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Tome 1 : C comme Cendrars (Blaise)
(étudiant à Centrale à Paris, Giono, Céline, Cendrars)
 

Je suis arrivé à Paris en 1955 pour entrer à l'Ecole Centrale et habiter la Maison des Elèves, rue de Cîteaux dans le 12ème après trois années de Taupe à Strasbourg, c'est-à-dire ce qu'on appelait à l'époque de chiade intensive et monacale.
C'était surtout en année de Maths Sup et en première de Maths Spé que nous avons tous travaillé comme des forcenés, sans pratiquement jamais sortir, passant nos dimanches sur le devoir de maths interminable à rendre le lundi matin ainsi que l'épure de géométrie descriptive et le reste de la semaine, à réviser le soir nos cours du matin et préparer nos colles hebdomadaires sous la férule d'un prof de Maths tyrannique appelé Le Mar, qui ne jurait que par l'X, essayait de nous piquer en nous humiliant lorsque nous séchions au tableau noir ("Vous n'aurez jamais le bicorne mon pauvre ami"), allait jusqu'à faire le tour des cinémas de Strasbourg le soir, pour voir s'il n'y avait pas un taupin dans les queues et nous répétait à satiété : "Les petites filles ça n'est pas pour vous". Il en faisait tellement que le prof de Physique et de Chimie était obligé de faire ami-ami avec nous, jusqu'à nous inviter à manger des couscous chez lui pour qu'on s'intéresse aussi, au moins un tout petit peu, aux matières qu'il enseignait lui. Moi, cela m'arrangeait bien. J'aimais les Maths et elles me le rendaient bien. Peut-être était-ce l'hérédité de mon père. Je n'étais pas un de ces génies bosseurs qui rentraient à l'X dans les dix premiers n'ayant fait qu'une seule année de Maths Spé, mais j'étais bon. Heureusement d'ailleurs car sinon je n'aurais jamais intégré aucune école. J'étais plutôt faible en Physique, ayant fait Latin-grec et n'ayant jamais compris la différence entre le kilogramme-poids et le kilogramme-force. La Chimie m'ennuyait prodigieusement, le dessin industriel aussi et j'étais nul en dessin de bosse. C'était en effet une des épreuves de l'X. Ce qui fait que pendant trois ans j'ai dû dessiner le buste de Socrate. Ce qui me permet de vous affirmer qu'il était moche Socrate, vraiment moche. Mais pourquoi faut-il savoir dessiner Socrate pour rentrer dans une des plus prestigieuses Grandes Ecoles françaises ? C'est un mystère dont probablement seuls ceux qui ont fait l'X connaissent la solution. Moi, je ne la connais pas. Comme déjà dit plus haut, j'ai fait Centrale.
De toute façon je n'ai pas eu beaucoup de mérite à mener cette vie-là pendant les deux premières années car j'étais en pension chez ma marraine à Neudorf, faubourg lointain de Strasbourg. Elle me soignait bien. L'ambiance était un peu triste. C'était une femme plutôt bigote et qui n'arrêtait pas de raconter tous les malheurs qui lui arrivaient. Ce qui était le meilleur moyen de m'amener à m'enfermer dans mon bureau et à travailler. Par contre en deuxième année de Maths Spé, j'étais au FEC, Foyer d'Etudiants Catholiques, dirigé par le fameux Frère Médard, maître spirituel de tous les intellectuels chrétiens-démocrates d'Alsace. J'avais comme "coturne" un ami qui était plus sérieux que moi mais qui m'initiait à la politique et aux spéculations intellectuelles en me faisant lire France-Observateur, Témoignage Chrétien, Esprit et Les Temps Modernes. Ce qui est piquant, c'est que moi depuis ce temps-là je suis resté de gauche alors que mon ami est devenu membre du Club de l'Horloge, et qu'un jour, nous rencontrant par hasard sur un vol transatlantique Boston-Paris, nous nous sommes tellement engueulés que nous avons empêché tout un Boeing 747 de dormir. Au FEC nous nous permettions quand même de sortir un peu, un petit baby-foot après le dîner, une séance de cinéma par-ci, par-là, les Wynstub alsaciennes aussi, bien sûr. A la fin nous avions même trouvé un café qui, je me rappelle, s'appelait La Brioche - qui n'existe plus aujourd'hui - où nous allions faire des beuveries alternant un demi de bière et un marc de Gewurtztraminer en chantant Caroline la putain, chanson qui plaisait tellement à deux ou trois jeunes et jolies putains authentiques dont le café était le Quartier Général et qui venaient d'être importées à Strasbourg par les macs qui jouaient aux cartes dans un coin du restaurant, qu'elles se joignaient à nous quand il n'y avait pas trop de presse. Il est possible que l'un ou l'autre d'entre nous ait réussi à obtenir de cette manière une passe gratuite mais dans l'ensemble nous étions plutôt puceaux. A part bien sûr le beau Sacha dont la mère était Yougoslave et qui avait le charme slave et qui nous racontait ses conquêtes et qui a quand même intégré les Mines de Paris. Ce qui ne prouve qu'une chose : c'est qu'il y a toujours une exception à la règle.
C'est dire que pour nous le débarquement à Paris était la grande délivrance, la fin du cauchemar. Nous allions enfin, comme on dit, pouvoir dévorer la vie à pleines dents. Car le système des Grandes Ecoles françaises est ainsi fait qu'une fois passé le goulot d'étranglement que constitue la sacro-sainte institution des concours, tout devient facile et aisé. C'est comme en Mécanique des fluides quand on passe d'un régime de turbulence à un écoulement laminaire. Ceux qui n'obtenaient pas leur diplôme étaient rares. Ceux qui étaient éliminés, encore plus. Il n'y avait plus qu'à surveiller sa moyenne. Mais les profs étaient plutôt indulgents. Et on pouvait toujours se rattraper. Alors nous nous sommes d'abord gavés de cinéma. Nous y serions allés chaque soir si nous avions eu les moyens. Tout y passait. Au début nous allions surtout sur les grands boulevards. C'était la gloire du Rex. Puis nous découvrions la Cinémathèque, le Champollion, la Pagode et toutes ces petites salles qui ne s'appelaient pas encore cinémas d'Art et d'Essai mais qui y ressemblaient fortement.
Puis nous avons cherché les filles. Ce n'était pas facile. D'abord nous étions dans un quartier, celui de la gare de Lyon, qui était bien loin du Quartier Latin. Il y avait bien le Balajo, rue de Lappe, mais les filles qui le fréquentaient (comme d'ailleurs celles de la fameuse Salle Wagram, qui était à l'époque le grand bal populaire de Paris) méprisaient souverainement les petits intellos qu'elles nous soupçonnaient d'être et refusaient systématiquement toute invitation à danser. Alors on invitait à nos bals mensuels les filles d'une école qui devait se trouver dans un coin aussi perdu que le nôtre : c'étaient les filles de HECJF. C'est ainsi qu'il est tout à fait possible que j'ai tenu dans mes bras celle qui devait devenir plus tard première Premier Ministre de France, Madame Edith Cresson. Elle a le même âge que moi je crois. Ceci étant, je ne m'en souviens pas et elle, semble-t-il, non plus. Finalement j'ai eu pour maîtresse, probablement trouvée grâce à mon ami Fouad le Libanais, une vraie modéliste du Sentier, ce qui faisait très vie de bohème, et qui avait eu pour amant un journaliste de Combat, du temps de Camus (même qu'il était, paraît-il, un des personnages des Mandarins de Simone de Beauvoir) ce qui était d'un côté plutôt flatteur pour moi, et qui compensait le fait que j'avais affreusement honte de sortir avec elle, devant les copains et devant le monde, car elle était beaucoup plus vieille que moi : elle avait trente ans et moi vingt-et-un. J'avais l'impression de sortir avec ma grand-mère.
Luce était une bonne affaire pour moi. Quand cela devenait trop difficile de la faire monter dans ma chambre, rue de Citeaux, j'allais la rejoindre dans des chambres de bonnes, à Vincennes ou plus tard, rue de Courcelles, des chambres crasseuses, avec un énorme et épais matelas par terre et l'eau courante dans le couloir.
Plus tard, en été, quand je ferai mon stage obligatoire sur le chantier du Pont de Tancarville (mon époque Saint-Exupéry), stage quasi ouvrier à monter et démonter avec un contre-maître et trois ouvriers des échafaudages tubulaires sur le massif d'ancrage rive gauche, en couchant et mangeant (tous les jours des pieds de porc panés et du Pont Lévêque) dans l'auberge de la Marine à Quillebœuf, là où arrive encore (et je l'ai vu de mes yeux) ce fameux mur d'eau qui remonte la Seine depuis l'embouchure les jours de grande marée et qu'on appelle le mascaret, ce même mascaret que André-Pieyre de Mandiargues attendait de pied ferme sur les berges du fleuve pour décharger dans la bouche de sa jeune cousine au moment du grand déferlement (André-Pieyre de Mandiargues allait d'ailleurs croiser ma route une deuxième fois, avec sa fameuse Motocycliste qui, lorsqu'elle se lève du lit de son mari et enfile, totalement nue, une combinaison de cuir noire pour aller enfourcher sa puissante moto et rejoindre en passant par le pont sur le Rhin et les autoroutes allemandes, son amant qui l'attend mais qu'elle ne verra jamais puisqu'elle sera écrasée - et c'est bien justice - par un énorme poids-lourd, eh bien qui, lorsqu'elle sort de la maison de son mari, le fait - j'ai bien lu - à Haguenau, Bas Rhin, là où j'ai quand même passé plusieurs années de ma vie. Ce qui fait que le mari que la motocycliste fait cocu ou essaie de faire cocu, est peut-être un ami à moi. Qui sait, cela aurait même pu être moi), Luce alors me rejoignait au Havre et nous passions un week-end entier dans notre chambre d'hôtel que nous quittions juste pour manger des quantités énormes de ces toutes petites crevettes grises qui sont si bonnes à déguster mais qui demandent tellement de travail à être décortiquées, avec les doigts, ce qui fait que, contrairement à Proust que le goût des madeleines faisait se souvenir de Combeaux, moi, la seule évocation de la ville du Havre me fait venir immédiatement dans mes narines, Dieu sait pourquoi, l'odeur insistante et envahissante des petites crevettes grises.
Et puis, nous nous sommes remis à lire. Car la lecture, aussi, il avait fallu l'interrompre pendant ces trois longues années de Taupe (à part les vacances d'été bien sûr). Trois auteurs dominent dans mon souvenir cette première année à Paris : Céline, Cendrars et Giono.
Giono première manière. Celle de Regain et Que ma joie demeure. L'écriture était belle. Et puis la semence qui germe dans la terre comme dans le corps de la femme, c'était romantique à souhait. Je n'ai su que plus tard que Giono, avant la guerre, avait organisé des communes, célébré le retour à la terre et prôné le pacifisme au point d'être accusé plus tard d'avoir flirté avec le Maréchal. Mais sinon, il était en fait, un hippie avant l'heure. Sans l'herbe bien sûr. Du moins, l'herbe qu'on fume. J'ai connu plus tard aussi les autres manières de Giono. Celles du conteur des passions qui couvent lentement mais intensément sur les plateaux de Haute-Provence et qui finissent quelquefois par des crimes horribles. Crimes que l'on retrouve étrangement sur la première page des journaux locaux. Comme si Giono en avait eu la prémonition. Ou comme si un étrange destin régnait sur les lieux, ces garrigues désolées et les gens qui y vivent et que Giono en avait capté l'esprit. Mais la manière que je préfère chez Giono c'est la manière stendhalienne, c'est Angelo, c'est Le Hussard sur le Toit. C'est la manière qui m'enchante encore aujourd'hui.
C'est un camarade qui en était lui-même fanatique qui m'a fait connaître Cendrars. Je dois dire que cela a été le coup de foudre immédiat. En commençant à écrire ces notes je me suis promis de ne rien relire, de rester sur mes souvenirs de lecture. Et ceci pour plusieurs raisons, d'abord parce que je n'ai aucune prétention à faire de la critique littéraire, et ensuite parce que le temps passé à écrire ces pages est déjà du temps pris sur le temps de mes lectures futures. Si en plus, je dois relire les livres que j'ai déjà lus ! Mais avec Cendrars j'ai eu beaucoup de mal à résister. J'ai voulu vérifier un point, celui des mouches qui tuent de la plage de Santos, et j'ai failli relire tout Bourlinguer. Car Cendrars pour moi c'est essentiellement trois bouquins : Bourlinguer, L'Homme foudroyé, L'Homme au bras coupé. Car je n'ai jamais beaucoup apprécié ses romans et je trouve même qu'ils ont mal vieilli. C'est quand il parle de lui-même, de ses souvenirs véritables ou imaginés, des gens ou des lieux qu'il a connus ou pas connus (on discute encore aujourd'hui pour savoir s'il a fait son voyage en Transsibérien ou non) qu'il est magnifique. J'ai toujours apprécié les gens qui décrivent les lieux et les gens qu'ils ont rencontrés en essayant d'en dégager l'essentiel, la quintessence comme le faisaient dans le temps, les grands reporters, ceux du Monde par exemple. Il y en avait beaucoup encore dans les années soixante. Je ne me souviens plus de tous les noms (Guillemin?). Aujourd'hui ces grands reporters ont disparu. Tout le monde voyage. Le monde se rétrécit. Il faut vraiment interviewer les Papous de Nouvelle Guinée ou les Mongs des montagnes vietnamiennes pour intéresser encore quelques intellectuels qui n'ont pas les moyens de se payer un voyage avec Nouvelles Frontières. Mais à l'époque, ces grands reporters fonctionnaient un peu comme nous qui faisions de l'exportation. Il fallait en quelques semaines, se faire une image d'un pays, des faits marquants, de l'économie, de la situation politique, des coutumes et des mœurs. Ils ramassaient, comme nous, leurs informations auprès des ambassades, des colonies d'immigrés, des banquiers, des pilotes d'Air France, des ministères et des administrations locales. Et puis il fallait en faire une synthèse, eux pour leurs journaux, nous pour nos chefs de service ou nos directeurs. Alors tout ceci pouvait être douteux, ambigu, la culture d'un peuple est évidemment un peu plus complexe que cela. En saisir l'essentiel en quelques semaines, même avec beaucoup de documentation, c'est vraiment un peu juste. Et puis les colonies d'immigrés ont leurs propres visions qui sont déformantes. Les meilleurs - des immigrés - sont en général ceux qui sont installés pour toujours dans le pays. Car eux au moins ont fait l'effort de bien le comprendre. Et c'est parce qu'ils ont fait l'effort de chercher à comprendre qu'ils commencent à l'aimer. Et c'est pour cela qu'ils restent. Même s'ils vous disent que c'est pour gagner de l'argent. Les pires sont ceux qui sont dans le pays depuis trois, quatre ans ou plus mais qui vont être rappelés, soit qu'ils sont fonctionnaires, soit qu'ils sont employés d'une banque, d'une entreprise ou d'une maison de représentation. Ceux-là ont perdu l'enthousiasme de leurs débuts, ont perdu toute patience, ne vivent plus que dans les cancans et noircissent à fond le tableau. Il n'empêche qu'avec le temps, les journalistes comme les hommes d'affaires, apprennent à trier dans les informations, à dégager l'essentiel et à en faire la synthèse.
Mais Cendrars ce n'est pas ça. Cendrars transpose, Cendrars sublime, Cendrars poétise. Car Cendrars est d'abord un poète. C'est vrai que Pâques à New York et le Transsibérien sont les premiers poèmes de la vie moderne. Il a d'ailleurs toujours reproché à Guillaume Apollinaire de le plagier. Un poète bien sûr doublé d'un aventurier et d'un homme d'action. Même pendant la guerre de 14 où tout le monde traînait dans les tranchées, et où Apollinaire, après une lettre d'amour à sa femme, recevait un shrapnell dans la tête, Cendrars qui s'était engagé dans la Légion (puisqu'il était Suisse) arrivait encore à faire sa guerre personnelle en allant derrière les lignes allemandes sur des barques flottant dans le brouillard sur l'eau d'une rivière (la Somme je suppose) trucider les Allemands et faucher leurs réserves (c'est du moins ce qu'il raconte). Alors de toutes ses histoires restent les images. Je crois que personne qui a lu Cendrars, ne pourra jamais oublier le piano défenestré à Rotterdam par des marins furieux et le bruit de miaulement de milliers de chats fait par les cordes qui vibrent et cassent lorsque le piano éclate au sol. Et puis les histoires de rosicruciens et de mandragores. Chacun sait que la mandragore naît de la rencontre de la rosée des prés et du dernier sperme éjaculé par l'homme pendu au gibet lorsque la strangulation, par un effet physiologique bizarre mais prouvé scientifiquement (on pense même que des suicides inexpliqués d'adolescents seraient dûs à la découverte, mais au mauvais contrôle du phénomène par le pauvre enfant) donne une dernière jouissance au supplicié. Alors comparez la description des mandragores dans leurs bocaux par Cendrars et celle d'Umberto Eco dans son Pendule de Foucault. J'ai beaucoup de respect pour Monsieur Eco qui est certainement un grand scientifique, un grand linguiste et qui a écrit un excellent roman, celui de la Rose justement. Dans ce roman il a su intelligemment conjuguer une bibliothèque hexagonale qui a tout le mystère de celle de Borges, un moine anglais interprété par James Bond (à moins que je confonde avec le film) et qui s'appelle, je crois, Sherlock Holmes, une histoire de tension interne à l'Eglise du temps et liée à la Contre-Réforme et le texte surréaliste et terrible de l'Apocalypse de Saint Jean (admirable Apocalypse que je me souviens avoir entendu sur notre première chaîne Hi-Fi, couché sur la moquette avec Annie, pendant toute une nuit, récitée sur la musique de Pierre Henry lors d'une mémorable première représentation publique à Paris, entendant avec ferveur et jouissance un Cavalier de l'Apocalypse après l'autre annoncer les terribles prophéties qui vont finir par tomber sur notre pauvre monde). Et ce roman a été une vraie réussite. Mais Le Pendule de Foucault, excusez-moi Monsieur Eco, quel fatras. Achetez dans les éditions de La Pléiade, les trois tomes de L'Histoire des Religions. Ouvrez au chapitre gnose, hermétisme, religions secrètes. Et puis courez jusqu'à une gare parisienne. Cherchez à n'importe quel kiosque une de ces œuvrettes concernant les Templiers et je vous promets que ce sera beaucoup plus passionnant et beaucoup plus amusant que de lire ce gros pavé de Pendule de Foucault. Ou alors prenez Cendrars et suivez-le sur la colline où se trouve le tombeau de Virgile...
Cendrars, en plus, avait des amis qui à eux seuls, valent le déplacement.
L'ami t'Serstevens par exemple, Flamand français, grand voyageur et grand érudit, romancier aussi, qui fréquentait le même vieux bouquiniste, aujourd'hui disparu, quai des Augustins, que Cendrars. T'Serstevens a écrit entre autres, un gos bouquin sur Tahiti, explorant l'île systématiquement, avec la plume et l'appareil photo, décrivant avec beaucoup d'amour les îles, et ceux qui les habitent, leurs mœurs et leur histoire. Car à l'époque, les voyageurs et les navigateurs écrivaient, comme les alpinistes d'ailleurs. Voyez Frison-Roche avec son Premier de cordée, cherchant à transmettre son enthousiasme aux autres, allant même jusqu'au Tassili s'intéresser aux Touaregs et aux peintures rupestres. Aujourd'hui, navigateurs et alpinistes se contentent de battre des records. On traverse l'Atlantique en quatre jours. On fait le tour du monde à la voile en quatre-vingt jours. On part du Palais des Guides au centre de Chamonix courir jusqu'au sommet du Mont-Blanc et on revient en six heures chronométrées. Ou on se fait trois escalades à trois mille mètres dans la foulée, en passant du sommet d'une montagne au pied de la suivante en parapente ou en hélicoptère. Je savais comme tout le monde que le monde avait rétréci, intellectuellement et culturellement, puisque les Japonais jouent au base-ball, que les Parisiens dégustent des sushis et que les Californiens mangent du fromage de Brie français en l'accompagnant de Beaujolais nouveau. Mais là, j'ai l'impression que les mers, les montagnes, la terre enfin se rapetissent physiquement. A moins que, subrepticement, progressivement, sans nous en rendre compte, nous devenions des géants. T'Serstevens avait un style plaisant et beaucoup d'humour, ce qui manque, à mon avis, à Monfreid, qui malgré toutes les aventures extraordinaires qu'il a vécues, écrit d'une façon sèche, non distanciée, comme s'il en voulait encore aujourd'hui aux douaniers égyptiens qui cherchaient à l'intercepter et aux commerçants grecs qui cherchaient à l'entuber. Ceci étant, les romans de t'Serstevens n'ont rien de génial. L'un d'eux quand même, Maia, donne une explication pour le moins originale de l'assassinat du Grand-Duc Héritier à Sarajevo en le liant aux suicidés de Mayerling en passant par Tahiti. Il fallait le faire.
L'autre grand ami de Cendrars était Gustave Le Rouge, un ami probablement pas facile à apprivoiser. Comme d'habitude, Cendrars a une façon extraordinaire de le présenter. Au milieu d'un camp de Tziganes, avec une compagne portant une balafre au visage, tout miroir étant banni de son logement, et Le Rouge en champion du fouet. On se doute de l'explication de la balafre. Francis Lacassin qui a passé sa vie a étudier l'autre littérature, la littérature d'aventure, la policière, la fantastique, la populaire, et qui a bien étudié les relations entre Cendrars et Gustave Le Rouge, découvrant même un poème signé Cendrars et reprenant mot pour mot des phrases entières des Aventures du mystérieux Docteur Cornélius, Cendrars voulant, par cette mystification, montrer à Le Rouge la puissance poétique de ses œuvres, Lacassin dit que toute cette histoire de fouet est entièrement inventée. Mais cela ne fait rien. C'est si bien inventé.
Gustave Le Rouge m'a beaucoup enchanté. Beaucoup d'intellectuels restent assis sur leur tas de culture comme les bourgeois sur leur tas d'argent et méprisent souverainement ce genre de littérature. Or on peut faire toutes les théories qu'on veut, dire que c'est Richardson qui a inventé le roman moderne, Flaubert le Naturalisme en poussant l'analyse psychologique des personnages et de leur environnement, et puis sont venus tous les post réalistes qui ont révolutionné la forme, Kafka, Joyce, Faulkner, Woolf, etc... En réalité les hommes ont toujours voulu raconter des histoires. Et tout est histoire, de l'Odyssée d'Homère jusqu'à l'Ulysse de Joyce. Et dans une histoire il y a toujours le fond et la forme. Et le fond est toujours constitué de la trilogie action, personnages, cadre. Alors si on met à part les révolutionnaires de la forme (d'ailleurs si on ne voulait lire qu'eux, on en aurait vite assez) et si on cherche les romans qui sont de véritables chefs-d'œuvre dans l'acceptation traditionnelle du mot chef-d'œuvre, c'est-à-dire une œuvre où la forme est parfaite dans sa construction, son épaisseur, en harmonie parfaite avec le fond, où le lecteur trouve qu'il n'y a rien à y retrancher ni rien à y ajouter, eh bien on trouvera qu'il n'y en a pas beaucoup. Des nouvelles, oui. La brièveté de la nouvelle permet de réaliser cet idéal beaucoup plus fréquemment. Et je pourrais facilement trouver chez chacun des maîtres de la nouvelle, Villiers de l'Isle Adam, Gobineau, Karen Blixen, Marguerite Yourcenar, Conrad, Tourguenieff, Tchekov, Istrati, Pirandello, plusieurs écrivains japonais, une ou deux ou trois nouvelles qui sont des purs chefs-d'œuvre. Mais en roman ? Au dessous du volcan, deux ou trois romans de Nabokov (Lolita, Bent Sinister, Pale fire), Le Cavalier suédois du Juif de Prague (comme Kafka) Perutz, injustement oublié par les Allemands et dont au moins trois éditeurs se disputent les traductions (roman qui a tellement frappé Annie, qui n'est pourtant pas aussi grande lectrice que moi, mais qui est très sensible à la forme, qu'arrivée à la dernière page, elle a immédiatement recommencé à le lire une seconde fois à partir du début), La Sumida de Kafu, etc... Il y en a encore certainement beaucoup d'autres. Mais il est certain que si je ne devais mettre sur mes rayonnages que des chefs-d'œuvre de la littérature, je n'aurais pas près de trois mille livres. Ce qui fait que le gros de la littérature reconnue est une littérature où une langue bien châtiée et des phrases bien balancées tiennent lieu de forme et où les personnages sont en général relativement bien campés et fouillés car nous vivons toujours, quoi qu'on dise, sous la coupe de Flaubert. Alors moi je suis prêt à vous échanger tous les Goncourt et les Renaudot des derniers vingt ans contre une sélection de cette littérature que j'appellerai d'imagination, où la psychologie des personnages laisse, il est vrai, souvent à désirer, où la forme n'est pas toujours soignée (mais c'est surtout le cas du roman populaire ou du roman policier, beaucoup moins du roman fantastique et pas toujours du roman d'aventure) mais où les deux autres éléments de la trilogie du fond de l'histoire, l'action et le cadre, quittent le sol du réalisme commun pour s'envoler vers l'imaginaire et le rêve. Et la prose devient poésie. C'est surtout le cas de Gustave Le Rouge.
Le mystérieux Docteur Cornélius est plutôt du type roman populaire. Dans le roman populaire, presque systématiquement, le ressort de l'action est la présence d'une force du mal. (C'est tellement vrai que même John Jakes, l'auteur des Chroniques du Bicentenaire des Etats-Unis aussi appelées Chronique de la famille Kent et qui est une histoire romancée de tout le développement des Etats-Unis, depuis la fameuse tea party de Boston qui démarre le mouvement d'indépendance jusqu'à la première guerre mondiale, en passant bien sûr par la guerre d'indépendance, les guerres indiennes, la ruée vers l'Ouest, la guerre de Sécession, le début de l'industrialisation, les chemins de fer, etc..., une histoire pleine de fureur et de violence, John Jakes, dis-je, qui n'a pourtant pas dû étudier le roman populaire européen, utilise constamment cette force du mal, soit à l'intérieur même de la famille : la branche bonne venant d'un bâtard issu d'un aristocrate anglais et d'une fille de ferme auvergnate, la branche mauvaise des autres membres de la famille de l'aristocrate qui n'ont pas accepté, et on les comprend, le bâtard. Ou alors la force du mal vient inopinément d'individus sataniques isolés, rencontrés au cours de l'action. Il est dommage que cette volumineuse chronique (huit volumes) n'ait jamais été traduite en français car la romance populaire ne fait finalement qu'habiller des faits et des circonstances qui font la triste réalité de l'histoire américaine). Alors dans le roman de Gustave Le Rouge, les forces du mal sont justement des capitalistes américains prêts à tout pour arriver à leurs fins (et comme par hasard décrits exactement de la même manière par l'Américain John Jakes sous les traits des milliardaires gangsters Gould et Vanderbilt) associés à des savants diaboliques allemands (il est curieux de noter que dans la littérature d'aventure française de l'époque, les Allemands avaient systématiquement la réputation d'être des savants diaboliques - voyez Jules Verne, voyez Maurice Leblanc - ils n'avaient pourtant pas encore mis au point la très scientifique chambre à gaz). Mais le roman de Gustave Le Rouge c'est bien sûr autre chose : c'est une histoire délirante, ce sont des grandes descriptions poétiques (que Blaise Cendrars a justement mises en valeur dans son poème), ce sont des scènes inoubliables. Mais les œuvres que je préfère, ce sont les deux romans qui se passent sur la planète Mars. Là il n'y a plus de force du mal. C'est du fantastique pur. C'est de la poésie pure. C'est l'œuvre d'un grand peintre. La mer est mauve, l'herbe est rouge, les arbres bleus. Et les vampires volants, êtres pensants de Mars, diaphanes et translucides, vivent dans des palais en cristal. La planète rouge a souvent été décrite, que ce soit dans des œuvres de science-fiction ou en littérature fantastique. La description qu'en fait Gustave Le Rouge est de loin la plus belle de toutes celles que je connais.

(1992)

Note (2012) : Voir aussi sur mon site Carnets d'un dilettante, www.bibliotrutt.com une courte note téléchargeable en PDF et intitulée: Les trois chefs d'oeuvre de Blaise Cendrars.


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