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Tome 3 : K comme Kafu (Nagaï)
(Vie professionnelle, découverte du Japon)
 

L'Ile Nue. C'est en découvrant l'Ile Nue que j'ai été frappé pour la première fois par cette grâce japonaise, ce culte du regard. C'est au moment où la guerre d'Algérie finissait que nous avons été voir ce film, Annie et moi, et que nous en avons été émus jusqu'aux larmes. Un film lent, simple, blanc et noir, évident, dont les dialogues sont absents, dont les images vous submergent. Une femme monte un seau d'eau jusqu'au sommet de l'île, ployée sous la charge. Elle le renverse. L'homme la gifle. Un enfant, malade, geint sur une natte et se meurt. Les parents paniqués le transportent à travers une foule en liesse. Les pétards claquent et la fête continue.
J'ai toujours aimé me laisser aller aux images, tel un enfant jouissant de leur rythme lent, de leur durée. J'aime quand le cinéma se souvient qu'il est d'abord art visuel. Il y avait Renoir, Visconti. Aujourd'hui il y a les Anglais. Quelquefois on tombe tout à fait par hasard sur un tel film. Un jour, en voyage, j'ai vu un film mexicain: Red (Le Filet) avec Rossana Podesta. Une femme, deux hommes qui s'observent et s'épient. Aucun dialogue ou presque. Avec de tels films on jouit d'être voyeur.
Des films japonais j'en ai vus beaucoup, après L'Ile Nue. Des histoires de fantômes, de renardes (les sorcières chinoises et japonaises), de terribles et anciennes batailles navales dont les héros remontent de la mer, et tous les films du grand Kurosawa. C'était une esthétique nouvelle. J'en tirais une impression de violence. Pourtant on est loin de la violence occidentale, de celle des films américains, des Easy Rider, des films de Mafia, des western-spaghetti et de toutes ces tueries gratuites. Dans les films japonais, on suggère. La cruauté est mentale. On imagine la souffrance qu'aura à supporter, tout à l'heure, le samouraï indigne qui devra utiliser son pauvre sabre en bois pour exécuter son seppuku.
Et puis j'ai découvert les Ukiyo-e. Je ne sais plus où ni comment. Je crois que Marabout sortait des livres de poche, en couleurs, sur les grands peintres. Hiroshige s'y trouvait, Hokusai aussi. Des timbres aussi apparaissaient, des timbres japonais reproduisant ces personnages d'acteurs, si caractéristiques, si expressifs, créés par Sharaku, ce peintre d'Ukiyo-e dont on sait si peu, sauf qu'il est apparu soudain, tout de suite dans toute la maîtrise de son art, dessinant exclusivement des acteurs de Kabuki, puis disparaissant sans laisser de trace. Et puis j'ai commencé à m'intéresser sérieusement à cet art qui me fascinait. Qui me fascine encore. J'ai découvert que ceux qui étaient les plus connus, Hiroshige et Hokusai, représentaient déjà la fin d'une longue évolution, qu'il y en avait d'autres qui me paraissaient encore supérieurs: Utamaro, Kiyonaga, etc... Je continuais à admirer cette richesse de couleurs et cette vie en mouvement, mais je trouvais aussi qu'il y avait beaucoup de conventionnel, surtout dans les paysages. Le Fujiyama me paraissait plus théorique que réel, simplifié, symbolisé. De même que la fameuse vague de Hokusai, qui est aujourd'hui aussi galvaudée que la Mona Lisa et, comme elle, utilisée à tort et à travers dans tous les pastiches et toutes les publicités et qui tient cet air de méchanceté et de menace de la manière dont elle est représentée, hors de toute imitation du réel, mais avec de petites gouttes stylisées qui ressemblent à des griffes, des griffes de tigre et qui vous font peur.
A Tokyo on m'a dit qu'il n'y avait pas de grand musée de peinture, mais que si l'on voulait voir des Ukiyo-e il fallait les chercher dans les petits musées consacrés à des collections privées. Je suis donc allé voir un petit palais près du parc Asuka qui possédait près d'un millier d'estampes et en exposait un certain nombre, à tour de rôle, suivant des critères compliqués, la saison, les thèmes, etc... Les estampes étaient superbes. Il y avait en particulier de grands panneaux d'Hiroshige qui me réconciliaient à nouveau avec lui, car ils débordaient de vie et d'humour et éclataient de couleur. A l'entrée on vendait des livres consacrés aux différents peintres. Les livres d'art au Japon ne sont pas très chers. L'inconvénient c'est qu'ils sont écrits entièrement en japonais. Mais on constate que presque tous les grands de l'Ukiyo-e ont consacré autant leur attention à la représentation minutieuse des fleurs, des oiseaux, des insectes même. Des dessins qui allient réalisme et esthétisme, mais qui en même temps donnent une impression de vie telle, qu'à côté d'eux, les roses de Redouté et les oiseaux d'Audubon paraissent être de simples planches pour cours d'Histoire naturelle. Je ne sais comment ils arrivent à donner cette impression. Peut-être par l'attitude, la disposition des sujets. Peut-être par une malformation, une exagération glissée subrepticement quelque part qui fait que c'est la plante ou la chenille elle-même que l'on croit voir et non plus sa représentation.
De toute façon, il reste encore pour moi un certain mystère dans cet art dans son ensemble. Il est curieux de voir juxtaposés dans une même estampe cette minutie de dessin dans les détails, les branches de cerisiers, les lanternes, les rutilantes étoffes, et par ailleurs, cette simplification qui suggère, qui symbolise les lignes du paysage par exemple, ou le mouvement des personnages qui est presque caricature alors que les visages restent blancs et sans expression. Si ce n'est - mais c'est là encore convention et représentation - les visages déformés par les rictus des acteurs de théâtre japonais.
Pour moi l'art de l'Ukiyo-e, c'est d'abord la beauté à laquelle tout Japonais rend hommage car il est esthète et d'une manière essentiellement cérébrale. C'est ensuite la vie, elle-même rendue par la couleur et le mouvement, et qui montre que le Japonais est aussi un jouisseur, et qui a une santé vitale à toute épreuve. Et puis c'est le signe qui est convention, symbole, représentation et qui fait appel à la fois à ce très grand respect de la tradition et des conventions sociales - et qui provient probablement du fait que c'est un peuple à la fois très homogène et très isolé sur son archipel - et à cette grande capacité d'intellectualiser, qui est également un élément important de sa manière de concevoir l'esthétique.
En tout cas, c'est un art à part, et on comprend qu'il a dû frapper tous les esprits lorsqu'il a enfin pénétré, tardivement, le monde occidental. J'ai retrouvé, à une vente de livres à Paris, une collection presque complète d'une revue appelée Le Japon Artistique, lancée en 1888 par Samuel Bing, qui a été l'un des grands promoteurs de cet art en France (et même en Europe, puisque la revue a été publiée simultanément en anglais et en allemand), qui a effectué plusieurs voyages en Chine et au Japon, et qui a ouvert une galerie à Paris sous le même nom (nom changé plus tard en Art Nouveau). On est étonné de voir les connaissances déjà accumulées en si peu de temps sur cet art que l'on découvrait. Le Japon, après ses mauvaises expériences avec les Occidentaux, ne s'est rouvert qu'en 1854, et les premières estampes ont dû apparaître aux expositions de Paris et de Londres au cours des années 1860. L'un des frères Goncourt, Edmond, a écrit des monographies sur Utamaro et sur Hokusai. Van Gogh, à la même époque, copie des estampes de Hiroshige. Les Nabis s'inspirent ouvertement de l'Ukiyo-e. Et l'Art Nouveau adopte son aspect décoratif et son esthétisme.
Si Kafu a été longtemps mon écrivain japonais préféré, c'est que justement dans La Sumida, on retrouve l'ambiance douce et nostalgique des estampes des grands maîtres. Des grands maîtres qui utiliseraient plutôt les couleurs pastel. Car c'est un livre de souvenirs, de son adolescence quand il errait à travers les quartiers du vieil Edo aujourd'hui disparu, cherchant à rentrer dans les théâtres, traînant son spleen, le long de la Sumida et de ses brumes. C'est le plus beau de ses livres, du moins de ceux que je connais. Les autres parlent surtout de geishas, de prostituées, d'acteurs. On est encore dans l'Ukiyo-e qui veut dire "monde flottant", qui est celui des quartiers de plaisir, et qui décrivait d'abord, à l'origine, ce monde-là.

Il est d'ailleurs curieux de constater que la revue de Monsieur Bing ne mentionne jamais - j'ai lu soigneusement tous les numéros - les fameuses estampes érotiques. L'époque était trop prude. Or elles représentent pourtant une part non négligeable de l'œuvre d'un grand nombre d'artistes. Et il y aurait, là aussi, pas mal à redire sur cette tendance à symboliser, à caricaturer. Car les postures sont souvent bien incommodes et les sexes, toujours énormes et complètement hors de proportion, comportent toujours des détails anatomiques, des poils crochus, des testicules ridées, qui en font quelque choses de monstrueux, vecteurs d'une pulsion primitive à laquelle rien ne peut résister.
En littérature pourtant, ce n'était pas par Kafu que j'avais commencé mon exploration japonaise mais par Mishima. Il était à la mode dans les années soixante. Mais c'est un esprit trop tourmenté à mon gré. Visiblement il vivait mal son homosexualité, compensait par un militarisme et un nationalisme effrénés - il est vrai qu'il pouvait, à bon droit, être choqué par l'influence grandissante des valeurs "mac-arthuriennes" - et finalement, il se complaît dans la description de la pourriture, de la décomposition. Peut-être est-ce une certaine rédemption par la boue. Cela me fait penser à ce peintre japonais qui vit aux Etats-Unis (et dont j'ai trouvé bizarrement un livre d'art dans une librairie à Johannesbourg), Masami Terahoa, et qui refait de l'Ukiyo-e - des estampes superbes d'ailleurs, on voit qu'il a bien assimilé la tradition - mais dans lesquelles, des acteurs en costume de Kabuki, mangent des spaghettis bolognaise, assis dans une pizzeria, et de jolies geishas, aux visages poudrés, allongées dans leur baignoire, ouvrent délicatement des sachets de capotes anglaises.
J'avais lu aussi plusieurs romans de Kawabata, mais ce n'est qu'avec Grondements dans la Montagne que j'ai vraiment commencé à apprécier cet écrivain. Et pourtant cela commençait mal. Le héros principal du roman a à peine la cinquantaine passée et l'auteur ne parle jamais autrement de lui qu'en l'appelant "le vieil homme". Je pensais d'abord à une faute de traduction. J'avais cinquante-cinq ans en lisant le livre et j'avais du mal à envisager qu'on pouvait m'appeler "vieil homme" ou "le vieux". Il est vrai qu'il faut bien commencer un jour. Le problème de la vieillesse semble beaucoup préoccuper Kawabata. C'était déjà le thème principal du Maître de Go. Mario Varga LLosa dans La Vérité pour le Mensonge signalait un roman de Kawabata appelé Les Belles Endormies. J'ai eu un peu de mal à me le procurer. Mais cela en valait la peine: on y décrit une institution où de vieux messieurs rabougris, tremblotants et frileux, viennent contempler dans des chambrettes bien coquettes de toutes jeunes filles endormies par un soporifique puissant, et ont le droit - sans rien faire d'autre - à se couler dans leurs lits et réchauffer leurs vieux os contre leurs corps nus, chauds et soyeux. Il fallait un Japonais pour inventer une histoire pareille. Mais il faut aussi être japonais pour toujours revenir à la nature. Se réjouir, comme dans Grondements, de la vue d'une colline couverte de pins, aperçue à travers les vitres d'un train de banlieue qui file ou, dans son jardin, jouir de l'entrelacs des bambous ou de l'éclosion d'une fleur de lotus. Le Japonais est un voyeur. Mais un voyeur sélectif.
Philippe Pons qui est correspondant du Monde en Extrême-Orient, a écrit une monographie sur le Japon pour Points Planète au Seuil. Je crois que c'est lui qui dit quelque part que tout Japonais a un culte pour le beau mais est également parfaitement capable de supporter le laid car il ne le voit pas. Et c'est vrai que Tokyo n'est pas une belle ville. Tout est construit à tort et à travers. Il y a beaucoup de laideur. Et beaucoup d'anciens quartiers détruits. Il en est d'ailleurs de même d'Osaka et même Kyoto, malgré tous ses temples - son fameux palais d'or - n'a pas du tout été préservé des spéculateurs de l'immobilier.
La première fois que je suis venu au Japon c'était pour voir des robots. Car au milieu des années quatre-vingt, le Japon avait annoncé qu'il allait robotiser la construction, que ce serait une révolution pour le monde entier, et il avait présenté vingt-quatre robots de chantier. Cela avait été un choc en Occident. En France, en Angleterre, les ministères de l'Industrie ont réagi. En France on s'est inquiété tout particulièrement car la construction française est la troisième dans le monde après les Etats-Unis et le Japon, et probablement la première sur le plan de l'exportation. Les Français se sont d'ailleurs vite fatigués. Le gouvernement anglais par contre continue. Le Department for Industry dépense encore aujourd'hui des milliers de Livres (notre filiale anglaise est membre d'un groupe de travail) pour des projets qui nourrissent grassement des centres de recherche de quelques grandes entreprises mais qui ne verront jamais le jour. Surtout aujourd'hui où la religion des investissements à tout prix et de la haute technologie est battue en brèche par de bêtes statistiques de chômage. Pour les Japonais eux-mêmes c'était un beau coup de bluff, ou de propagande. Cela fait partie de la science de combat du samouraï d'intimider l'adversaire. Beaucoup de ces robots n'étaient que des appareils télécommandés. D'autres n'étaient que des ébauches. D'ailleurs aujourd'hui encore, pratiquement aucun de ces robots n'est en exploitation commerciale. Il faut dire que la différence essentielle entre un robot de chantier et un robot d'industrie, c'est que celui-ci est fixe et que celui-là est mobile. Il doit donc se repérer, et comme l'homme, savoir où il est, et savoir où il va. Il coûte donc au moins dix fois plus. Ce n'est pas encore demain qu'il sera rentable. Mais moi j'y croyais encore à l'époque, au moins pour ce qui est de notre domaine, qui est, comme Spiderman, de grimper le long des façades. Alors j'ai rencontré tous les grands de la construction japonaise, les Shimizu, les Taiseï, Obayashi, Kumagaï Gummi, etc... J'ai vu les toits de Tokyo avec leurs courts de Golf aménagés sur les terrasses. J'ai visité leurs centres de recherche, examiné leurs robots que souvent on ne me montrait que sur vidéo, et beaucoup discuté avec eux. Et je me suis rendu compte qu'il y avait chez eux un véritable culte de la futurologie. Etait-ce de la propagande? Etait-ce leur complexe (d'infériorité ou de supériorité, cela revient au même) par rapport aux Occidentaux? Y croyaient-ils eux-mêmes? Y croient-ils encore aujourd'hui?
En même temps, j'ai essayé d'analyser leur système de distribution des produits industriels car nous pensions avoir certains équipements dont le niveau technique et le prix de revient auraient permis d'envisager une exportation au Japon. J'ai été surpris de constater que ce système était plutôt primitif, dans la mesure où il comportait de nombreux intermédiaires, depuis la grande maison de commerce jusqu'au dernier revendeur, et que, comme au Moyen-Orient, le gros finançait les petits, et de cette manière les tenait à sa merci. J'ai alors cherché des fabricants de taille moyenne, en espérant qu'ils auraient leur organisation commerciale propre, qui pourrait nous servir, mais je me suis aperçu assez vite que ce type d'industries n'était pas très fréquent, qu'eux-mêmes faisaient appel aux maisons de commerce des grands groupes et que les grands groupes, au nombre de six, les fameux zaïbatsu, représentaient près de dix pour cent de toute l'économie japonaise.
L'aéroport de Narita se trouve à une très grande distance de Tokyo. J'y étais pourtant accueilli, et par un Irakien en plus. Nadhir était notre agent en Irak. Il avait commencé à travailler avec nous pour ses débuts de businessman et nous était resté très fidèle. Bien qu'il ait gagné beaucoup plus d'argent plus tard en important en Irak des pièces de rechange de toutes sortes: pour machines agricoles (International Harvester), pour automobiles (c'était simple en Irak, il n'y avait que quatre modèles dans tout le pays: une Volkswagen, une Toyota, une Lada et une Fiat, et l'importation des pièces de rechange était centralisée. Pour peu que vous connaissiez les personnes responsables des appels d'offres...). A la fin il s'est même mis aux pièces pour avions Mig. C'était un homme de Mossoul, d'une famille de petits bourgeois, religieuse, sunnite, solide, affable et sur lequel on pouvait compter. Saddam Hussein n'était pas son ami. D'ailleurs quelques années plus tard, Saddam en volant en hélicoptère au-dessus de Mossoul, allait découvrir la maison de campagne que Nadhir s'était construite avec ses gains, et allait la réquisitionner et lui imposer une vente forcée. A l'aéroport de Narita il était accompagné de son ami Fukushima qui fabriquait des pistons pour Toyota. Ayant fait ses études aux Etats-Unis et parlant très bien l'anglais, il avait eu l'idée de fédérer tous les autres fabricants de pièces pour automobiles et de coordonner l'exportation de pièces de rechange pour automobiles.
Nadhir et Fukushima m'ont non seulement accueilli mais ils ont également passé le premier week-end avec moi, m'amenant d'abord le soir dans les quartiers chics où l'on goûte au bœuf kobé, pourtant uniquement introduit au Japon dans le temps pour nourrir les barbares étrangers, et où l'on peut voir dans les boîtes des filles bien de chez nous chanter : A Paris coule la Seine... Ce qui m'a surtout frappé dans ces quartiers, c'est le nombre de Mercédès blanches qui semblent constituer là-bas le nec plus ultra. Je me suis demandé, à voir cette richesse étalée, si à la longue, cela ne risquait pas de faire sauter le fameux consensus social à la japonaise. Le lendemain nous sommes allés dans un quartier spécialisé dans tous ces produits où le Japon a fait un malheur (dans le vrai sens du terme pour certains fabricants occidentaux): montres, calculettes, Hi-Fi, photo, vidéo, etc... Les magasins s'étendaient à l'infini. La vente se faisait à la criée. Nadhir a acheté douze montres homme et douze montres femme pour ses amis et sa famille, puis en allant reprendre nos voitures, nous sommes tombés sur un spectacle étrange. Dans le quartier adjacent qui avait l'air encore ancien - maisons basses et ruelles étroites - les habitants commençaient à se préparer pour la fête. Les banderoles étaient déjà mises, les femmes et les enfants étaient en habits traditionnels et chaussés de socques en bois. Un gramophone était déjà en train de jouer et tout à coup un grand tambour se met à battre, accompagnant la musique. Et tout ce petit peuple de commencer à danser et s'amuser. C'est comme si tout à coup Tokyo avait de nouveau une âme. Ceci étant, je ne suis pas sûr - si vous allez à Tokyo demain - que vous retrouverez encore cette petite place inchangée. Les tours ont probablement commencé à pousser par dessus.
Et puis j'ai pris le Shinkazen pour aller de Tokyo à Osaka. Pas facile d'acheter un billet ni de trouver le quai. Pas une seule inscription occidentale dans le hall de gare. Il n'y en a d'ailleurs pas non plus sur les autoroutes. Ce qui fait que si vous voulez louer une voiture et explorer la campagne environnante, le fameux Fujiyama peut-être, c'est une vraie aventure. Et vous avez intérêt, comme dit Philippe Pons, à prendre une bonne loupe avec vous pour comparer les idéogrammes qui se trouvent sur votre carte avec ceux qui se trouvent sur les panneaux. Le Shinkazen ne m'a pas impressionné. On est bien secoué et tout branle dans le compartiment. Notre TGV national est nettement mieux. Mais dehors, c'est le spectacle. Les forêts de pins de Kawabata. Les rizières en petites parcelles (pas étonnant que le riz coûte trois fois le prix mondial et que l'importation - à part une fleur faite à la Thaïlande - soit interdite) continuent à être cultivées comme du temps d'Hiroshige, si ce n'est que les costumes ont changé - il ne reste que le chapeau conique - mais les paysans sont toujours aussi courbés, même si on ne voit plus les joyeux culs nus. La beauté des villages, elle, provient plutôt de leurs toitures que de leurs jardins fleuris. Car leurs maisons sont toutes couvertes de superbes tuiles rondes vernissées bleues, vertes, brunes et rouges.
A Osaka j'ai été reçu par nos anciens partenaires de notre filiale japonaise. Je dis anciens car nous n'avions plus qu'une participation de cinq pour cent et nos partenaires étaient plutôt devenus concurrents. Le problème venait surtout d'un changement de génération. Le vieux Kimura était une personnalité hors pair. C'était un homme intelligent et fin, même s'il savait aussi être parfaitement brutal s'il le jugeait nécessaire. Et il avait voyagé dans le monde. Ce qui n'était pas le cas de son fils qui ne parlait pas anglais et qui était plutôt borné. Et en tout cas, très nationaliste. Je dois dire aussi que je ne l'ai pas particulièrement ménagé pensant, à l'époque, avoir d'autres options pour pouvoir écouler nos produits. A l'usine de Morayama, où nous étions restés à discuter le soir jusqu'à sept heures, il me dit : "Vous voyez, tout le personnel est resté. Ils estiment qu'il n'y a pas d'heure quand l'intérêt de la société est en jeu. Le problème, chez vous en Europe, c'est que les gens ne travaillent pas comme ici". Quand il nous a montré un produit développé chez eux : "Vous voyez cela, c'est un ouvrier qui en a eu l'idée. Chez nous, ils s'intéressent à leur travail. Et nous, on les écoute". Et finalement la conclusion : "Nos clients veulent des treuils japonais". Le problème semblait réglé. "Non", dit-il soudain, "nous allons discuter encore une fois de votre proposition entre nous". Et puis, le soir au dîner, dans le grand restaurant coréen (car ils méprisent les Coréens, traités de "mangeurs d'ail", mais ils vont volontiers goûter à leur cuisine) il nous a sorti le grand cinéma : "Voilà, alors je vais demander leur avis à mes collaborateurs". Et puis, l'un après l'autre, avec beaucoup de politesse: "Non, nous ne pensons pas que votre proposition soit acceptable". "Voyez", dit-il pour finir, "nous au Japon nous pratiquons le consensus". Hypocrite, me dis-je. Aussi hypocrite qu'un Iranien ou un Anglais.
Le vieux Kimura voulait intercéder mais il avait passé la main et le fils n'avait pas envie de la lui renvoyer. Il faut croire que le Confucianisme chinois n'ait pas vraiment imprégné le Japon. On n'y respecte pas les vieux. D'ailleurs ne les portait-on pas sur la montagne pour mourir quand ils devenaient bouches inutiles?
Le vieux Kimura me regardait. On se comprenait. Le lendemain il m'emmenait me promener dans Osaka, et on finissait dans une cave à saké chez un marchand ami. Et pendant toute la soirée il m'a fait essayer des sakés d'origines et d'âges différents. Comme j'ai eu beaucoup de mal à les distinguer, il a fallu recommencer souvent. Et je ne sais toujours pas comment je suis rentré à l'hôtel.
Dans le Conseil d'Administration de notre filiale il y avait un Japonais francophone qui nous servait d'interprète, et qui avait servi dans le temps d'espion à notre groupe. Les Kimura avaient un profond mépris pour le personnage en question qu'ils considéraient comme un traître et un mercenaire. C'était pourtant un homme très cultivé qui avait un fils violoniste à Paris. C'était comique de le voir faire l'interprète. Il avait une telle peur des Kimura qu'il n'osait pas traduire quand le propos devenait trop direct. "Non, je ne peux pas leur dire ça", disait-il en gloussant. Et finalement il traduisait à sa manière, en adoucissant et en faussant le sens, j'en étais certain, pas comme Richards par diplomatie, mais simplement parce qu'il avait la trouille.
C'est lui pourtant qui m'a proposé de m'accompagner pour visiter Kyoto et Nara. Et pendant deux jours nous avons visité des temples d'or, des temples d'argent, le plus grand temple en bois du monde.
Je me souviens d'un parc immense - je crois que c'était près du temple d'argent - d'un étang avec les éternelles carpes jaunes et oranges, les fleurs de lotus et le petit pont conduisant à une île surmontée d'un pin tourmenté. Je me souviens de ces toits immenses aux bords recourbés, dont la charpente repose sur de hauts fûts ronds qui me faisaient penser, je ne sais pourquoi, à des édifices polynésiens. Je me souviens surtout de toute cette foule, souvent des classes entières, des jeunes adossés au bord de ces jardins zen, si secs, avec leurs grosses pierres en guise de rochers, ballottées par les vagues d'une mer de sable, bien ratissée, aux réguliers sillons concentriques. Et je me posais l'éternelle question: jouissent-ils vraiment de cette beauté ou n'est-ce que tradition, conformisme? Sont-ils sincères? Sont-ils moutonniers? Mais je voyais bien, à Tokyo, dans les restaurants, dans la vie de tous les jours, ce besoin de s'entourer d'objets, de coupes aux lignes pures, aux couleurs accordées. Je me disais que le fait de retrouver dans la beauté les règles anciennes, les canons partagés avec la multitude, ne faisait qu'augmenter l'intensité de leur plaisir. Comme nous-mêmes allons jouir de la beauté d'une sonate, d'autant plus que nous la connaissons déjà, que nous l'avons même jouée peut-être, et que les notes s'égrènent au fil de notre attente.
Je me souviens surtout de tous ces Bouddhas, pas ces Bouddhas ventrus, joufflus, que l'on voit en Inde, en Chine, si communément, comme s'il fallait être gras pour être béats, non des corps jeunes, lisses, bruns ou dorés, comme si l'art grec était venu échouer là, par Alexandre et par Bouddha réunis, et des visages éclairés de cet indicible sourire, celui-là même de L'Ange de Reims qu'un tailleur de pierre champenois du 13ème siècle a dû sculpter en se souvenant d'une autre vie, celle de ce 6ème siècle japonais où tout a commencé, où le souffle chinois a apporté l'éveil à ce peuple brut mais plein d'énergie et de vitalité, et qui était venu par la mer, de quelque part, de Mandchourie, de Sibérie, échouer dans ces îles du Soleil Levant.


Depuis que je voyage dans tous ces pays, Chine, Corée et toute l'Asie du Sud-Est, je suis fasciné par l'omniprésence et la puissance de cette culture chinoise qui est la matrice de toutes les autres, comme la culture européenne, synthèse il est vrai de toutes celles qui l'ont précédée et qui l'ont faite, les méditerranéens comme les nordiques, est à la base de toute la civilisation occidentale. J'ai été vraiment abasourdi d'apprendre que cette langue japonaise qui n'avait absolument aucun lien linguistique avec le chinois, possédait un vocabulaire pratiquement double chinois et japonais, dont l'introduction remontait à celle de l'écriture. Je suis certain d'ailleurs que l'usage des idéogrammes chinois a eu des effets innombrables sur la culture de tous les pays qui les ont adoptés un jour, sur leur art de peindre, de représenter, de décorer, sur leur capacité d'admirer le détail, de reproduire le détail, d'avoir la patience pour le détail, sur leur façon enfin d'ordonner la nature, leurs bouquets comme leurs jardins, leur imprimant, leur imposant un nouvel ordre et des signes qui leur sont, à eux seuls, intelligibles en même temps qu'ils sont symboles de leur domination.
Et pourtant les Japonais, plus que n'importe quel autre peuple, se sont démarqués de cette culture chinoise de base. En développant d'une part, le côté intellectuel, formalisé, abstrait, réducteur. Même leurs habitations, leur nourriture sont la simplicité même. Leur bouddhisme s'est épanoui dans la tendance zen, s'occupant plus de faire le vide dans l'esprit que de se libérer des passions. La poésie chinoise, déjà si légère, l'est devenue encore plus avec les Haïkus chers à Etiemble. En développant aussi le côté vital. En devenant samouraïs, puis exportateurs, comme l'on fait une guerre (alors que les Chinois sont commerçants comme des paysans madrés). Et, en peinture - et on revient au début - en développant un art, peut-être populaire, peut-être caricatural, mais si coloré, si vivant, si jouisseur, l'Ukiyo-e...
Je suis revenu au Japon quelques années plus tard. L'ambiance avait changé. Le Japon était en crise. Moins fier, et même, me semblait-il, un peu inquiet, un peu perturbé. Je pensais que c'était le moment de revenir à la charge, proposer à nouveau notre expertise, dans le domaine qui était le nôtre, l'accès suspendu, le levage de personnes. Et de le proposer à des entreprises qui avaient d'autant plus besoin de se diversifier que leurs marchés traditionnels étaient en stagnation ou en recul.
Grâce à l'entremise de la Banque Internationale de Luxembourg j'ai fait la connaissance d'une banquière, charmante et cultivée, peut-être membre de l'ancienne aristocratie des samouraïs - j'ai oublié de lui demander - , qui m'a reçu dans un des clubs les plus chics de Tokyo et qui m'a introduit auprès de la famille Kito, propriétaire du plus grand groupe japonais de la manutention (du palan à chaîne jusqu'à la grue portuaire, avec filiale aux Etats-Unis). J'ai rencontré toute la famille, le grand-père, le père et les deux fils, des gens ouverts et fiers de leur entreprise, une véritable Demag japonaise. J'ai rencontré d'autres firmes, moyennes, familiales aussi, telles que les fabricants de grues mobiles Kato et Tadano. J'ai circulé dans Tokyo pour visiter d'autres entreprises encore et connu le fameux problème de l'absence de noms de rues. Je me suis rendu à nouveau à Osaka, toujours avec le fameux Shinkasen, vu Kobe encore mal remis du fameux tremblement de terre, et visité avec un représentant de l'Ambassade de Belgique, d'autres entreprises, fabricants d'échafaudages, complètement perdues dans la campagne. De retour à Tokyo, j'ai encore eu l'idée de rendre visite à Saint-Gobain-Verre, pensant qu'ils pourraient peut-être m'indiquer des entreprises spécialisées dans les revêtements de façades en verre et aluminium, ce que l'on appelle des murs-rideaux, et qui pourraient avoir besoin de nos matériels pour leur montage, de ces fameux murs-rideaux. Et puis dans la salle de réunion de Saint-Gobain, je vois sur les murs des panneaux qui représentent leurs plus prestigieuses références dans le monde, et tout à coup j'en vois une, et mon coeur de Conseiller du Commerce Extérieur de la France se met à battre plus vite, je vois une image célèbre qui se trouvait dans nos livres d'histoire, et la légende apposée au bas du panneau:
Galerie des Glaces, Château de Versailles, France
Client: Louis XIV, le Roi Soleil

Mais j'avais fait toutes ces visites pour rien. L'inquiétude diffuse avait rendu tout le monde frileux. Personne n'était prêt à prendre une décision. Il était urgent d'attendre. Alors je suis rentré et j'ai abandonné, préférant concentrer nos efforts sur le marché chinois. J'avais compris qu'il aurait fallu encore beaucoup de patience, de force de conviction, de temps et de voyages pour réussir dans ce pays. Il me semblait que pour nous la Chine était plus facile, plus prometteuse, et les Chinois plus faciles à convaincre, et que, surtout, ils étaient capables de décider plus vite.

(1993)

PS: Pourtant, dix ans plus tard, j'apprends que mon ancien groupe a réussi à trouver un importateur et réalise avec le Japon un chiffre d'affaires pas négligeable du tout. Et que le produit qui marche le mieux, c'est un produit que nous importons de Chine et que nous revendons sous notre emballage et notre marque à leurs voisins nippons. Au fond, nous les Européens, on n'est pas si mauvais que cela!

(2004)


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