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Tome 3 : Notes 10 (suite 3): Aïnous et autres minorités
(Aïnous: une race en voie de disparition; Burakumin: la race invisible, comparaison avec les Intouchables indiens; Coréens: le peuple méprisé)
 

52) n° 3090 Rev. John Batchelor: The Ainu of Japan, the Religion, Superstitions, and general History of the hairy Aborigenes of Japan, édit. Fleming H. Revell Company, New-York/Chicago, 1892 - Reprint en fac-simile par Martino Publishing Mansfield Centre, CT, USA, édition numérotée 32/150.
53) n° 2923 Takakura Shinichirô: The Ainu of Northern Japan, a Study in Conquest and Acculturation, traduction et notes de John A. Harrison, prof. d’Histoire à l’Université de Floride, édit. The American Philosophical Society, Philadelphia, 1960.
54) n° 3106 Brett L. Walker: The Conquest of Ainu Lands, Ecology and Culture in Japanese Expansion, 1590 - 1800, édit. University of California Press, Berkeley/Los Angeles/Londres, 2001.

Si j’avais encore l’occasion de faire du tourisme au Japon - mais hélas Annie n’aime pas les Japonais - j’aimerais m’enfoncer dans les terres intérieures, retrouver, peut-être, l’ancien Japon et surtout visiter l’île de l’extrême Nord, l’île de Hokkaïdo, l’île sauvage, ensevelie sous la neige et les glaces en hiver, l’île d’origine de ces chiens qui ressemblent à leurs frères du Canada, les Huskies, encore plus résistants puisqu’ils ont survécu, seuls et abandonnés par une équipe d’explorateurs japonais, comme on l’a vu au cinéma, tout un hiver dans l’Antarctique, l’île, surtout, de ces survivants, ces Japonais barbus et chevelus, les derniers Aïnous.
C’est un phénomène que nous ne connaissons pas en Europe: la présence de minorités ethniques, moins développées, mal intégrées. Les Ibères et les Etrusques (qui étaient d’ailleurs déjà des civilisés) ont disparu. Les Basques, même si parmi eux il y a encore pas mal de sauvages qui s’amusent avec des bombes, ne sont guère moins éduqués que les autres Espagnols. Les autres peuples non indo-européens, Hongrois et Finlandais, sont eux aussi parfaitement intégrés dans la civilisation occidentale. Seuls les Lapons, aux confins de l’Europe du Nord, pourraient éventuellement entrer dans la catégorie de ces peuples qui sont restés en marge et ont gardé partiellement leur ancienne manière de vivre.
Les minorités ethniques semblent par contre être une spécialité de l’Asie. Il y a des aborigènes réfugiés dans l’intérieur montagneux de l’île de Formose; les hauts-plateaux indochinois sont remplis de tribus (quand on visite le Vietnam on vous emmène en général découvrir un village de Thaïs noirs ou de Mongs installés sur le cours supérieur du Fleuve bleu); et au Musée de Shanghai il y a une énorme salle qui présente l’artisanat (magnifiquement coloré) et le folklore des innombrables minorités ethniques de la Chine. Toutes ces ethnies sont en général mal intégrées et vivent sous la pression économique et démographique des peuples majoritaires plus développés. En Indochine on vous explique d’ailleurs ouvertement que les Vietnamiens sont incités à s’installer dans les vallées et les hauts-plateaux pour y développer l’agriculture. La Chine, elle, semble faire un effort pour ses minorités. Beaucoup de leurs membres sont intégrés (ainsi Madame Shi, la Directrice du Département Levage et Manutention, notre interlocutrice au Ministère de l’Industrie à Pékin, était issue d’une ethnie minoritaire) et certaines ethnies ont d’ailleurs un niveau culturel élevé (il y a même une certaine ethnie proche du Tibet qui dispose d’une ancienne écriture). Mais la situation au Japon, elle, n’est pas très brillante: les peuplades indigènes dont faisaient partie les Aïnous occupaient non seulement toute l’île de Hokkaïdo (qui représente tout de même 21% de la superficie de tout l’archipel nippon) mais encore une bonne partie de l’île principale de Honshu (au nord de Tokyo).
Or aujourd’hui ils ne sont plus que 15 à 25000, suivant les sources, vivant surtout du tourisme, dans des réserves, et complètement noyés dans la masse des Japonais (5 millions dans l’île de Hokkaïdo).
Les missionnaires ont leurs bons côtés. A l’instar du Révérend Bryant tombé amoureux des Zoulous, le Révérend Batchelor s’est pris d’une passion pour le sort des Aïnous. Arrivé en 1892, il a vécu pendant 8 ans parmi eux, a étudié leurs coutumes, leur religion (à caractère dualiste), leur musique, leurs danses, leurs légendes et leurs contes, leur étiquette, leur justice (basée sur l’ordalie), leurs méthodes de pêche et de chasse (l’ours et le daim) et leur langue (il a compilé un vocabulaire de 6000 mots et composé une grammaire). Il prétend que l’on trouve des traces de leur langue dans de nombreuses localités tout autour de l’archipel et - sacrilège suprême pour les Japonais - pense même que le fameux Fuji-Yama, la montagne de Fuji, a un nom d’origine Aïnou: Huchi ou Fuchi voulant dire feu dans leur langue (montagne de feu = volcan). Les Aïnous sont barbus, ont les yeux noirs, la peau moins jaune que les Japonais et ils sont d’une très grande gentillesse. Ils sentent mauvais, c’est vrai, dit-il, mais quand on mange du poisson salé et qu’on le transporte souvent sur de grandes distances sur son dos et qu’il imprègne les vêtements, on ne peut sentir l’eau de Cologne!
Déjà à son époque, en 1892, il n’en restait plus que 16 à 17000, alors qu’il y avait déjà 350000 Japonais qui s’étaient installés en Hokkaïdo. Comment explique-t-il leur déclin? D’abord par les guerres d’extermination que leur ont imposé les Japonais pendant plusieurs siècles, puis par leurs propres guerres interethniques, par la variole introduite par les Japonais, par l’alcool, le saké avec lequel les marchands leur payaient leurs peaux et leur poisson, et puis par la disparition progressive de leur gibier que les Japonais, à la fin, venaient y chasser au fusil.
Les Japonais les ont écrasés, dit-il. Ils devaient se jeter aux pieds de n’importe lequel d’entre eux, sinon ils avaient la tête coupée. Aujourd’hui ils ont une allure d’esclave, dit-il encore, alors que leurs ancêtres étaient des guerriers féroces. Il cite un ancien écrit japonais qui date de 1712: «Quand nos augustes ancêtres sont descendus du Ciel dans un navire, ils ont trouvé sur ces îles plusieurs races barbares, dont la plus féroce de toutes était celle des Aïnous».
C’est aussi ce que dit Brett Walker qui étudie l’expansion japonaise entre 1590 et 1800. Car c’est dans cette période de deux siècles que commence et s’accomplit le déclin des Aïnous. Ils étaient un peuple indépendant, guerrier, nouant des alliances entre îles, s’opposant aux invasions mongoles depuis les îles de Sakhaline et repoussant les Japonais au moins trois fois aux quinzième et seizième siècles. A la fin du 18ème ils sont devenus dépendants du commerce avec les Japonais. Ceux-ci exploitent leurs territoires de chasse et de pêche, violent leurs femmes, noient leurs chiens et s’installent sur leurs terres. Et lorsqu’arrive l’ère Meiji, les Aïnous sont presque tous exterminés et ne subsistent plus que grâce à l’aide du Gouvernement.
Le Professeur Takakura a passé sa vie à étudier les Aïnous. C’est parce qu’il éprouvait de la colère, dit-il, lorsqu’il était jeune et qu’il voyait que rien n’était fait pour améliorer leur sort. Et puis il a compris qu’il ne pouvait rien entreprendre pour les aider s’il ne prenait pas en compte le développement historique du problème. Il a réalisé un travail considérable, entre 1928 et 1936 d’abord, puis à nouveau après la guerre jusqu’à la publication de son étude en 1948. Et il a eu beaucoup de mérite car c’est toute une partie de l’histoire du Japon qui a été occultée. Et qui l’est probablement encore aujourd’hui, car au fond il s’agit bien d’un génocide. Le Professeur John Harrison n’a traduit qu’une partie de son oeuvre, l’histoire de la conquête, car, dit Harrison, à partir du 19ème siècle ce n’est de toute façon plus que la triste histoire de lois de protection des indigènes pleines de bonnes intentions, mais trop faibles et impossibles à faire respecter, et de réserves et d’attractions touristiques complètement acculturées.
Takakura, dans sa préface, donne un certain nombre de définitions concernant la notion de colonisation: un groupe social migre vers un territoire où il s’adonne à des activités sociales et économiques. Mais le territoire en question est habité par des «indigènes». Le contact crée un «problème indigène». La solution: une «politique indigène». Et cette politique indigène et la politique de la terre sont au coeur de la «politique coloniale». Tout ceci est vieux comme le monde. Ce qui est moderne, c’est la politique indigène. Car il faut déjà un certain degré de civilisation pour penser une politique indigène autrement qu’en termes d’extermination des indigènes! Mais ce qui est étrange (ou dirai-je comique?) c’est qu’avec une politique indigène on arrive souvent au même résultat!
Takakura montre également les différents stades de colonisation par lesquels on est passé dans l’île de Hokkaïdo: d’abord colonie commerciale (un comptoir en quelque sorte), puis colonie d’exploitation (exploitation des indigènes par un commerce biaisé et exploitation des ressources naturelles), enfin colonie d’immigration (les Japonais viennent s’installer, occupent les terres et développent l’agriculture et l’industrie). Curieusement Takakura se réfère pour ses définitions à un Français, Paul Leroy-Beaulieu, qui a vécu à la fin du XIXème siècle, membre de l’Institut, Professeur au Collège de France et Directeur d’une revue: l’Economiste français. Son livre (voir n° 3349 P. Leroy-Beaulieu: La Colonisation chez les peuples modernes, édit. Guillaumin et Cie, Paris, 1891) est une histoire intéressante des grandes colonisations depuis le XVème siècle. Des vues assez réactionnaires. Il cherchait à développer une «méthode pour rendre la colonisation plus efficace, plus équitable et moins dispendieuse»!
On ne peut s’empêcher de penser au sort fait aux Indiens en Amérique du Nord. Eux aussi ont souffert les mêmes maux: alcool, variole, détérioration de leur écologie (chasse intensive des bisons), perte de leurs terres, de leur identité culturelle, refoulement dans des réserves. Et c’est exactement ce parallèle que fait Brett Walker. Il nous apprend d’ailleurs qu’il y a une nouvelle vague d’historiens qui voient l’histoire de la «Frontière» d’une manière différente, les New Western Historians, et qui s’opposent aux idées un peu simplistes, pour parler comme notre Ministre des Affaires Etrangères, d’un certain Turner (voir Frederick Jackson Turner: The Significance of the Frontier in American History, édit. Frederick Ungar, 1963). Turner montrait comment cette avance constante de la «Frontière» toujours plus vers l’Ouest, vers ces grandes étendues, soi-disant libres, a forgé la vie politique et culturelle de l’Amérique. Je n’ai pas lu Turner mais je peux bien m’imaginer les conclusions positives qu’il a dû en tirer (libre entreprise, démocratie, développement de la puissance américaine). Je crains qu’il n’ait pas vu les effets nocifs: violence, armes, rejet non seulement du Gouvernement Fédéral, mais de tout ce qui est étatique, c. à d. service public, des juges et des policiers élus au lieu de fonctionnaires efficaces et indépendants, une justice faite par les avocats au lieu d’être faite par les juges, et en général rejet de tout ce qui est limitation de la libre entreprise: lois sociales, syndicats, protection de l’environnement. Mais laissons cela. Les New Western Historians, nous dit Walker, considèrent le modèle de la «Frontière» à la Turner comme raciste et nationaliste. La plus virulente des critiques de Turner, Patricia Limerick (voir Patricia Nelson Limerick: The Legacy of Conquest: The Unbroken Past of the American West, édit. W. W. Norton, New-York, 1987), voudrait que l’on voit l’histoire de la conquête de l’Ouest non comme celle d’une frontière (pour les Indiens qui y vivaient, ce n’était de toute façon pas une frontière, mais le centre de leur espace naturel) mais d’une place où s’est déroulée la rencontre entre différents peuples et leur rencontre avec un certain environnement.
Une telle conception s’applique d’ailleurs parfaitement aux Aïnous. Car ce qui a vraiment causé leur incroyable déclin, c’est la façon dont leur culture a évolué au cours de ces deux siècles (de 1600 à 1800). Or cette évolution est le produit de l’interaction avec les Japonais. C’est cette interaction, en fait l’action des Japonais sur leur culture, c. à d. leur façon de vivre, la conscience qu’ils avaient d’eux-mêmes, la relation qu’ils avaient avec leur environnement, qui a été, plus que toute action par les armes, la cause de leur déchéance, de leur entrée en dépendance, de leur destruction finale.
Les Indiens d’Amérique sont certainement bien aise d’apprendre que leurs malheurs ne viennent pas de l’esprit «frontière» mais d’un «contact entre peuples». Je ne crois pas que cela change grand-chose pour eux. Au moins sont-ils encore assez nombreux aujourd’hui pour pouvoir se défendre et contre-attaquer (encore que leur spoliation continue, il suffit de lire certaines publications de l’écrivain Mathiesson pour s’en convaincre, j’en parlerai encore). Mais les Aïnous, eux, ne sont plus qu’une espèce en voie de disparition. Pour eux l’histoire est finie.


55) n° 2104 George de Vos et Hiroshi Wagatsuma: Japan’s invisible Race, Caste in Culture and Personality, édit. University of California Press, Berkeley/Los Angeles, 1966.

«Si les Japonais arborent la plus grande indifférence à l’égard des Aïnous», dit le Guide Arthaud, «leur attitude devient hostile ou suspicieuse à la seule prononciation du nom de Eta et méprisante à celle de Coréen».
Pourquoi cette manifestation d’hostilité à propos des Eta? Probablement parce qu’ils éprouvent un vague sentiment de honte ou se sentent même coupables. Car les Eta avec les Hinin constituent ceux que l’on appelle aujourd'hui les Burakumin, et sont une caste ou plutôt ce qu’en Inde on appellerait des sans-castes, des intouchables. Oui, aussi étonnant que cela paraisse, dans ce pays dit développé, dont le PNB par habitant est équivalent à celui de l’Europe, existe encore aujourd’hui une catégorie d’humains qui vivent à part, des réprouvés, avec lesquels un bon Japonais ne veut rien avoir à faire, et surtout pas se mélanger.
George de Vos de l’Université de Berkeley qui a coordonné en 1966 le travail de tout un groupe de Professeurs de différentes universités américaines, anthropologues et spécialistes en d’autres sciences humaines, dit la même chose que le guide Arthaud: «Pour le Japonais moderne ordinaire l’existence d’une caste au Japon est une source d’embarras, d’inconfort, de réactions viscérales. C’est un sujet qu’il serait hautement impoli d’aborder en société.» Or, à l’époque, en 1966, il y avait encore plus de 2 Millions de Burakumin, considérés comme les descendants réels ou imaginaires de cette véritable caste d’intouchables. Libérés à l’ère Meiji, en 1871, appelés Nouveaux Citoyens (partout dans le monde les Humains pensent résoudre un problème en lui donnant un nouveau nom), ils sont toujours aussi rejetés, 100 ans plus tard, que le Nègre américain (c’est le Professeur qui le dit, pas moi).
Quelle est l’origine de ces «intouchables»? Celle des Hinin est un peu moins mystérieuse que celle des Eta. Les Hinin n’étaient d’ailleurs pas considérés comme intouchables à jamais, même si leur nom signifie littéralement «non-humains». C’étaient des nomades, des mendiants, des prostitués, des criminels. L’origine des Eta est plus lointaine. Elle remonte au moins à l’époque de l’esclavage (aboli plus ou moins au Moyen-Age mais suivi comme chez nous par une période pendant laquelle existait encore un certain type de servage). Devenaient intouchables ceux qui étaient en contact avec le sang, la mort, la saleté, c. à d. les gardiens des tombes, les fauconniers et tous ceux qui avaient à tuer des bêtes (p. ex. pour les sacrifices rituels) et à traiter leurs carcasses. Le travail du cuir (et donc la fabrication des chaussures) est d’ailleurs resté un monopole des Eta jusqu’aux temps modernes (c. à d. jusqu’à l’industrialisation). Autre facteur qui a dû jouer: le Japon ayant été de tout temps un pays socialement très rigide, les professions se transmettaient naturellement de père en fils.
Georges de Vos insiste longuement sur le fait que l’esclavage seul ne conduit pas systématiquement à un phénomène de caste: voir l’esclavage chez les Romains et l’esclavage en Amérique latine. Pour que le phénomène caste apparaisse il faut que se développent des forces émotionnelles puissantes. Au Japon c’est la crainte de la pollution par suite de l’utilisation d’esclaves à des tâches rituelles impures qui joue ce rôle. Ailleurs d’autres facteurs émotionnels peuvent jouer. Il faut dire que de Vos et l’un de ses collègues, Berreman, font rentrer dans la catégorie des Intouchables les Noirs du Sud des Etats-Unis. D’abord ils élargissent la définition des castes: «un système de castes», disent-ils, «est une hiérarchie de groupes dans une société donnée, dont l’appartenance est déterminée par la naissance» (on verra plus loin que c’est beaucoup plus complexe que cela). Ensuite de Vos insiste sur la différence entre Amérique du Nord et Amérique du Sud. Les Portugais et les Espagnols, d’après lui, n’avaient pas comme seule valeur le succès économique et l’Eglise catholique a toujours cherché à imposer un certain compromis: esclavage, d’accord, mais les Noirs sont quand même des Humains et ils ont une âme (discutable!). Alors que chez les Anglais, les Américains et les Hollandais (c’est de Vos qui parle), l’utilisation d’esclaves dans un but entièrement capitalistique trouve sa justification dans un protestantisme d’inspiration calviniste. La pensée calviniste a entraîné un certain Darwinisme social: ceux qui sont des incapables ou des ratés sont également moralement inférieurs. Le Protestant refuserait de s’identifier avec celui qu’il considère comme inférieur et de le considérer comme son égal sur le plan moral. Alors une fois l’esclavage aboli, il fallait se défendre contre la pollution des Noirs, défendre la pureté de la race blanche, protéger l’immaculée femme blanche.
Je ne suis pas entièrement d’accord avec ces théories. Même si je partage le point de vue de de Vos sur la dangerosité de l’intégrisme protestant d’inspiration calviniste. La théorie de la prédestination est non seulement absurde sur le plan rationnel. Elle est un poison sur le plan social. On cherche les signes qui caractérisent les élus. Une bonne position sociale, la fortune, montrent que Dieu a choisi le sien, approuve sa vie et que son salut est proche. Mais Max Weber a déjà dit tout cela. Au fond la théorie de la prédestination a son équivalent dans les théories concernant la supériorité de certaines races. Mais je crois que la peur du Petit Blanc du Sud des Etats-Unis était d’abord économique. Ce n’est pas le seul endroit où les «Petits-Blancs» sont devenus racistes. Le racisme est une bonne excuse. Et le racisme est lui aussi basé sur des forces émotionnelles incontrôlées. Mais cela n’a rien à voir avec le système des castes. Même si la ségrégation qui existait dans le Sud des Etats-Unis et en Afrique du Sud pouvait y faire penser: la séparation dans les transports publics, dans les écoles, dans les lieux publics, et en Afrique du Sud dans les réfectoires, les vestiaires, et même dans les ateliers de production. Et la peur de la pollution par la peau noire, par leur sexe, par leur sang.
Mais revenons au Japon. Quels sont les éléments typiquement japonais qui ont joué un rôle dans la constitution de ces intouchables? D’abord la religion ancienne, le shintoïsme, qui connaissait la pollution par le sang et la mort. Cette impureté, qui avait un caractère rituel, devait être éliminée par des cérémonies et des exorcismes. Elle était considérée comme déplaisante pour les dieux. D’où mise à l’écart de ceux qui y sont soumis d’une manière constante.
Ensuite vient le bouddhisme qui est contre tout ce qui détruit la vie. Le paradoxe c’est qu’en Inde le Bouddha était totalement opposé au système des castes. Et pourtant c’est bien le bouddhisme qui vient renforcer et perpétuer cette notion d’intouchables dans un certain nombre de pays voisins de l’Inde (Tibet, Corée, Japon). Avec l’exception notable de la Chine. Grâce à Confucius. En Chine on met au-dessus de tout le mérite personnel, l’individu. On ne peut accepter l’idée qu’une personne soit prédestinée à rester à tout jamais dans une condition inférieure pour de simples questions d’hérédité.
Partout, au Tibet, en Corée, au Japon comme d’ailleurs en Inde, ces intouchables sont considérés comme inférieurs, leur présence constitue un danger de pollution, il ne faut pas manger avec eux, ne pas se marier avec eux ni avoir aucune relation sociale avec eux. Ils vivent dans des ghettos, leurs cimetières sont séparés. Leurs occupations sont supposées être en relation avec le sang, la mort, la saleté. Il existe des mythes sur leur origine: au Tibet ils auraient pour origine une tribu de Nomades, en Corée on pense qu’ils descendent de Tartares, au Japon on les dit descendre de différentes races, dont les Coréens, et en Inde on suppose qu’ils sont les descendants des aborigènes. Or en général il n’y a guère de différences raciales. Au Japon en tout cas les anthropologues sont formels: il n’y a aucune différence physique entre celui qui rejette et celui qui est rejeté. C’est pour cela que de Vos et ses collègues parlent dans le cas du Japon de race invisible. Il existe pourtant des croyances populaires selon lesquelles les Eta seraient même les descendants d’une race infra-humaine, qu’ils auraient des caractéristiques anatomiques cachées monstrueuses (le sexe bien sûr), que dans leur squelette il y aurait un os de chien, etc. Cela me fait penser que le Révérend Batchelor rapportait déjà que les Japonais appelaient les aborigènes du Hokkaïdo Aïnos au lieu de Aïnous, ce qui était une insulte et voulait dire métissé de chien!
Il faut bien distinguer entre l’existence d’un phénomène de parias dans une société donnée et celui d’un système social entièrement construit sur la base de castes. Max Weber dit quelque part qu’on trouve des parias dans toutes les sociétés. Ce qui est vrai, mais dans les cas qui nous intéressent ici, et en particulier dans le cas japonais, ces parias ont toutes les caractéristiques d’une caste. Il faut donc dire un mot de l’Inde. Même si le problème est d’une complexité incroyable. Le système de castes indien a fait l’objet d’études innombrables. Max Weber s’y est intéressé dans le cadre de ses études de sociologie religieuse. Son ouvrage magistral paru en 1916-17 et qui vient seulement maintenant d’être traduit en français (voir n° 3275 Max Weber: Hindouisme et Bouddhisme, édit. Flammarion, Paris, 2003) montre surtout comment le système religieux hindou a permis à une minorité d’intellectuels de légitimer leur position sociale et les avantages économiques qui y sont liés, et ceci par une véritable «mystification», l’invention de la «légende religieuse des origines» qui conduit à une véritable «domestication des masses». Le livre de Max Weber est passionnant à lire, mais ce qui m’intéresse d’abord pour le moment c’est l’aspect humain. Comment l’homme a-t-il pu inventer et accepter un système aussi monstrueux? Et sur ce plan l’étude de Hutton, Professeur d’Anthropologie Sociale à Cambridge, parue en 1946, est plus susceptible d’apporter quelques réponses (voir n° 2871 J. H. Hutton: Caste in India, its Nature, Function, and Origins, édit. University Press, Cambridge, Grande Bretagne, 1946).
Hutton cite d’abord une définition de la caste donnée par un autre spécialiste, N. K. Dutt (voir N. K. Dutt: Origin and Growth of Caste in India, Calcutta, 1931):
- Les membres d’une caste ne peuvent se marier qu’avec d’autres membres de la même caste,
- Il existe d’autres règles similaires mais légèrement moins rigides concernant l’absorption de nourritures solides et liquides avec d’autres membres de la caste,
- Il y a une gradation hiérarchique entre castes, les Brahmanes se trouvant au sommet du système,
- La naissance détermine l’appartenance d’un homme à une caste sauf s’il en est exclu pour violation de ses règles,
- Sinon le passage d’une caste à une autre est impossible,
- Tout le système est organisé de telle manière à mettre en avant le prestige des Brahmanes.
Quelle est l’origine du système des castes? Officiellement elle est religieuse. Il n’y avait au début que quatre castes: les Brahmanes ou prêtres sortis de la bouche de la divinité, les Kshatrya (rois ou guerriers, aujourd’hui représentés surtout par les Rajpout) sortis de ses bras, les Vaishya, d’abord paysans puis progressivement devenus les commerçants supérieurs, sortis de ses reins, enfin les Sudras, en principe les anciens autochtones, sortis des pieds de la Divinité et dont la fonction première est de servir les trois autres castes.
Or lors du premier recensement des castes réalisé en Inde en 1901 on en décèle exactement 2378! Comment en est-on arrivé là? Essentiellement, mais non exclusivement, par la formation de sous-castes devenant plus tard castes indépendantes, basées sur des professions communes, des origines ethniques (raciales, tribales) ou géographiques communes, même des caractéristiques religieuses communes (la religion hindoue est très libérale sur le plan des dogmes et des sectes: adorateurs de Shiva, de Vichnou, etc.). On voit là une des fonctions du système des castes: il permet d’intégrer dans la société des éléments hétérogènes (des tribus p. ex.) sans les soumettre à une assimilation complète. L’abbé Dubois que j’ai déjà cité y voyait un facteur de grande stabilité politique. Une stabilité obtenue bien sûr aux dépens de l’esprit d’entreprise et de l’ambition personnelle.
Par quel mystère le système se maintient-il en place? Par une règle et une sanction. La règle? C’est la loi suprême, inscrite dans la célèbre Bhagavad Gita, incluse dans le Mahabharata: La Perfection ne peut être obtenue que par l’homme qui ne dévie jamais des devoirs de sa caste. La sanction? Seul l’homme qui a atteint la perfection dans la poursuite des devoirs de sa caste pourra renaître dans une autre vie dans une caste supérieure. Max Weber considère d’ailleurs que ces deux croyances, celle en la transmigration des âmes et celle en la sanction des actes commis, sont l’unique contenu dogmatique de la religion hindoue qu’il voit essentiellement comme une religion ritualiste.
Comment devient-on Intouchable ou hors-caste? Il y a d’ailleurs d’autres désignations (encore une fois on essaye de régler un problème en lui donnant un autre nom): lors du recensement de 1931 consacré aux sans-castes et lors duquel on a obtenu pour l’ensemble de l’Inde d’alors, c. à d. Pakistan et Bangla-Desh d’aujourd’hui compris, une proportion d’Intouchables de 14% par rapport à la population totale et de 21% par rapport aux Hindous - car les Intouchables sont de religion hindoue - les Anglais avaient inventé un nouveau nom: castes extérieures. Auparavant on utilisait le mot «depressed castes» (les castes abaissées?). Aujourd’hui ils s’appellent eux-mêmes les Dalits! On pouvait devenir Intouchable pour de nombreuses raisons, p. ex. parce qu’on était exclu d’une caste et accepté par aucune autre ou le plus souvent parce qu’on était Sudra et qu’on était employé à des travaux polluants. On devenait ainsi polluant pour les autres castes et surtout pour les Brahmanes. Il pouvait suffire que l’ombre d’un Intouchable tombe sur la marmite où cuisait le repas d’un Brahmane pour que son contenu devienne bon à jeter. Hutton cite même le cas suivant: le journal The Hindu du 24 décembre 1932 rapporte qu’il a découvert une classe d’Intouchables appelés Purada Vannans qui sont des «unseeables», des gens qui ne doivent pas être vus! Ils n’ont pas le droit de sortir le jour parce que leur vue seule est déjà une pollution! Je trouve toujours intéressant de noter jusqu’où peut aller la connerie humaine. La cruauté aussi, car comme l’ajoute le reporter du journal: «j’ai eu beaucoup de mal à les persuader de sortir de leurs maisons pour les interviewer, ils avaient trop peur, et quand ils sont enfin sortis leurs corps étaient parcourus de haut en bas de violents tremblements». Le comble c’est que les Intouchables n’avaient même pas le droit d’entrer dans leurs temples. Ils devaient se tenir à une certaine distance, dite distance de pollution, du Temple. Les prêtres, magnanimes, avaient quand même installé à cette distance des petits autels sur lesquels les Intouchables pouvaient malgré tout apporter leurs oboles! Et si la route qui passait devant le Temple passait trop près les Intouchables ne pouvaient la prendre. Il y a d’ailleurs de fortes chances que l’interdiction du Temple pour les Intouchables existe encore aujourd’hui.
Ce qui m’intéresse chez Hutton ce sont les théories qu’il avance sur la formation et la pérennité de tout ce système de castes. Il estime qu’il est impossible que ce système unique au monde ait pu être mis en place et maintenu jusqu’à nos jours simplement parce que des envahisseurs aryens entrés en Inde au 15ème siècle avant J.C. l’auraient inventé pour maintenir une domination sur une multitude de peuples aborigènes arriérés, une domination qui aurait d’abord profité aux deux castes les plus élevées, prêtres et rois, et qui avaient des intérêts liés, puis une fois les rois disparus ou diminués, aux Brahmanes seuls. D’abord parce qu’on sait bien que les peuples du sous-continent n’étaient pas aussi arriérés que cela et qu’il y avait, entre autres, une ancienne et brillante civilisation dans la vallée de l’Indus.
Et puis Hutton examine de plus près la deuxième caractéristique des castes après celle de l’inter-mariage, celle liée à la nourriture. Il pense même que celle de l’inter-mariage est une conséquence de l’autre: c’est l’épouse qui prépare les repas, il vaut donc mieux qu’elle soit de la même caste pour qu’il n’y ait pas pollution. Il estime que pour que le système ait pu s’imposer il a fallu qu’il y ait des principes préexistants présents dans tout le sous-continent, des principes que l’on trouve dans tout le Sud-Est asiatique et jusqu’en Polynésie. Ces principes sont le mana (force de vie), le tabou et la magie.
Le tabou est comme chacun sait un mot polynésien recueilli pour la première fois par le navigateur anglais Cook à la fin du 18ème siècle. En même temps Cook, qui était un homme cultivé, cherche à comprendre ce que le mot recouvre exactement, quelque chose d’étrange, de mystérieux, que les anthropologues et sociologues ne vont pas finir d’essayer d’interpréter, d’abord Frazer dans son Golden Bough déjà cité, puis beaucoup d’autres p. ex. notre fameux folkloriste van Gennep dont j’ai parlé à propos des contes merveilleux, celui qui se demandait avec une certaine ironie pourquoi on parlait de folklore dans le cas des peuples européens et d’ethnologie dans le cas des autres, et qui a étudié le tabou à Madagascar (voir Arnold van Gennep: Tabou et Totémisme à Madagascar, Paris, 1904 et Arnold van Gennep: Les Rites de Passage, Paris, 1909). Et puis il y a bien sûr Freud, voir n° 2664 Sigmund Freud: Totem und Tabu, einige Übereinstimmungen im Seelenleben der Wilden und der Neurotiker, 4ème édition, édit. Internationaler Psycho-analytischer Verlag, Leipzig/Vienne/Munich, 1925. Enfin il y a le professeur d’origine tchèque Franz Baermann Steiner qui a réalisé une synthèse concernant ce sujet à l’Université d’Oxford (voir n° 1810 Franz Steiner: Taboo, édit. Pelican Books, Londres, 1967 - la première publication date de 1956).
Le problème est trop vaste pour pouvoir l’étudier en détail ici. Disons simplement que le tabou est un interdit lié à la fois à du sacré (rois, chefs, endroits) et à de l’impur (mort, sang menstruel, accouchement). Freud dit qu’au commencement il y a la crainte et qu’elle peut se transformer en vénération (d’où le sacré) ou en dégoût (d’où l’impur, la pollution). Le tabou est aussi lié à une autre notion polynésienne, le mana, la mystérieuse force de vie qui remplit les prêtres et les chefs et qui leur donne l’autorité, une autorité qui croît en force avec le mana. Et comme il y a une hiérarchie dans le corps humain, le mana est particulièrement fort dans la tête du chef: on a souvent rapporté que - dans certaines îles du moins - si le chef souffle sur un plat ou en a mangé, les conséquences peuvent être mortelles pour les personnes du commun qui y touchent après. On voit aisément les analogies avec l’Inde. Ici on croit au mana. Et les interdictions sur la nourriture sont liées au mana. Le fait de cuire est particulièrement dangereux car celui qui cuit risque de faire passer de son mana dans la nourriture. C’est pour cela que le Brahmane ne prendra que des mets cuits par d’autres Brahmanes. Mais contrairement à la Polynésie les repas cuits par des Brahmanes ne sont pas dangereux pour les autres castes.
On trouve aussi d’autres analogies, et d’abord la dangerosité du sacré. Hutton prend l’exemple de la Birmanie. Dans ce pays pas de castes, mais des Intouchables. Les catégories: serviteurs du Temple, lépreux, déformés physiques, croque-morts, bourreaux et policiers (si le Gouvernement anglais n’avait pas aboli d’autorité cette dernière catégorie, Orwell qui était policier en Birmanie serait devenu Intouchable!). L’esclave de la Pagode est tabou parce qu’il est consacré à la Divinité et qu’il est dangereux d’avoir affaire à elle et à ceux qui lui appartiennent.
Hutton va plus loin. Il ne prétend pas seulement que le système de castes n’a été rendu possible que parce qu’il y avait en Inde des notions préexistantes à l’invasion aryenne. Il estime même qu’une grande partie de la religion hindoue est d’origine autochtone: ainsi le dieu des Indo-Européens, le dieu de la foudre, Indra (= Zeus = Thor, etc.), joue un rôle de plus en plus mineur et ce sont les autres dieux, plus anciens et autochtones, Shiva, Vishnou et Kali qui triomphent. Autres signes: la transmigration des âmes n’est pas un culte nordique; la vénération des ancêtres n’est pas un culte de Nomades; la crémation venait de l’Indus, les Aryens vénéraient trop le feu pour y brûler leurs morts; les Védas avaient prescrit le sacrifice des boeufs, le culte de la vache ne vient donc pas non plus des Indo-Européens. Et on pourrait continuer longtemps ainsi: culte du serpent, culte de Gamesh, l’éléphant, culte du lingam, etc. Le dilettante que je suis est satisfait. J’ai toujours eu du mal à comprendre comment les Aryens qui sont descendus vers l’Inde avaient autant dévié sur le plan de la religion de leurs cousins qui avaient envahi l’Iran. Quelle parenté pouvait-il y avoir entre la religion qui a produit Zoroastre et sa doctrine dualiste et monothéiste, si évidente et si éthique, et cette religion indienne complexe mais aussi primitive, intellectuelle tout en étant ritualiste, polythéiste mais aussi par certains aspects panthéiste ou même monothéiste, polymorphe avec ses écoles, ses sectes, ses élucubrations, ses doctrines et ses gourous. L’explication paraît simple: les apports locaux ont largement modifié les principes indo-européens initiaux. Cela semble d’ailleurs être également la thèse de notre grand orientaliste, Louis Renou (voir n° 2460-61 Louis Renou et Jean Filliozat: L’Inde Classique, Manuel des Etudes Indiennes, édit. Payot, Paris, 1947-53). Par contre les disciples de notre gloire nationale, Georges Dumézil, qui a fait cette découverte que tout le monde semble trouver géniale, à savoir que les Indo-Européens ont élevé la tripartition fonctionnelle de la société, prêtres, soldats, producteurs, en système du monde, et l’ont donc transposé sur le plan de la mythologie, ces indo-européanistes obstinés, tels que Bernard Sergent p. ex. (voir n° 2631 Bernard Sergent: Genèse de l’Inde, édit. Payot & Rivages, Paris, 1997) voient des traces de mythologie indo-européenne partout. Ainsi pour Sergent, Shiva n’est qu’un avatar de Dionysos et comme répondant de Vishnou il est allé déterrer un dieu germanique parfaitement inconnu, Vîdharr, compagnon de Thor, qui, d’après l’Edda de Snorri, en introduisant sa grosse godasse dans la gueule du loup Fenris, empêche celui-ci d’engloutir définitivement l’univers. Quand on veut à tout prix prouver quelque chose... Mais, encore une fois, je ne suis qu'un dilettante! 
Si ce système absolument unique de castes a pu se former en Inde, dit Hutton, beaucoup de facteurs ont probablement joué un rôle. Il a fallu la présence d’idées primitives sur le pouvoir qu’a la nourriture pour transmettre certaines qualités et d’idées similaires sur le totémisme, le tabou, le mana ou la force de vie, mais aussi des idées sur la pollution, les ablutions, la purification, des conceptions concernant la famille exclusive, la vénération des ancêtres, les repas rituels, la croyance dans la réincarnation et dans le karma (et donc la sanction du respect des devoirs envers sa caste), la croyance en la magie associée à certaines professions, la transmission héréditaire de ces professions et de leurs secrets artisanaux et l’existence de guildes. Mais aussi un isolement géographique, celui du sous-continent qui retient comme dans un filet toutes les immigrations venues du Nord. Et puis des antagonismes entre cultures, races, couleurs et entre conquérants et conquis. L’isolement de certaines tribus et leur intégration dans une société plus vaste. Enfin le développement de classes dotées de privilèges exclusifs religieux et sociaux. Et, last but not least, l’exploitation de la masse par une hiérarchie très intelligente qui avait développé une philosophie religieuse trop subtile pour le commun des mortels!
Qu’est devenu le système des castes après l’indépendance? Ce qui est certain c’est que la constitution indienne est égalitaire (elle a d’ailleurs supprimé en principe les Intouchables) et que beaucoup d’efforts ont été faits pour les basses classes et les hors-castes. Mais la religion hindoue et les traditions ont la vie dure. George de Vos cite le cas du Dr. Ambedkhar, un Intouchable, qui après des études en Allemagne, Angleterre et aux Etats-Unis (Université de Columbia), retourne en Inde et essaye de combler son handicap. Rien à faire, il n’est pas accepté socialement. Il devient avocat à Bombay, entre en politique, représente l’ensemble des Intouchables dans leur effort d’obtenir un meilleur traitement, devient même Ministre de la Justice dans le premier cabinet de Nehru et préside la commission qui rédige la nouvelle Constitution. Mais rien à faire. Peu avant sa mort il jette l’éponge, se convertit au Bouddhisme et incite ses amis à en faire de même.
Personnellement je ne prétends pas avoir une grande connaissance de l’Inde. Mais chaque fois que j’ai eu des relations professionnelles avec des Indiens je suis tombé sur des Brahmanes. Déjà chez Fives-Lille, on devait créer une fonderie en collaboration avec un partenaire local. Et je me souviens encore de l’effarement de mon ami Menu, brave ingénieur lillois, lorsqu’il pénètre dans le bureau de notre partenaire et que celui-ci, d’un large geste de son bras balaye le bureau et jette tout ce qui s’y trouvait par terre, puis sonne, fait entrer un serviteur et lui crie: ramasse et range!
Le partenaire indien du groupe français avec lequel notre groupe luxembourgeois a fusionné plus tard était un Brahmane originaire du Bengale. Têtu, je ne dirais pas comme un âne, car il était très intelligent, mais en tout cas totalement imperméable à toute suggestion. Il avait une totale confiance en lui-même. Et pourtant il n’avait jamais réussi à développer son affaire en plus de trente ans. Il avait même acheté contre l’opposition totale de la direction d’alors de notre groupe, une usine à chaînes allemande, d’occasion, qu’il avait payé en DM, puis pris un crédit en DM, et ce qui devait arriver, arriva: la roupie indienne, peu après, dévaluait de 60%. Sans compter qu’il n’a jamais réussi à faire marcher son usine à chaînes. Depuis lors il était en quasi-faillite permanente. Mais, est-ce parce qu’il était Brahmane, ou parce qu’il était réfugié du Bengale, un certain Ministère des Entreprises Malades, spécialement créé pour ce genre de situations en Inde, lui sauvait chaque fois la vie. Par ailleurs il avait un mépris total pour ses ouvriers comme pour ses cadres. A l’usine de chaînes qui se trouvait près de Bombay il n’entrait qu’avec un revolver dans sa poche. Et à l’usine de matériel de levage qui se trouvait près de Delhi où l’on travaillait d’ailleurs dans des conditions épouvantables, travailleurs accroupis par terre dans la boue, l’un des ouvriers m’a glissé subrepticement un papier dans la poche, un véritable appel au secours. Il avait d’ailleurs licencié le gros de ses ouvriers et travaillait presqu’exclusivement avec du personnel loué.
Comme je me trouvais à Delhi avec mon ami Gilbert, ancien Directeur de notre filiale anglaise, et que celui-ci connaissait notre partenaire ainsi qu’un autre Indien depuis leurs études à l’Université de Sheffield, nous nous sommes rendus chez cet autre ami, qui lui avait l’air normal, directeur d’une importante division du groupe Tata, et comme, en Inde, les conversations deviennent très vite très personnelles, intimes même, je me suis permis de lui demander si c’était le fait qu’il était Brahmane qui expliquait la personnalité de son ami. Il m’a immédiatement assuré qu’il n’en était rien, que ce genre de distinctions étaient du passé en Inde (il était probablement Brahmane lui aussi) et a tout de suite commencé à développer toute une théorie sur le besoin de pouvoir qu’ont certaines personnes pour l’accomplissement de leur identité, etc. On est très intellectuel en Inde. Mme West, une franco-américaine, ancienne de Harvard, qui dirigeait Paribas à Delhi et qui m’avait invité à dîner, me dit que si sur le plan professionnel son job était nul, elle était néanmoins contente d’être venue en Inde. Ni à Washington, ni à Paris, elle n’avait rencontré autant de gens intéressants! Les Indiens vous disent d’ailleurs tous qu’ils ne comprennent pas notre furie d’aller investir en Chine, alors que la population de l’Inde est aussi nombreuse, a les mêmes perspectives d’avenir, est plus proche géographiquement parlant, mais aussi culturellement, que l’Inde parle une langue européenne, l’anglais, alors que la Chine a non seulement une langue difficile à apprendre mais encore une écriture totalement hermétique. Et pourtant lorsque nous nous sommes rendus avec notre partenaire chez sa fille mariée, que Gilbert avait connue jeune, celle-ci nous a appris d’une manière tout à fait anodine au cours de la conversation que son beau-père était parti dans le Nord, après avoir abandonné tous ses biens et sa famille, pour finir sa vie comme ermite! Alors cela fait réfléchir. Et douter de la proximité culturelle entre l’Inde et l’Occident. Cela me fait penser à ce que dit Max Weber: c’est la conception indienne du salut, indissociable d’un retrait par rapport au monde et à l’action, qui est principalement responsable du fait que l’Inde, malgré sa puissance productrice et commerciale, n’a pas réussi à générer le capitalisme. Et quand je compare la situation actuelle de l’Inde à celle de la Chine et du Japon j’ai bien l’impression que c’est encore partiellement vrai aujourd’hui.
Que dit l’Indien de Trinidad, Naipaul? De son premier voyage au pays de ses ancêtres en 1962 il était revenu plutôt traumatisé par ce qu’il y avait vu (voir V. S. Naipaul: India, A Wounded Civilisation et V. S. Naipaul: An Area of Darkness, Viking, New-York). Puis il y revient 20 ans plus tard et trouve un pays complètement changé, un pays en révolution: voir n° 1821 V. S. Naipaul: India, A Million Mutinies Now, édit. Viking, New-York, 1990). Tout le monde se rebiffe, les Intouchables, bien sûr, qui s’appellent maintenant les Dalits, mais aussi d’autres groupes, tout le monde s’allie pour combattre le brahmanisme et les Brahmanes, qui se défendent bien sûr. Et puis il y a les gens du Sud, ceux qui parlent les langues dravidiennes, qui ont la peau plus sombre, et qui cherchent eux aussi leur revanche sur les gens du Nord, les Aryens, les gens à la peau plus claire, les Brahmanes encore et toujours. Il parle longuement d’un parti progressiste dravidien qui a gagné les élections à Madras et dans l’Etat du Tamil Nadu et qui a été créé par un personnage hors du commun, Peryar, un peu plus jeune que Ghandi, un peu plus âgé que Nehru, et qui commençait, paraît-il, tous ses discours par l’exhortation suivante: «Il n’y a pas de dieux. Il n’y a pas de dieux. Il n’y a pas de dieux du tout. Celui qui a inventé les dieux est un fou. Celui qui propage l’idée de dieu est un escroc. Celui qui vénère les dieux est un barbare». Ce qui n’empêche pas ses adeptes d’aujourd’hui de le considérer comme un prophète et de vénérer sa tombe!
Mais depuis le dernier voyage de Naipaul la religion hindoue s’est de nouveau renforcée. Le parti hindouiste détient le pouvoir au Parlement et donc au gouvernement. Et il y a un mois à peine le Monde publiait un article selon lequel les Intouchables (ils sont aujourd’hui 170 Millions!), désespérés une fois de plus, se convertissaient en masse à d’autres religions: bouddhisme, jaïnisme, religions chrétiennes et même religion musulmane. Les Brahmanes n’ont pas dit leur dernier mot.
Au Japon les Burakumin se sont organisés eux aussi pour se défendre contre l’injustice qui leur est faite. George O. Totten de l’Université de Californie du Sud (Los Angeles) et Hiroshi Wagatsuma de l’Université de Hawaï font l’historique de tous les mouvements politiques qui se sont succédés depuis le décret impérial de 1871 qui a déclaré l’égalité de statut et d’occupation professionnelle pour les Burakumin: création d’un mouvement de réconciliation, participation à des émeutes (contre le prix du riz), création d’un mouvement de «nivellement», et puis, après la guerre, création d’une Ligue de Libération des Burakumin et d’un parti politique. Mais d’autres études montrent que le problème, au moment de la publication des études de de Vos et de ses collègues, en 1966, était loin d’être résolu. Beaucoup de Burakumin vivaient encore dans des ghettos, les préjugés contre eux étaient toujours aussi vifs, même parmi les émigrés japonais aux Etats-Unis la discrimination contre les anciens Burakumin continuait du moins jusqu’à la deuxième génération, beaucoup de Burakumin essayaient de «passer» dans la société normale, mais souvent se heurtaient aux anciennes exclusions lorsque leur origine était révélée (en cas de mariage p. ex. la tradition japonaise voulant qu’à ce moment on retrace l’histoire des deux familles: ce sont les fameux registres familiaux, on en parlera encore). Et puis de Vos et Wagatsuma étudient aussi l’attitude psychologique des Burakumin et montrent comment eux-mêmes oscillent entre deux extrêmes: révolte contre l’injustice faite, d’un côté, et image négative de soi-même, abattement et attitude auto-destructive d’un autre côté. Un écrivain burakumin, Nakagami, mort en 1992, a eu beaucoup de succès au Japon. Il a même reçu le Goncourt japonais, le prix Akugatawa (voir n° 3313 Nakagami Kenji: Le Cap, édit. Philippe Picquier, Arles, 1996). Le Cap est le premier roman d’une trilogie, partiellement autobiographique. On y retrouve pourtant tous les stéréotypes: le travail dans la saleté (boue, excréments), l’alcoolisme, le sexe, la violence meurtrière, les malformations physiques (une main fendue sans doigts), la folie, et pour finir l’inceste. On dirait que l’écrivain ne peut faire autrement que de conforter l’image négative que la majorité a de sa propre communauté. Hier je lisais dans le Monde un portrait de l’acteur Jean-Pierre Bacri qui terminait son interview avec quelques convictions bien senties et en particulier celle-ci: «le tyran ne peut s’imposer qu’avec la complicité de l’esclave... Il y a un lien entre la servilité et l’arrogance». Même si je suis à moitié d’accord avec lui il faut quand même reconnaître que ce n’est pas aussi simple que cela. Et je pense à ce que Sartre disait à propos des Juifs: «ils portent tous une étoile jaune invisible». Les membres de la «race invisible» des Burakumin du Japon semblent tous marqués à jamais d’un stigmate indélébile.

56) n° 3259 Lionel Babicz: Le Japon face à la Corée à l’époque Meiji, édit. Maisonneuve et Larose, Paris, 2002.
57) n° 3260 Gerhard Gohl: Die koreanische Minderheit in Japan als Fall einer «politisch-ethnischen» Minderheitsgruppe, édit. Otto Harrassowitz, Wiesbaden, 1976.

Il y a encore aujourd’hui 650 000 Coréens au Japon. C’est ce qui reste des 2,5 millions de Coréens qui s’y trouvaient à la fin de la deuxième guerre mondiale et dont la plupart avaient été envoyés au Japon comme travailleurs forcés au temps de la colonisation nippone, entre 1910 et 1945 (ces chiffres ressortent d’un article publié par Philippe Pons en septembre 2003 dans le Monde). Une bonne partie de ces Coréens ont la nationalité nord-coréenne, n’ont pas de passeport et font encore plus l’objet de discriminations que ceux du Sud. Car les Coréens ne sont guère aimés au Japon, souvent traités de «mangeurs d’ail» sur un ton de mépris et évidemment très peu intégrés dans cette société rigide et uniforme que constitue le peuple japonais. Il y a un certain paradoxe dans ce sentiment de supériorité des Japonais quand on pense que c’est quand même la Corée qui leur a apporté la culture chinoise, en paquet complet: écriture, Confucius et Bouddhisme.
Le livre sur les Aïnous de Takakura comporte une planche qui montre l’archipel nippon vu du Nord et qui, à mon avis, explique bien des choses quant à la stratégie politique de ce pays. On voit que l’arc de cercle de l’archipel se termine au nord par l’île de Hokkaïdo qui se prolonge par deux cornes, l’une étant l’île de Sakhaline qui touche la Mandchourie, l’autre étant le collier d’îles des Kouriles qui se termine au Kamtchatka russe, ce qui explique à la fois la conquête des Aïnous et les craintes éprouvées historiquement devant les Mandchous, les Mongoles et les Russes. Quant au sud il se termine tout près de cette excroissance du continent asiatique qu’est la Corée. Cette Corée qui devient progressivement un véritable objet de fixation pour les élites de l’époque Meiji.


J’ai beaucoup aimé l’étude de Babicz. Il ne se contente pas de rapporter des faits. C’est une véritable histoire de l’évolution de l’image que l’on se fait des Coréens, l’évolution des mentalités et des visions du monde, depuis le début de la révolution Meiji jusqu’à l’annexion définitive de la Corée en 1910. Une histoire basée sur la presse, les témoignages, les livres, les prises de position de certains intellectuels et les textes politiques.
Quels sont les faits historiques qui ont précédé Meiji? D’abord une expédition en Corée d’une impératrice japonaise au troisième siècle. Tout est un peu mythique dans cette histoire, l’impératrice comme l’expédition. Mais ce qui est important c’est que l’expédition va être désignée par le nom de «punitive». Déjà un signe. Et puis il y a les tentatives d’invasion du Japon par Koubilaï Khan au 13ème siècle. Dont la dernière échoue grâce à ce fameux «vent divin», le «kamikaze». Est-il passé par la Corée? Je ne le crois pas, mais ce qui est certain c’est qu’il s’est fait accompagner de bateaux et de soldats coréens. Donc la Corée fait peur, pas à cause des Coréens eux-mêmes mais à cause de ceux qui peuvent en prendre le contrôle. Et puis vient l’expédition sanglante de Hideyoshi à la fin du 16ème. Hideyoshi était celui qui avait réussi à refaire l’unité du Japon après un siècle de royaumes combattants. Cela a fini par lui monter à la tête. Et à lui donner l’idée de d’abord conquérir la Corée, puis la Chine, puis le monde (ce n’est pas la dernière fois que ces insulaires, décidément ignorants du reste de l’univers, feront preuve d’irréalisme). Il va ravager littéralement la péninsule coréenne jusqu’à Séoul, massacrer les populations, détruire les palais, jusqu’à ce que la Chine intervienne et que les Japonais, prenant prétexte de la mort de Hideyoshi, se retirent. Après cela c’est le long règne plus ou moins pacifique des Tokugawa. Il n’empêche, le raid de Hideyoshi a laissé d’amers souvenirs en Corée et va nourrir une haine séculaire contre les Japonais. Au Japon, par contre, on va encore une fois en faire un mythe et prétendre que Hideyoshi a rendu service à la Corée en pacifiant le pays.
Quelle est la situation au début de l’ère Meiji? Les Américains avaient imposé leur volonté au Japon, tout de suite suivis par les Russes, les Anglais, les Hollandais, les Français et tous les autres. Les traités commerciaux qu’on forçait les Japonais à signer étaient inégaux. Les Occidentaux continuaient à se partager la Chine. La Corée se ferme. Grâce à un incident militaire provoqué le Japon réussit à en obtenir l’ouverture en 1876. Notez que le Japon a quelques excuses. Il a quelques raisons de craindre l’ Occident. Les Russes construisent le Transsibérien (et les Anglais le Transcanadien). D’ailleurs après 1876 la menace russe va se préciser et le Japon va considérer la Corée comme sa première ligne de défense: la Corée devient «la muraille du Japon».
Et puis le Japon connaît les théories racistes européennes qui considèrent la race jaune comme inférieure. Alors le Japon hésite entre deux attitudes: se démarquer de l’Asie ou s’en trouver solidaire. S’en démarquer veut dire faire semblant de faire partie des civilisés, défendre les autres Occidentaux lors des émeutes de Pékin, copier les Occidentaux en imposant à la malheureuse Corée le même genre de traités inégaux que le Japon a subis et sous le prétexte de venger son honneur. Copier aussi l’Occident en assimilant le fait que la loi du plus fort est à la base des relations internationales (plus tard lorsque la première délégation japonaise va se rendre aux Etats-Unis et puis parcourir l’Europe, Bismarck va leur en faire la leçon).
L’autre attitude, celui de la solidarité asiatique, consiste pour le Japon (et cette attitude va encore être la sienne pendant la deuxième guerre mondiale) à prendre le leadership des pays asiatiques. De la Chine qui ne bouge pas et de la Corée qui est arriérée. Car l’image de la Corée va devenir de plus en plus négative. Dès le début de l’ère Meiji, alors que la Corée a repoussé les explications qu’on lui a données: il n’y a plus de shogoun, c’est l’Empereur qui règne, - ce que la Corée ne peut accepter: pour elle il ne peut y avoir qu’un seul Empereur, celui de la Chine - l’élite dirigeante japonaise considère que la Corée est un pays à l’esprit étroit, primitif, aux usages politiques bornés, en un mot, un pays stupide. Après les événements de 1876 qui ont conduit à l’ouverture forcée de la Corée, on entend dire de plus en plus que le Japon est civilisé et la Corée barbare. Les journalistes qui voyagent en Corée reviennent avec leurs idées préconçues: la Corée est un pays primitif et insalubre, les Coréens sont stupides, opprimés et soumis, la Chine est leur référence suprême. Il faut donc ouvrir et guider le coeur obstiné de la Corée. Une Asie civilisée, sous la conduite du Japon, fera obstacle à l’impérialisme occidental.
En 1882 un nouvel incident, une mutinerie, entraîne une nouvelle intervention militaire japonaise tout de suite contrée par les Chinois. Et puis en 1884 des réformateurs coréens pro-japonais font un coup d’état immédiatement abattu par les Chinois. L’idée qu’il faudra un jour arracher la Corée à l’influence chinoise commence à prendre de la force. D’autant que les Russes courtisent également la Corée et qu’en 1888 un traité est signé entre les deux pays. Le plus célèbre des réformateurs coréens, réfugié au Japon, est continuellement sous la menace de tueurs chinois et coréens (on croirait du Tintin sauf que dans ce cas les tueurs ne sont pas japonais mais chinois). Finalement il est attiré à Shanghaï où il est assassiné en 1894. Son corps est transféré en Corée et dépecé. C’est un cri d’horreur dans tout le Japon. La même année il y a des émeutes de paysans en Corée encadrées par un mouvement sectaire. Les Chinois interviennent. C’est trop. La guerre est déclarée le 1er août. Fin juillet, déjà, un gouvernement réformateur pro-japonais est installé à Séoul qui prend d’ailleurs des mesures bien intéressantes: abolition des distinctions de classes, interdiction de l’esclavage (il existait donc encore?), intégration des parias dans la société (les fameux parias coréens dont j’ai parlé à propos des Burakumin) et puis une grande réforme de l’administration et du système fiscal. La guerre est de courte durée. Dès février 1895 la flotte chinoise est entièrement détruite. Mais la victoire est amère. Russes, Français et Allemands interviennent pour limiter les visées territoriales des Japonais. C’est la déception, l’humiliation. Et la menace russe est toujours là, plus forte que jamais. La reine coréenne, Min, remplace les ministres réformateurs par des pro-russes.
La reine Min a 44 ans. Son époux le roi est un fantoche. Elle est belle, charmeuse, intelligente. L’ambassadeur du Japon, un fin diplomate, est remplacé en 1895 par un militaire. Et c’est là que le Japon démontre qu’il est encore bien barbare: le 8 octobre 1895, à l’aube, le militaire en question, avec quelques soldats et quelques bandits locaux, entre dans le palais royal et commet un véritable massacre. La reine a sa belle gorge tranchée, son corps est traîné par les couloirs jusqu’au jardin où il est brûlé avec du kérosène. La scène est aujourd’hui largement illustrée et montrée aux touristes du monde entier qui visitent à Séoul l’ancien palais Kyongbokkung. Le miltaire et ses acolytes sont déférés devant un tribunal au Japon et acquittés «faute de preuves».
Mais avec tout ceci le problème russe n’est pas résolu. On cherche à négocier avec les Russes. Sans grand résultat. Puis comme on est déjà plus au fait de la situation internationale et qu’on sait que les Anglais sont opposés aux Russes, on signe un accord d’amitié avec l’Angleterre en 1902. Entre-temps le Japon a fait d’énormes progrès sur le plan militaire. Et va finalement déclarer la guerre à la Russie le 10 février 1904. Non sans avoir comme il en a l’habitude attaqué la flotte russe deux jours avant (décidément ces gens ne sont pas civilisés!). Et les Russes à l’étonnement du monde entier vont subir une défaite cuisante. Devant les journalistes du monde entier, parmi lesquels - comme le rapporte justement Hugo Pratt dans une des aventures de Corto Maltese - le romancier américain Jack London, qui revient fou furieux à San Francisco, plus raciste anti-jaune que jamais, les Japonais n’ayant jamais voulu que des correspondants de guerre viennent voir ce qui se passe au front, mais étant heureusement pour nous passé par la Corée, ce qui nous vaut un épisode merveilleux dans son dernier roman, l’un de ses meilleurs à mon avis, le Vagabond des Etoiles, l’épisode où le héros rêve d’avoir été, dans une autre vie, un matelot anglais amoureux, non pas de la malheureuse reine Min, mais d’une princesse coréenne du 18ème siècle!
Le traité de paix avec la Russie est signé en septembre 1905. La Corée devient protectorat japonais. Les droits japonais sont reconnus par les Anglais et les Américains (qui eux-mêmes ont mis la main sur les Philippines après avoir défait les Espagnols). Et puis il suffit d’un incident, comme souvent dans l’histoire, un assassinat, celui de l’ancien Résident Général japonais en Corée (les terroristes sont toujours les alliés objectifs bien qu’inconscients de ceux qu’ils sont censés combattre), pour que, le 22 août 1910, le Japon annexe purement et simplement la Corée. Le traité est assez court: Article 1er: Sa Majesté l’Empereur de Corée concède totalement et définitivement sa souveraineté entière sur l’ensemble de la Corée à sa Majesté l’Empereur du Japon - Article 2: Sa Majesté l’Empereur du Japon accepte...
Et le monde entier accepte le fait accompli.
Et cela va durer jusqu’à la défaite du Japon en 1945.
Pendant toute cette suite d’événements qui vont de l’ouverture de 1876 jusqu’à l’annexion, Babicz nous montre constamment comment évolue l’idée que les Japonais se font des Coréens. Quand on les représente en images ils portent toujours le chapeau coréen, un grand habit blanc, la barbe et une longue pipe. Leur visage exprime la surprise, la naïveté, la colère ou la bêtise. Ce sont des êtres étranges et primitifs. Ils sont forts (ils pourraient faire d’excellents travailleurs) mais ils sont indolents, immatures, pauvres, asociaux, dépravés, sales. Ils adorent l’ail et le poivre et mangent des poissons séchés qu’ils rompent avec la main. Ce genre d’images permet de justifier beaucoup de choses. Je ne comprends pas pourquoi on n’a jamais fait ce genre d’études en Europe pour montrer p. ex. comment a évolué l’idée que l’on s’est faite des Juifs dans les divers pays européens au cours des deux siècles qui ont précédé l’holocauste.
Mais il y a néanmoins une grande différence. Le Japonais n’a jamais déduit de cette image catastrophique du Coréen qu’il était d’une race inférieure. Non, mais on verra que la conclusion qu’il en tire n’est pas meilleure. Le Coréen est de la même communauté raciale que le Japonais. Il peut donc progresser. Il suffit de le guider. Il y a même un certain romantisme dans tout cela: au fond les Coréens rappellent l’état dans lequel se trouvaient les ancêtres des Japonais d’aujourd’hui avant qu’ils ne se tournent vers la modernité. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas de les mépriser. Car à l’époque Meiji, du moins pendant une certaine période, on n’hésite pas à mépriser l’état ancien. On a vu que le Professeur Fenollosa a dû convaincre l’élite du moment que l’art traditionnel japonais valait la peine d’être sauvé et qu’à l’époque de Lafcadio Hearn l’enseignement de l’anglais était devenu obligatoire dans toutes les écoles secondaires. Des historiens japonais cherchent à expliquer pourquoi les Coréens n’ont pas évolué de la même manière que les Japonais: la raison serait à chercher dans l’absence d’une époque féodale (c’est bizarre, mais c’est justement par la féodalité que l’on explique la stagnation de l’Empire Ottoman!). Et puis cette communauté raciale permet de développer une idéologie: l’annexion de la Corée n’est rien d’autre que le rétablissement d’une unité raciale originelle, c’est le retour d’une branche collatérale à sa branche principale. Les Japonais ne sont pas des colonisateurs. L’assimilation des Coréens est un simple acte d’intégration politique entièrement justifié.
L’histoire de l’occupation japonaise est connue. D’abord une dictature militaire très dure jusqu’en 1920 pendant laquelle on écrase toute résistance et on japonise le pays. Puis vient une période un peu plus calme pendant laquelle certains mouvements culturels coréens arrivent à nouveau à faire évoluer la langue et l’écriture coréenne, mais pendant laquelle le pays est mis en coupe réglée. La terre est expropriée et donnée à de grandes sociétés d’exploitation agricole japonaises et à des fermiers japonais (d’ailleurs en 1918 il y avait déjà 300 000 colons japonais en Corée). L’appauvrissement des paysans du Sud qui en résulte est la cause principale de l’immigration coréenne au Japon (40000 en 1920 - 400000 en 1930 - 600000 en 1936). Les zones de pêche sont données aux Japonais. L’exploitation des forêts est telle que le pays en souffre encore aujourd’hui.
Et puis on impose une politique d’assimilation radicale. On confisque et brûle des livres d’histoire coréenne. On réécrit l’histoire. On limite l’accès des enfants à l’enseignement. Et puis progressivement on interdit l’enseignement du coréen et on le remplace par celui de la langue et de l’histoire japonaises. En 1938, lorsque le régime se durcit à nouveau à cause de la guerre, le coréen est interdit dans l’enseignement secondaire. En 1941 le cursus japonais est imposé dans les écoles coréennes. En 1943 le coréen est supprimé dans les écoles primaires. Et on instaure le crime d’opinion et des juges de «pensée»! L’Allemand Gerhard Gohl qui a soutenu une thèse sur la minorité coréenne au Japon dit que si les Allemands, en occupant les pays slaves ont engagé une politique d’extermination pure et simple, les Japonais, eux, ont perpétré sur les Coréens un véritable ethnocide culturel.
Mon ami Bob qui a été le premier Français à réussir à vendre aux Coréens un projet industriel d’envergure, une usine sidérurgique, me racontait qu’au cours des négociations, sachant que ses principaux concurrents étaient japonais, il avait à plusieurs reprises essayé de titiller leur fibre patriotique. «Comment pouvez-vous passer commande aux Japonais après ce qu’ils vous ont fait?» leur dit-il. «Au moins eux on les connaît» lui répondirent-ils, «vous on ne vous connaît pas». D’ailleurs me dit encore Bob, la langue de communication était le japonais. Et c’est lui qui m’avait soutenu que le coréen avait été interdit pendant l’occupation (l’annexion devrais-je dire). J’avais peine à le croire. Moi-même lorsque j’ai visité l’ancien palais royal Kyongbokkung et ses jardins j’ai été étonné de voir qu’on avait construit directement adossé à l’entrée un immense building à l’architecture stalinienne. Ce sont les Japonais, me dit le guide. Le bâtiment abritait leur administration. Ils ne sont pas rancuniers ces Coréens, me dis-je. Ils auraient pu le faire sauter à la dynamite!
Et puis en 1943 les Japonais commencent à incorporer de force (comme en Alsace) de jeunes Coréens dans l’armée japonaise. Et on a recours au travail forcé: 4,2 Millions en Corée même, 1,3 Millions de travailleurs envoyés au Japon, surtout dans les mines de charbon. A la fin de la guerre il y avait près de 2,5 Millions de Coréens au Japon! La plupart rentrent bien sûr chez eux. Mais près de 600 000 restent finalement dans leur pays «d’accueil». Majoritairement il s’agit de gens qui avaient immigré dans les années 30, des fils de paysans ou de pauvres métayers originaires du Sud, en partie analphabètes. Il faut dire qu’ils se sont fait piéger par les forces d’occupation alliées qui à un moment donné ont cherché à freiner le retour au pays (la situation en Corée était plutôt anarchique et les gens commençaient déjà à refluer en masse du Nord) en leur imposant des conditions inacceptables (laisser tout ce qu’ils possédaient au Japon). C’est cette population que Gohl va étudier sur place au cours des années 72-73. Il l’appelle une minorité politico-ethnique. Une minorité qui n’a pas seulement comme toutes les minorités telles les Noirs et les Hispaniques aux Etats-Unis p. ex., à se faire une place dans la société majoritaire et à s’y faire accepter, mais sert en plus de punching-ball dans la relation triangulaire Japon - Corée du Sud - Corée du Nord. Ces deux derniers pays étant eux-mêmes manipulés par les deux grands acteurs de la guerre froide.
Il serait trop fastidieux de retracer toute l’histoire politique de cette minorité depuis la fin de la guerre. D’ailleurs elle ne fait que confirmer ce que rapporte Philippe Pons dans son article du Monde. Bien que la majorité des Coréens du Japon étaient originaires du Sud ils ont considéré comme un devoir patriotique d’adhérer à l’organisation inféodée au Nord, aujourd’hui Chosen soren, plutôt qu’à celle, pro-Sud, appelée Mindan. Pour ces immigrés plutôt défavorisés et vivant avec le souvenir de ce qui s’était passé, «la Corée du Nord incarnait l’identité coréenne alors que le Sud était sous le joug de dictatures pro-américaines», dit Philippe Pons. En plus Chosen soren a été beaucoup plus active que Mindan, créant tout un ensemble d’organisations de soutien (femmes, chambre de commerce, associations de juristes, écoles, université même) et disposant, en plus, de moyens financiers considérables mis à sa disposition par la Corée du Nord. Et puis tout récemment c’est le scandale: la Corée du Nord admet avoir procédé à des enlèvements de Japonais et on apprend qu’une cellule secrète de Chosen soren y a participé. Alors c’est la fissure entre l’organisation et ses sympathisants. Mais les Coréens du Japon en sont une fois de plus les victimes. La majorité d’entre eux, toujours par patriotisme, dans les années 50, se sont enregistrés comme des citoyens du Nord. Or le Japon ne reconnaît pas la Corée du Nord. Ils n’ont donc pas de passeport et, comme le dit Pons, «restent victimes de discriminations bien enracinées».
Gohl a étudié cette discrimination en détail. Elle est d’autant plus étonnante que les Coréens japonais d’aujourd’hui ne se distinguent plus des Japonais ni par la parole, ni par leur attitude, ni par leur habillement, ni même par leur nom qu’ils ont dû japoniser en 1939. Et pourtant les membres de la minorité coréenne ont aujourd’hui encore moins de chances d’être engagés par une grande entreprise que les Burakumin. Les uns et les autres peuvent être éliminés sur la base du fameux registre familial. Mais les Burakumin disposent aujourd’hui d’une organisation de défense puissante et dans le cas des Coréens l’entreprise a un argument de plus pour refuser de les engager: la nationalité. Des étrangers ne peuvent occuper un poste de responsabilité; des conflits pourraient conduire à des complications diplomatiques; les Coréens risquent d’être des crypto-communistes. Obtenir la nationalité japonaise - à supposer que le Coréen en accepte l’idée - semble également difficile. De 1952 à 1970 seuls 55 000 Coréens ont pu obtenir la nationalité japonaise. Les raisons qui permettent de refuser la nationalité sont surtout économiques ou politiques. Le mariage mixte est également difficile. D’ailleurs il n’est pas certain que l’enfant d’un tel mariage soit mieux accepté.
Car finalement tout est une question d’acceptation par la société. Gohl cite une étude comparant la façon dont les Japonais considèrent Américains, Chinois, Coréens ainsi que d’autres Asiatiques. 65% accepteraient de recevoir un Américain pour une nuit chez eux, 24% un Chinois et moins de 10% un Coréen. L’image défavorable de la minorité en question a pu jouer: criminalité plus grande que la moyenne, situation sociale et économique inférieures, sympathies supposées pour un pays communiste et considéré comme ennemi. Mais il est aussi probable - Gohl ne le dit pas - que l’histoire a laissé des traces. L’image ancienne du Coréen sale, arriéré, stupide a dû rester ancré dans la mémoire collective. Et le souvenir de la Corée colonie japonaise. Il ne faut pas oublier que le Japon n’a jamais fait son grand mea-culpa, en tant que société, comme l’Allemagne a été obligée de le faire. La société ne se sent encore aujourd’hui pas coupable. Pas coupable des exactions exercées dans toute l’Asie, de l’exploitation, des massacres, des tortures, des camps, des expérimentations médicales, des déportations, des femmes envoyées de force dans ce que dans l’Armée française nous appelions des BMC, des Bordels Militaires de Campagne. Peut-être était-ce trop demander. Qu’une population entière perde la face...
Et puis Gohl revient sur cette particularité de la société japonaise, si difficile à comprendre, cette incroyable homogénéité, cet esprit de groupe. L’individu, au cours de sa socialisation, dit-il, est lié à un groupe défini, fonctionnant comme une famille, et auquel il est supposé participer émotionnellement. Ce comportement est rationalisé par la valorisation de traditions de familles ou d’entreprises. La montée sociale de l’individu n’est pas seulement conditionné par sa formation scolaire ou sa performance, mais plus que partout ailleurs par des relations personnelles particulières. A cette très forte loyauté envers un groupe correspond une délimitation hostile à l’égard des membres d’autres groupes. Pour quelqu’un qui vient de l’extérieur c’est donc du tout ou rien: ou bien il est totalement socialisé à l’intérieur du groupe ou il est reconnu comme quelqu’un de fondamentalement différent.
Le même mécanisme opère dans les relations entre Japonais et autres nationalités. Il existe d’ailleurs au Japon une institution qu’on a déjà citée plusieurs fois et que l’étranger ignore en général: ce sont les registres familiaux qui sont en même temps de véritables passeports généalogiques (cela ressemble aux «Ahnenpass» que devaient établir tous les Allemands - et nous aussi en Alsace pendant l’occupation - pour déceler les éventuelles ascendances juives). Sauf qu’au Japon c’est une institution ancienne. Le Professeur Yoshiie Yoda dont je vais encore parler à propos de la révolution Meiji prétend que de nombreux villages japonais disposaient déjà d’archives dès le 17ème siècle. Gohl cite un texte qui est considéré comme une interprétation officielle du système et qui dit: «Le registre familial n’est établi que pour les Japonais et il l’est pour l’ensemble des Japonais. Il y a donc un lien étroit entre registre familial et nationalité». Je disais au début de cette étude des relations sino-coréennes que le Japonais ne méprisait pas le Coréen pour des raisons racistes. En fait ce n’est pas la race qui compte pour lui. C’est l’origine commune. C’est l’homogénéité. Tant que cela persistera, les Aïnous, les Burakumin et les Coréens, ces corps étrangers, peuvent toujours essayer. Ils n’arriveront jamais à intégrer le corps social japonais. Car celui-ci est comme protégé par une invisible et impénétrable membrane.


(2003)


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