en face et on se réconcilie plus facilement avec les vaincus. Au fond c’est le signe d’une civilisation supérieure. Un peu comme Shéhérazade l’intelligente, la cultivée, la rusée, civilise cette brute de roi Shariar...
Alors, après avoir lu tout cela, j’ai pensé être en mesure de pouvoir mieux les affronter ces Chinois qui m’avaient tellement impressionnés 20 ans plus tôt. Encore que je me suis quand même un peu méfié, me souvenant malgré tout de la parole de notre vieux Professeur d’Histoire-Géo au Lycée de Haguenau qui avait introduit son cours sur la Chine en citant cette réflexion d’un grand connaisseur de leur culture: «C’est quand j’ai commencé à penser que je ne comprenais rien aux Chinois que j’ai seulement commencé à les comprendre...»  
C’est avec mon ami Gilbert que j’ai entrepris ce premier voyage dans ce que l’on appelait dans le temps l’Empire du Milieu. Gilbert était alors le dirigeant de notre filiale anglaise de Sheffield. Il avait reçu chez lui toute une délégation de Chinois de Mandchourie, la municipalité de Sheffield ayant noué des liens d’amitié avec celle de Anshan. Ses hôtes étaient - encore une fois - des sidérurgistes et de fieffés buveurs (l’air chaud des aciéries donne soif et, en plus, le climat de la Mandchourie est assez rigoureux en hiver). Or sur ce plan-là mon ami Gilbert était  capable de tenir tête aux plus grands soiffards du monde entier. Il a tellement impressionné ses hôtes qu’ils l’ont invité à leur rendre visite en Mandchourie. C’est ce qu’il a fait, profitant en même temps d’aller visiter une usine qui copiait nos treuils à Tianjin et que nous avons failli racheter plus tard.
J’ai donc décidé de profiter de son expérience et de l’emmener pour ma première exploration du pays. Nous avons  commencé à débarquer à Pékin où nous avons été reçus comme il se doit par le Machinoimport local et invités au plus grand restaurant de canards du monde, un restaurant occupant tout un immeuble de quatre étages où l’on reçoit tous les hôtes étrangers et où l’on sert dans toutes les pièces des quatre étages que du canard, du canard et encore du canard, sous toutes ses formes, en rôti, bouilli et soupe, depuis le bec jusqu’à la queue sans oublier ses pattes! Notre hôtesse en chef était une dame charmante, Madame Jin, responsable du département Levage, avec laquelle nous nouerons plus tard des liens d’amitié, que nous recevrons à Paris et à qui nous faciliterons l’entrée de son fils à l’Université d’Edimbourg. Madame Jin avait la particularité de faire partie d’une minorité ethnique (ce qui n’est pas courant dans les hautes sphères de l’administration chinoise). Plus tard nous allions également faire la connaissance de son mari, Chen-I-Wan, un homme pas ordinaire lui non plus.
Son histoire vaut d’être contée. Son grand-père était un Chinois d’outremer, établi à Trinidad, premier avocat chinois des Caraïbes. Il avait épousé une métisse de la Martinique, dont le père était un Blanc aisé (un amiral battu par Nelson, me dit-il!) et qui avait fait profiter sa fille de l’éducation d’une Blanche. Après l’établissement de la République par Sun Yat-sen, l’avocat, enthousiaste, quitte les Caraïbes et rentre en Chine se mettre à la disposition du nouveau régime, devient ministre, même ministre des Affaires Etrangères, d’après Chen-I-Wan. Plus tard, cherchant à favoriser la gauche, il essaye d’intervenir auprès de Staline pour que celui-ci soutienne plutôt Mao que Chiang Kaï-shek, et lorsque les choses tournent mal il envoie son fils, c. à d. le père de Chen-I-Wan, accompagner la veuve de Sun Yat-sen et le révolutionnaire russe Borodine à Moscou en traversant la Sibérie. Le fils reste alors en Russie pour poursuivre ses études, puis rentre en Angleterre où il épouse une Anglaise juive d’origine russe. Chen-I-Wan, le produit de tous ces mélanges, est né en Angleterre en 1942. Après la guerre, Mao ayant gagné la partie, le grand-père demande à son fils de le rejoindre en Chine. Celui-ci, ne parlant d’ailleurs guère le chinois, s’occupe alors des journaux et de la radio de la Révolution, de langue anglaise, destinés aux étrangers (c. à d. de la propagande). Chen-I-Wan, arrivé en Chine à l’âge de 8 ans, y fait ses études d’ingénieur à l’Université de Pékin et y rencontre sa future femme, Madame Jin. Ils vivent tous les deux la révolution dite culturelle, exilés à la campagne pendant deux ans, puis sont engagés par le Ministère de l’Industrie et travaillent tous les deux au CMEC (Machino-export). Au moment où le régime se libéralise Chen-I-Wan demande à son chef s’il ne pourrait pas reprendre sa nationalité britannique. Reconnaissant les services remarquables rendus à la République chinoise par son père et son grand-père, ses supérieurs l’y autorisent. Chen-I-Wan devient alors consultant pour des entreprises étrangères et peut demander des honoraires de 1000 $ par jour (à l’époque un ouvrier gagnait moins de 100 $ par mois). Je peux confirmer ce chiffre puisque quelques années plus tard nous lui demanderons de nous conseiller dans la reprise éventuelle d’une petite entreprise de Tianjin qui avait copié nos treuils de chantier. L’affaire ne s’est pas faite (en vérifiant les comptes nous nous apercevrons que l’entreprise payait, en plus de ses 200 salariés, 200 autres, restés à la maison, soit malades soit retraités; quant au poste clients à payer il comportait au moins 30% d’impayés vieux de plus de 2 ans!), mais cela m’a permis de me rendre avec lui en chemin de fer de Pékin à Tianjin, la capitale de la fameuse bière Tsin Tao (les Allemands qui en avaient eu la concession y ont probablement laissé leur marque), constater que la campagne du Nord de la Chine était bien plus pauvre que celle du Centre et du Sud, visiter le vieux centre de la ville avec ses ruelles étroites et sales et la place où se retrouvaient tous les vieux le soir avec leurs cages aux oiseaux, et apprendre que les Chinois du Nord avaient la réputation d’être plus sérieux et plus honnêtes que ceux du Sud, mais qu’ils étaient aussi restés nettement plus communistes et  plus pointilleux sur le respect des lois que ceux de Shanghai et de Canton. Notre collaboration avec Chen-I-Wan s’est arrêtée là et ce n’est que bien plus tard que j’ai essayé de vérifier ce qu’il m’avait raconté sur son grand-père et Sun Yat-Sen.
J’ai dans ma bibliothèque la traduction en anglais d’une biographie de Sun Yat-sen publiée en 1994 par un ancien professeur de civilisation chinoise de l’Ecole des Langues’O, Marie-Claire Bergère, et qui déplore l’image que l’on a forgée en Occident d’un Sun Yat-Sen qui aurait été faible de caractère et incohérent dans sa stratégie politique (voir Marie-France Bergère: Sun Yat-sen, édit. Stanford University Press, 1998). Simon Leys, dans son pamphlet contre Mao et la révolution culturelle, (voir Simon Leys: Les Habits neufs du Président Mao, Ed. Champ Libre, 1971) avait déjà déploré que l’Occident qui avait marqué dès le départ son hostilité aux républicains tombeurs de «l’empire fossile» mandchou, continuait à considérer Sun Yat-sen comme un clown pittoresque, mi-dangereux, mi-idiot. Or c’est bien Sun Yat-sen qui a fédéré les forces qui ont fait tomber la dynastie et créé la première république en 1911. Il a été respecté par l’ensemble du peuple chinois. Son impact politique a été considérable. Au point qu’aussi bien le nationaliste Chiang Kaï-shek que le communiste Mao n’ont pas cessé de l’honorer et de le considérer comme leur illustre initiateur. Et, lorsque Deng Xiaoping a commencé sa modernisation c’est encore à Sun Yat-sen qu’il a fait référence. Et son portrait a paru à côté de ceux de Marx et de Mao sur la place Tien An-men. Sun Yat-sen, dit Marie-France Bergère, a été trop longtemps décrit comme un pionnier malheureux et un utopiste frustré. Il faudra bien, un jour, que la Chine moderne finisse par le considérer comme l’un de ses fondateurs. Peut-être même qu’un jour, au 21ème siècle, dit-elle encore, jugera-t-on que le communisme n’était rien d’autre qu’une phase transitoire dans la révolution et la modernisation que Sun Yat-sen avait prophétisées.
Je n’ai pas réussi à trouver trace dans le livre de Marie-Claire Bergère du grand-père de Chen-I-Wan, mais je dois dire que j’avais oublié de lui demander son nom. J’ai simplement noté que le Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement éphémère de Sun Yat-sen était un certain Wang Zhonhui, un homme brillant, docteur en droit, barrister et polyglotte (anglais, français, allemand, japonais). Etait-ce lui le grand-père de Chen-I-Wan? Mystère. J’ai en tout cas découvert que Sun Yat-sen était lui-même un Chinois d’outremer puisqu’il avait passé son enfance à Hawaï, y avait reçu sa première éducation avant de continuer ses études à Hong-Kong, qu’il avait voyagé partout dans le monde et qu’il avait pratiquement toujours résidé à l’étranger jusqu’en 1912 (il avait alors 46 ans!). Rien d’étonnant donc qu’il ait commencé à rallier à lui les Chinois éclairés d’outremer.
Mais revenons à Madame Jin et à ce fameux dîner dans le grand restaurant canardesque de Pékin. Moi, mon but en venant en Chine, c’était de trouver une collaboration avec des fabricants de matériels de levage, et d’abord de palans à chaînes et à levier. En 1985, mon groupe, après fusion entre les entreprises française et luxembourgeoise, disposait d’un impressionnant potentiel de distribution avec 9 filiales et un réseau de près de 5000 revendeurs industriels en Europe, 2 filiales et une organisation qui demandait encore d’être étoffée en Amérique du Nord et des agents importateurs dans le monde entier. Nous ne fabriquions que des treuils à câbles. Il ne s’agissait donc pas de délocalisation. Et le marché européen de palans à chaînes avait été presqu’entièrement conquis à l’époque par les Japonais. Battre les Japonais avec des produits chinois était une idée qui me plaisait assez!
Madame Jin m’assura qu’il n’y avait que 3 usines en Chine qui correspondaient aux critères que nous imposions: capacité de production et qualité export. L’une était à Nankin, les deux autres dans la province du Zhejiang. Nous voilà donc partis d’abord pour Nankin où nous allions être reçus par le Directeur de l’usine en question. Reçus d’ailleurs remarquablement bien dans sa cantine personnelle (j’ai toujours mangé admirablement dans les usines chinoises, cette fois-ci on nous a servi entre plusieurs dizaines d’autres plats un grand poisson de rivière - du Yangtse bien sûr - cuit à l’étouffé dans une grande feuille de lotus avec beaucoup d’herbes dont la citronnelle et dans une sauce au soja). L’usine était immense. On était en train de construire un nouveau hall haut comme une nef de cathédrale. On y produisait tous les matériels de levage des plus petits treuils jusqu’aux gros ponts-roulants de sidérurgie. Mais nous n’y avons pas trouvé notre bonheur. D’ailleurs lorsque je suis retourné une dizaine d’années plus tard à Nankin, à l’invitation d’une petite équipe de jeunes ingénieurs qui ont coopéré avec nous pour installer quelques machines d’entretien de façades sur des immeubles de la ville, l’usine était vide, victime des rationalisations qui ont touché quelques grosses entreprises nationales dans les années 90. Nos ingénieurs qui avaient monté un petit atelier dans une ancienne usine réfractaire, abandonnée elle aussi, nous ont invité à un déjeuner impromptu dans l’usine désaffectée, dîner un peu mélancolique par le cadre, mais particulièrement épicée, le cuisinier étant originaire du Setchouan!
J’ai trouvé un certain charme à la ville de Nankin lors de cette dernière visite, peut-être parce qu’on pouvait encore y goûter un peu de calme après avoir quitté la folie de la métropole de Shanghai (on était venu à Nankin en empruntant la toute nouvelle autoroute à péage construite avec des capitaux de Hong-Kong), à cause de son histoire aussi: elle avait tout connu, la révolte des Taiping, l’instauration de la République, les massacres japonais; on y trouvait encore des plaques de rues écrites en anglais ou en français; et puis nos amis nous ont d’abord emmenés au bord du fleuve pour nous montrer fièrement le grand pont qui l’enjambe et que les Chinois ont dû terminer tout seuls lorsqu’après la rupture avec Kroutchev les Russes ont quitté du jour au lendemain tous les chantiers qu’ils avaient entrepris en Chine. Et pour finir ils nous ont emmenés sur la Colline de Pourpre et d’Or dont on peut apercevoir le fleuve, la ville et les montagnes qui l’encerclent et où reposent presque côte à côte le premier Empereur Ming et le premier Président de la République, Sun Yat-sen.
Le Directeur de la deuxième usine que nous avons visitée, dans la banlieue de Hangzhou, était un sacré personnage lui aussi. Homme du Parti, éminence grise du Gouvernement de la Province (le Zhejiang), tout le monde avait un profond respect pour Monsieur Shin. Et lui-même semblait faire la pluie et le beau temps dans la région. Nous allions d’ailleurs faire affaire avec lui. Nous n’avions guère le choix. Tout le monde nous poussait à un accord. Les responsables de la 3ème usine indiquée par Madame Jin sont venus nous rendre visite un soir à l’hôtel, mais leur usine était trop éloignée. Cinq heures de route (les routes étaient encore dans un état déplorable à l’époque) et il n’était pas question de s’y rendre en train: une foule énorme se pressait devant la gare, difficile d’y trouver de la place et les trains étaient lents et guère à l’heure. En plus les produits de l’usine de Hangzhou semblaient d’une qualité tout à fait acceptable. Il n’y avait qu’un hic: M. Shin avait déjà des «amis»: c’était notre principal concurrent américain...
Il faut dire que j’ai été très vite à l’aise avec les discours toujours très formalistes qui étaient tenus au cours de ses réunions. Ils ressemblaient fortement aux discours auxquels j’avais été habitué en Europe de l’Est communiste. Il n’y avait qu’un élément qui était nouveau pour moi: on insistait constamment sur l’amitié. Les accords n’étaient rien. Ce qui comptait c’est que ce qui démarrait avec ces accords c’était une coopération, une nouvelle amitié. Et  comme on sait, entre amis on ne se refuse rien. Or cette amitié, me semblait-il, était un peu à sens unique, à l’avantage d’abord de la partie chinoise.
Le soir nous avons été invités à l’un des restaurants de luxe installés tout autour du Lac de l’Ouest. Il faut dire que le site de Hangzhou est un site magnifique. La ville est située au bord du Lac, un lac parsemé d’îles reliées par ces jolis ponts en arcs, entouré de restaurants et de riches demeures pour dignitaires du Parti. A la surface de l’eau des lotus soigneusement contenus par des barrages pour qu’ils n’envahissent pas tout le lac, au fond de l’eau des lanternes censées refléter la lune la nuit. Plus loin une couronne de montagnes parsemées de temples et de monastères. En face les champs de thé, le meilleur de la Chine, paraît-il. Les poètes chantent le Lac de l’Ouest depuis l’époque des Song. Marco Polo le décrit en termes dithyrambiques dans son Livre des Merveilles. Et bien des siècles plus tard l’érudit George Soulié de Morant en parle longtemps: «...le saphir du lac aux mille facettes brillait entre les feuillages verts, piqueté ça et là d’îlots couverts de pavillons, et fermé par la ligne violette des collines où se dressent des tours antiques et à demi ruinées... Les senteurs violentes des arbres fleuris, derrière nous, se mêlaient aux frais arômes de la brise chargée de toute l’âme troublante des lotus... Le soleil, descendant, inonda le ciel, par grandes masses, de ses couleurs changeantes. Puis la nuit rose et froide vint sans hâte. Des vols d’oiseaux passaient très haut dans la pureté du firmament et laissaient tomber sur nous, à travers le silence apaisé du soir, la rauque mélancolie de leurs clameurs. Une ligne d’or bordait encore le couchant. Des monastères lointains nous parvenaient les vibrations lentes et graves des cloches. Infinie beauté du ciel et des eaux! Incomparable douceur de la lumière!... Les Chinois disent vrai: En haut, s’ouvre le ciel; mais ici-bas, nous avons Hangzhou et Suzhou.»
C’est un proverbe que l’on nous servira encore souvent (Suzhou est une ville proche de Shanghai, la ville aux mille jardins, départ du grand canal impérial qui reliait le Yangtse au Nord du pays). En tout cas ce soir-là le dîner de réception au bord du lac fut superbe lui aussi. Les plats défilaient sans fin. Il n’y a que mon ami Gilbert qui était malheureux. Les Chinois adorent les holothuries (vous savez, ces horribles boudins de mer que l’on voit traîner au fond de l’eau et qui ressemblent à de grands étrons) et la politesse des Chinois veut que l’on remplisse  continuellement l’assiette de son hôte. Alors M. Shin n’arrêtait pas de servir Gilbert, son voisin, en holothuries; Gilbert en a une sainte horreur mais son éducation anglaise l’obligeait à vider consciencieusement à chaque fois son assiette!
 Les dîners officiels, en Chine, ont lieu très tôt dans la soirée, ce qui fait que nous avons été libérés assez tôt. Alors, avec Gilbert, nous nous sommes rendus au bar de l’hôtel installé au sous-sol. Après un petit moment je constate que deux Noirs étaient assis là. Je les regarde surpris. Et puis comme je trouvais qu’ils avaient une tête de francophones je m’adresse à eux en français. Fous de joie ils ont failli me sauter au cou. C’étaient deux étudiants en agronomie. Quand je constate, aujourd’hui, 20 ans plus tard, l’intérêt porté par la Chine à l’Afrique, je me dis que cela vient de loin. Ces deux-là avaient été choisis avec une dizaine d’autres pour être formés gratuitement aux techniques agricoles. Ils avaient passé une année à Pékin pour apprendre le chinois (écrit et oral), puis étaient venus à Hangzhou qui disposait d’une Ecole agro réputée. Ils étaient pourtant plutôt déprimés. Leur souci principal, pour le moment c’étaient les filles. La société était prude. Impossible de monter dans les chambres des filles. Et puis les Chinois étaient racistes, terriblement racistes anti-noirs, me disaient-ils. Je leur ai dit: c’est normal, vous êtes dans une ville de province ici, ils n’en ont  jamais vu de Noirs, mais à Pékin, avec toutes les Ambassades cela devait être différent, plus ouvert, non? Pékin, me dirent-ils, vous n’y pensez pas: on avait 3000 caractères à apprendre, c. à d. 60 par semaine, dix chaque jour de la semaine et les soixante à réviser le dimanche. Comment vouliez-vous qu’on ait le temps pour chasser les filles? Je les comprenais. J’avais moi-même essayé de m’y mettre aux caractères chinois. En suivant les conseils de Kyril Ryjik, professeur de philosophie chinoise à l’Université de Vincennes, et qui a édité un cours d’initiation à la lecture des caractères chinois, curieusement intitulé: L’Idiot chinois (aux Editions Payot, 1980). Le digne professeur donnait des conseils très précis: arrêter de fumer, le tabac a un effet toxique pour la mémoire, prendre au petit déjeuner un thé à son intensité stimulante maximum, c. à d. après 5 minutes d’infusion et puis chaque jour tracer une vingtaine de caractères nouveaux sur de petits papiers qu’on met dans une boîte n°1, les réviser le lendemain et si on se les rappelle, les mettre dans une boîte n° 2, et ainsi de suite jusqu’à une boîte n° 5, etc. Après 3 semaines j’ai abandonné. A part quelques caractères simples comme l’homme, la femme, l’enfant, l’arbre, j’avais tout oublié.
Puis l’un des deux Africains a commencé à parler des problèmes de son pays. Il était originaire d’un pays du Sahel, il me semble. Mon père fait de grands efforts me dit-il. Mais on ne sait plus quoi faire. On a fait du blé. Et puis voilà qu’après la récolte, les Américains nous balancent des sacs de farine gratuits. Les prix s’effondrent. On perd tout. Alors on nous dit de faire du coton. L’année suivante ce sont les prix mondiaux du coton qui s’effondrent. Alors, me dit-il, que faut-il faire? Je n’ai pas su lui répondre. D’ailleurs s’il me posait la même question, aujourd’hui, 20 ans plus tard, je ne saurais toujours pas que lui répondre. Car la réponse bien évidemment n’est pas économique. Elle est politique...
Le lendemain matin nous avons signé un contrat avec Monsieur Shin. Nous avions une quasi-exclusivité sur l’Europe à partager avec ses amis américains. Et puis il fallait passer provisoirement les achats à travers une société de Hong-Kong. On n’a compris que plus tard que cette fameuse société servait surtout à donner quelques avantages à certaines personnes bien placées... Nous n’avons jamais regretté le contrat placé avec M. Shin. En quelques années on a réussi à devenir leur premier client, à acheter 40% de leur production et à vendre leurs produits sous notre nom dans plus de 40 pays à travers le monde (même en Amérique du Nord et même, pour finir, au Japon). Et surtout à éliminer progressivement leurs anciens amis américains. Nous sommes aussi restés fidèles à la région de Hangzhou où nous avons trouvé d’autres fabricants de matériels de levage et de manutention, des vérins, des transpalettes, etc.
Avec les dirigeants de l’usine nous avons noué avec le temps de véritables relations d’amitié, aussi bien avec les différents Directeurs qui ont succédé à M. Shin - certains plutôt politiques, d’autres plutôt réalistes et énergiques - qu’avec les commerçants et les techniciens. Une amitié qui n’était plus simplement une formule de rhétorique. Il faut dire que nous les avons bien aidés à améliorer leur qualité. On avait engagé un jeune Anglais qui connaissait déjà la Chine pour les suivre tout spécialement: Il s’y rendait tous les deux, trois mois, et foin de politesse orientale, les bousculait souvent avec une rudesse de barbare occidental. En 1996 j’ai été invité à fêter les dix ans de coopération avec eux. En 2006 c’est mon successeur qui a célébré les 20 ans et la collaboration entre eux et mon ancien groupe continue encore aujourd’hui.
A partir de 1986 j’ai eu l’occasion de me rendre en Chine pratiquement tous les deux à trois ans. C’est ainsi que j’ai pu suivre l’évolution extrêmement rapide de son ouverture et de son développement. Dès mon deuxième voyage les dirigeants étaient déjà équipés de téléphones mobiles. Bientôt le réseau allait couvrir l’ensemble du pays. Une autoroute allait relier Hangzhou à Shanghai. Les trains eux-mêmes étaient modernisés, plus rapides, à l’heure, même si on y trouvait toujours la vieille classification en sièges mous et sièges durs et qu’une employée continuait à se promener avec une bouilloire pour alimenter en eau chaude vos grands verres dont le fond était couvert de quelques feuilles de thé vert qui sentait le foin.
Et le développement de l’informatique allait suivre le même rythme. A l’usine de Nankin, en 1986, j’avais encore aperçu dans un bureau une de ces anciennes machines à écrire chinoises équipées de 3000 caractères mobiles que l’on saisissait avec une pince qui coulissait sur une tige et  qui était équipée d’un levier pour son maniement. L’opérateur sélectionnait un caractère, le prenait avec la pince et le plaquait sur la feuille de papier dont l’avancement était commandé par un tambour comme sur nos machines à écrire occidentales.
Machine à écrire chinoise
Mais très rapidement ces anciennes machines ont disparu, remplacées par des ordinateurs. C’est à Shenzen où notre agent de Hong-Kong avait monté une filiale (Shenzen était l’une des premières zones à développement pour les joint-ventures avec les étrangers) que j’ai vu pour la première fois un PC équipé d’une soft mise au point à Taiwan: on tapait sur le clavier le mot chinois en alphabétique, p. ex. le mot ma; apparaissaient alors sur l’écran tous les caractères chinois correspondant au phonème ma, par ordre de fréquence, avec des numéros d’ordre, p. ex. 1- caractère mère, 2 -  caractère cheval, et ainsi de suite; on n’avait plus qu’à taper le n° d’ordre et le caractère chinois apparaissait dans le texte que l’on était en train d’écrire. Je n’ai vu que cette soft-là, mais je peux m’imaginer qu’il y en avait d’autres et que l’on pouvait très bien envisager de faire apparaître un tableau reproduisant les 3000 caractères de l’ancienne machine sur l’écran et de choisir le caractère désiré avec la souris. En tout cas j’ai eu un mal fou pour me procurer une des anciennes machines. Quand finalement mes amis ont réussi à m’en dénicher une et à me l’envoyer au Luxembourg, elle est arrivée cassée et les 3000 caractères se trouvaient en vrac au fond de la caisse.
Mais c’était surtout à Shanghai que le rythme de développement du pays était le plus spectaculaire, le plus visible aussi. Une année on pouvait être bloqué pendant presque deux heures par les bouchons avant d’atteindre l’hôtel depuis l’aéroport. Deux ans plus tard le trafic était devenu fluide et on restait bouche bée à la vue du réseau autoroutier urbain qui avait été créé en un temps record et dont les boucles de croisement n’avaient rien à envier aux plus prestigieuses réalisations américaines. L’immense zone côtière de Pudong qui était encore pratiquement vierge au milieu des années 80 était maintenant hérissée d’immeubles de bureaux et d’habitation et truffée de zones industrielles et commerciales pour investisseurs étrangers. Le centre de la ville était un immense chantier pour tours, les unes plus futuristes que les autres. Et, déjà, les entreprises qui les construisaient étaient pratiquement toutes chinoises. On ne faisait appel aux entreprises de construction occidentales ou japonaises que lorsque le problème technique à résoudre était particulièrement ardu ou risqué.
 Et puis un soir, à l’hôtel, je vois à la télé - pas celle de Hong-Kong, non, la télé nationale de la République communiste de Chine - un de ces nouveaux businessmen de Shanghai organiser une grande fête pour la réception de sa nouvelle voiture, la première Ferrari livrée en Chine continentale!
Et pourtant Shanghai gardait encore de nombreuses traces de son brillant passé. Le Bund, le front de mer qui donnait sur ce port si bien protégé, conservait encore certaines constructions prestigieuses du passé. Dans l’ancienne concession française on pouvait encore apercevoir quelques vieilles plaques avec les anciens noms des rues. Et après avoir visité, avec mon ami Alain et sa femme, le nouveau musée consacré à tous les arts chinois (mais les plus belles oeuvres d’art sont à Taiwan, emportées dans les bagages de Chiang Kaï-Shek) et au folklore et à l’artisanat des minorités ethniques, nous avons découvert un de ces anciens jardins chinois avec leurs maisons de thé, leurs pièces d’eau, leurs bambous, leurs lotus, leurs poissons rouges et jaunes, des jardins isolés du bruit de la ville qui l’entoure et où ceux qui le veulent peuvent encore méditer sur ce qu’était cette Chine éternelle et sur ce qu’elle est devenue...
En 1996 nos amis de Hangzhou nous ont invité à célébrer avec eux le dixième anniversaire de notre coopération. Le Lac de l’Ouest était toujours aussi splendide, même si le temps était à la pluie. Les restaurants de luxe qui l’entouraient s’étaient multipliés et de jeunes couples dont les parents avaient fait fortune venaient y fêter leurs noces. A côté de notre ancien Hôtel, le Shangri-la, deux nouveaux complexes hôteliers avaient été construits. Mais nos hôtes, grâce aux relations du vieux Monsieur Shin, toujours présent, nous ont logés dans une grande propriété qui appartenait à la section locale du Parti, merveilleusement située au bord du lac, et qui servait aux réceptions des huiles de la Province et à l’occasion à celles de visiteurs étrangers. On m’attribua la chambre qui avait été celle de Kissinger, me dit-on, et le lit dans lequel ce gros lard à l’accent autrichien avait couché. J’en ai eu des cauchemars toute la nuit!
Et puis le lendemain on est partis en minibus rejoindre au fin fond de la Province un immense bassin d’eau créé artificiellement par la construction d’un barrage (quand il s’agit de sacrifier des milliers d’hectares de terre cultivable, des dizaines de villages et les paysans qui y habitent et travaillent, les autorités n’ont guère d’état d’âme). Nos hôtes avaient loué un bateau et nous avons passé tout le week-end à naviguer sur le lac et visiter toutes les îles artificielles qui s’y trouvaient, sommets de quelques collines immergées, et admirer un nouvel aspect de l’inventivité et de l’esprit commercial chinois: sur chacune de ses îles on avait organisé des attractions pour les touristes. Touristes locaux, faut-il préciser, car les autorités, s’étant rendues compte que les classes moyennes avaient appris à gagner de l’argent mais ne savaient pas encore comment le dépenser (et que suivant les bonnes théories capitalistiques il était bon pour l’économie que l’argent tourne), poussaient à fond au développement du tourisme national. C’est ainsi qu’une des îles était peuplée de singes, l’autre de chevreuils et la troisième offrait sur une estrade un spectacle de montreurs de serpents tel qu’on n’en avait jamais vu même sur la place d’El Afnaa...
C’est au printemps 2001 que j’ai fait mon dernier voyage en Chine. D’une part pour introduire mon successeur auprès de nos amis de Hangzhou  et d’autre part pour rendre visite à un de nos concurrents. Un concurrent établi à Wushi, sur la route de Shanghai à Nankin, et qui  copiait sans vergogne depuis un certain nombre d’années nos treuils de passerelles. C’est parce qu’il commençait à devenir dangereux, était leader du marché national, semblait avoir des velléités d’exportation et, d’après certains de nos informateurs, était sur le point de sortir la copie d’un nouveau modèle, breveté, que nous venions de lancer sur le marché, que nous avons décidé de lui rendre visite. Un représentant de l’Ambassade du Luxembourg nous accompagnait.
Notre concurrent faisait partie d’un groupe privé dont l’activité principale n’avait rien à voir avec la nôtre: il était leader sur le marché national en machines à laver, avait des filiales à l’étranger et faisait partie des 40 groupes privés cotés en Bourse que l’Etat cherchait à favoriser. Le membre de la Direction générale du Groupe qui présidait la réunion commençait par le prendre de haut, mais lorsque nous lui avons montré que sa filiale avait non seulement copié nos treuils anciens, nos autres matériels et même nos prospectus, mais qu’elle s’apprêtait même à se lancer dans la contrefaçon de nos brevets, il changea d’attitude. Et lors du déjeuner qu’ils nous ont offert, toujours fastueux, il me demanda ce qu’on pouvait faire pour sortir de cette impasse. Une joint-venture peut-être, dis-je, mais seulement à condition d’avoir la majorité. Une joint-venture à laquelle nous pourrions apporter d’autres activités intéressantes pour le marché chinois et que nous pourrions exploiter de concert.
Après le déjeuner ils nous invitèrent à nous rendre jusqu’à un lac (encore un) au bord duquel avait été érigée une statue de Bouddha en cuivre de 18 mètres de haut. Sur le terre-plein la foule se presse, on achète et brûle des bâtons d’encens. Au pied de la statue, un petit temple, rempli d’ex-votos et une liste des généreux donateurs. Le groupe de Wushi y figurait en bonne position! Voilà un pays qui était devenu communiste il y a plus de 50 ans, qui l’était toujours, et voilà une des firmes, soutenues par le Gouvernement et les autorités locales, et qui investit dans la religion. Etonnante Chine.
En revenant à pied de la visite de la statue, le membre du comité de direction du groupe me demande encore si le contrôle majoritaire de la joint-venture était important pour nous. C’est une conditio sine qua non, lui dis-je. Mais nous sommes également prêts, si nécessaire, à racheter la totalité de votre filiale. Nous ne le pouvons, me dit-il. La municipalité est également actionnaire, ils tiennent à protéger leurs emplois et nous avons des responsabilités envers eux. Deux jours plus tard nous nous sommes revus chez notre avocat à Shanghai. Les bases d’un pré-accord furent signées. Mon successeur continua plus tard la négociation, leur arrachant d’excellentes conditions (80% pour nous, 3 administrateurs sur 4, etc.). Un ancien directeur de l’usine de Hangzhou en qui nous avions toute confiance acceptait de prendre la direction de la production. Un ingénieur français fut engagé... 
Mais l’affaire ne fut jamais finalisée. Les actionnaires majoritaires de mon ancien groupe étaient maintenant des financiers. L’investissement en Chine, ce pays qui allait devenir sous peu - l’était peut-être déjà - le premier au monde pour la construction, était dans l’intérêt évident de l’entreprise, son intérêt à moyen terme, l’assurance de sa survie à long terme. L’intérêt des financiers, ces fameux fonds d’investissement que l’on appelle quelquefois capital-risque parce qu’ils ne prennent pas de risque, était d’abord le rapport de leur investissement, un rapport obtenu uniquement par la plus-value réalisée à la revente, un intérêt donc forcément court terme.
Et c’est une sacrée gageure que de vouloir faire coïncider le court et le long terme...

(2007)

      
 


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