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Tome 1 : C comme Céline (Louis-Ferdinand)
(enfance en Alsace, les trois communautés, l'antisémitisme)
 
Céline vivait encore lorsque j’ai lu le Voyage pour la première fois. Claquemuré dans son pavillon de Meudon avec sa danseuse Lily et son chat Bébert. Revenu de Siegmaringen et du Danemark. Revenu de tout, bougonnant, suspicieux, pleurnichard et persécuté. Sans avoir rien compris.
Et pourtant Céline est un révolutionnaire. Et un génie. Quel est le mystère de ce style qui ne ressemble à rien de ce qui a existé auparavant. Et curieusement, ne ressemble à rien de ce qui a suivi. Queneau, peut-être, s’en est inspiré par l’aspect langage parlé. Henry Miller, qui le connaissait et l’admirait, a peut-être pensé à lui au moment de lancer ses élucubrations dans Le Tropique du Cancer. Mais non, Céline est unique. Qu’il y ait un lien entre la forme et le fond me paraît évident. Cet homme qui ne voit plus que la souffrance imposée par l’homme à l’homme, hait tout pouvoir car c’est du pouvoir que vient le mal. Ou du moins c’est le pouvoir qui permet de libérer le mal qui est dans l’homme. Car Céline n’avait pas d’illusions sur les hommes, pas plus sur les laissés-pour-compte et les exploités que sur les exploiteurs. Rares sont ceux qui échappent à sa hargne comme le sous-officier perdu au fond de son bled dans le Voyage. Mais sa haine va d’abord au pouvoir en place, au pouvoir organisé, à l’armée, à la société, à la bourgeoisie.
Rejeter le langage écrit traditionnel et le remplacer par la langue parlée revient, en quelque sorte, à rejeter en même temps ces corps constitués dont c’est le signe. Mais le style de Céline est beaucoup plus complexe que cela. Il est une immense lamentation, il est éclatement. Et malgré les fameux trois points, il n’a rien de systématique, il ne lasse pas, il change même d’œuvre en œuvre, passant par une frénésie maximale pour les œuvres du milieu de sa vie, les plus délirantes, celles du Pont de Londres et de Féerie, pour revenir à la fin à une allure plus lente, plus descriptive, qui est celle de ses débuts.
On ne peut pas ne pas avoir de sympathie pour cet écorché vif, cet homme qui, dans les tranchées, dans les colonies, dans son cabinet de banlieue, semble d’abord souffrir pour les autres comme le Christ qui prend sur lui tous les péchés du monde. Les Cahiers Céline ont publié sa thèse de médecine : même là Céline est allé chercher un sujet impossible, l’histoire du fameux Docteur Semmelweis, laborieux praticien, qui a découvert la fièvre puerpérale, à force de souffrir de la mort de ses accouchées, de réfléchir et de chercher, et qui devient le sujet de moquerie de tous les grands professeurs de Vienne et de Prague qui le persécutent, le chassent même et l’écrasent de leur mépris. Un vrai miracle que le Docteur Céline ait eu son diplôme.
J’ai relu le Voyage récemment. Il est sorti chez Futuropolis et la NRF, avec les images qui lui étaient depuis toujours destinées : les images en noir et blanc, plutôt noires que blanches, du dessinateur Tardi, le créateur d’Adèle Blanc-Sec, de ses ptérodactyles ressuscités et de ses momies en folie et, quelle coïncidence, de ses gazés de 14. J’en étais vraiment heureux: les images de Tardi collent superbement au texte, et Voyage au Bout de la Nuit tient, plus que jamais, la distance.
Reste malheureusement son antisémitisme maladif et abject. Je n’ai jamais lu ses écrits antisémites. D’abord je n’y tiens pas. Et puis ils ne sont plus guère publiés. Même La Pléiade hésite pour ses œuvres complètes. Mais je sais qu’ils sont immondes. Et qu’on ne peut y trouver aucune excuse. Une explication peut-être. Au début probablement un antisémitisme de boutiquiers. Ses parents avaient une échoppe passage Choiseul. Puis un antisémitisme de subordonné. Son patron aux Nations-Unies était Juif. Et il ne supporte pas son chef. Il ne doit d’ailleurs supporter aucun chef. Enfin tous les Juifs sont assimilés dans son esprit malade aux riches, aux chefs, à ceux qui ont le pouvoir, à ceux qui exploitent, donc à ceux qu’il faut haïr.
J’ai toujours eu du mal à comprendre l’antisémitisme virulent. Chez moi je n’ai jamais entendu de réflexions sur les Juifs. Ils n’étaient rien d’autre qu’une communauté religieuse de plus. Nous vivions dans mon enfance - et je ne m’en rends vraiment compte qu’aujourd’hui - dans une véritable société multiconfessionnelle. Dans les années du Bac, sur une classe de vingt élèves, à Haguenau, il y avait bien quatre israélites et trois protestants. C’était une situation que nous vivions d’une manière tout à fait naturelle. L’Alsace vivait - et vit encore - sous le régime du Concordat. Il y a donc organisation de cours religieux à l’école. Et on voyait couramment l’aumônier catholique, le pasteur protestant et le rabbin se promener ensemble dans la cour. Nos camarades israélites portaient presque tous le béret. Certains d’entre eux (pas tous) restaient assis le samedi au dernier rang, sans prendre de notes et on s’arrangeait pour ne pas faire de composition ce jour-là. Il est possible qu’on leur ait fauché leur béret de temps en temps mais en général on ne se moquait pas, et on ne parlait pas, des questions de religion.
Que les trois communautés aient été séparées l’une de l’autre par la religion c’est indéniable. Et à la religion étaient attachés des éléments culturels. De plus chaque communauté pratiquait l’endogamie, sous la pression à la fois des prêtres et du groupe. Mais les communautés avaient aussi des éléments culturels communs. Et d’abord un élément particulièrement fort : ils parlaient alsacien et ils se sentaient Alsaciens. Et puis il n’y avait pas de litige entre communautés. Trop de siècles nous séparaient des guerres entre catholiques et protestants. Quant aux Juifs, ils n’avaient pas l’air de nous reprocher quoi que ce soit de ce qui s’était passé en Allemagne. Peut-être était-ce de la politique. Peut-être n’y avait-il pas de véritable reproche à faire à la grande majorité de la population sur ce plan-là en Alsace.
Ceci pour dire que les grandes batailles sanguinaires entre communautés comme en Irlande, en Bosnie, au Liban auraient été totalement impensables chez nous. C’est que là il y avaient de vieux et graves contentieux qui dépassaient largement les seules différences de foi. En Irlande, les protestants écossais avaient été amenés là, avaient exproprié les catholiques et continuaient à dominer la vie économique et sociale. La Sublime Porte régnait encore à Sarajevo au siècle dernier et pour les Serbes, les musulmans de Bosnie ne peuvent être que des convertis donc des traîtres ou d’anciens agents de cet empire ottoman contre lequel ils s’étaient battus pendant cinq siècles. Quant à Beyrouth, les mêmes amis libanais qui m’avaient dit fièrement, juste avant le déclenchement de la guerre civile, qu’il n’y avait pas de problème confessionnel au Liban, me disaient, lorsque le Général Aoun continuait son combat désespéré, et qui nous paraissait de plus en plus vain, contre la Pax Syriana : «Que veux-tu, les maronites ont vécu des siècles sous la botte musulmane, dans la précarité, dans la dépendance. Etre dominés par la Syrie, c’est revenir sous la férule musulmane. C’est inacceptable.»
Mais revenons à l’expérience que moi j’ai vécue dans ma jeunesse. A la réflexion, je crois que le problème était un peu plus compliqué que cela. Les membres de chaque communauté avaient des liens privilégiés entre eux, du simple fait de la pratique religieuse. Et cette religion servait de support à certaines éléments culturels, réels ou imaginaires d’ailleurs. Je veux dire que chaque communauté projetait une image qui correspondait à la façon dont les autres communautés la voyaient.
Par exemple, les temples protestants sont nus et sobres. Il n’y a pas de statues, il n’y a pas d’images saintes. Les chants nous paraissaient terriblement pauvres (à l’époque on avait encore de la belle musique grégorienne). Quand ma mère allait à une cérémonie au temple, pour un mariage ou un enterrement, elle revenait en disant : «Qu’est-ce qu’ils sont froids ces protestants!» Manque de chance, en plus, la mère d’un de mes amis protestants, ayant perdu un enfant en bas âge, aurait dit au cimetière, devant toute la communauté réunie : «Der Herr hat’s gegeben, der Herr hat’s genommen» (Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a repris). «Ils sont froids» répétait ma mère scandalisée...
Les Juifs, dans une petite ville comme Haguenau, étaient encore à l’époque en grande majorité des commerçants (ce sont ceux de ma génération qui allaient devenir médecins, avocats, ingénieurs). On considérait donc, et ceci n’avait évidemment rien à voir avec la religion, qu’ils avaient un rapport spécial avec l’argent, qu’ils aimaient bien le montrer et le dépenser, et qu’ils étaient forts en affaires. Mais il n’y avait jamais de critique systématique ou méchante. On ne faisait de remarque sur le côté juif d’un commerçant que si on considérait qu’il voulait vous rouler. J’ai souvent entendu ma mère louer certains commerçants israélites pour leur probité ou leurs bonnes œuvres. Et je l’ai entendu critiquer certains commerçants catholiques qui étaient traités de «bien pires que des Juifs». On considérait aussi - et on brandissait cela comme une menace pour les filles qui voulaient épouser un garçon israélite - que la femme avait une position inférieure dans les familles juives. Encore une fois, image ou réalité, peut-être liée à la Bible, aux cérémonies religieuses ou à quelques vieilles traditions orientales, on prévenait les jeunes écervelées qui voulaient se marier quand-même : «Tu seras dominée par sa mère, il prendra une maîtresse».
Les mariages entre membres de communautés différentes étaient appelés mariages « mixtes ». Les parents des deux communautés étaient en principe contre. D’abord à cause des problèmes que cela créait sur le plan de la foi. L’Eglise catholique était particulièrement dure dans ce domaine. Un catholique qui se mariait au temple était considéré comme vivant en concubinage. Il ne pouvait donc recevoir l’absolution ni participer à la Communion. Si le protestant acceptait de se marier à l’église, le mariage ne pouvait être célébré - et encore, à la hâte, devant un petit autel latéral - que si le couple jurait sous serment que les enfants seraient élevés dans la religion catholique. On s’imagine que le pasteur et la famille protestante n’étaient pas particulièrement heureux de l’arrangement.
Un mariage entre catholique et israélite était considéré comme encore plus catastrophique, et ceci pour les deux communautés. Côté catholique, le membre s’excluait vraiment de la communauté car le mariage à l’église était exclu. Et du côté israélite on était inquiet pour les enfants qui risquaient d’échapper à la communauté.
C’est donc bien la religion qui confinait les gens dans leur groupe respectif, du moins sur le plan de l’inter-mariage, car sur le plan des amitiés il n’y avait évidemment aucune exclusion. Chaque communauté était caractérisée par des liens privilégiés entre membres et sécrétait certains éléments culturels et une image qui lui étaient propres. Mais ces éléments culturels et ces images n’étaient pas ressentis par les membres des autres communautés d’une manière suffisamment négative ou forte pour créer des réactions hostiles. Chaque communauté était d’ailleurs suffisamment attachée à sa propre religion pour comprendre que les autres communautés l’étaient également.
Aujourd’hui l’Alsace vote Le Pen, et le racisme, la xénophobie et même l’antisémitisme sont revenus et se développent librement. Pas seulement en Alsace bien sûr. En France on est quelquefois effrayé quand on entend s’exprimer certains chauffeurs de taxi, à Paris en ce qui concerne les Noirs, à Marseille en ce qui concerne les Arabes. En Allemagne on met le feu aux maisons des Turcs. Et c’est encore pire quand on entend s’exprimer des Allemands tout à fait normaux, et quand ils vous parlent des Polonais, des Roumains et de tous ces gens que la législation d’accueil (le fameux Asilgesetz) a laissé entrer en Allemagne: voleurs, paresseux, maniant le couteau, dangereux.
Et on retrouve les vieilles réactions ancestrales, primaires même, animales. Car enfin, racisme, xénophobie, antisémitisme, tout procède de cette allophobie primitive, peur, rejet, haine ou mépris de tout ce qui est autre, différent.
Les différences peuvent être physiques. Elles peuvent être culturelles. Et par culture, j’entends les éléments essentiels qui distinguent un groupe d’un autre : langue, religions, mœurs.
L’allophobie peut être masquée par des problèmes économiques. Aujourd’hui on parle de chômage, de trou dans la Sécu, dont les immigrés seraient responsables. Dans le passé les exemples pullulent: dans l’Allemagne nazie les Juifs étaient tous considérés comme des exploiteurs et des usuriers. D’autres minorités qui avaient des rôles de commerçants ont été persécutées, elles aussi, pour les mêmes motifs ou pour d’autres : ainsi les Syro-Libanais, commerçants établis dans toute l’Afrique noire, se font souvent tabasser et quelquefois tuer lors de troubles qui n’ont rien à voir avec eux (voyez les récentes émeutes au Sénégal contre les Mauritaniens). Les Chinois qui jouent le même rôle dans le Sud-Est asiatique vivent, eux aussi, quelquefois, en situation dangereuse. Ainsi lors de la grande purge anti-communiste qui a suivi la chute de Soekarno en Indonésie et qui a conduit au massacre de plus de six cent mille suspects, il y avait comme par hasard une énorme proportion de Chinois. Une minorité peut aussi avoir carrément une position dominante par rapport à une ethnie majoritaire. Le cas est fréquent en Afrique où des minorités de nomades guerriers dominent souvent des majorités agricoles et laborieuses. Voyez le problème des Tutsis et des Hutus en Ouganda et au Ruanda où ceux-là dominaient de toute leur longueur ceux-ci et où ceux-ci décident de temps en temps de raccourcir ceux-là en leur coupant la tête ou les jambes.
Ceci pour dire que l’on ne peut pas négliger complètement ce genre de motifs. Mais dans le cas qui nous intéresse, l’Europe, ce ne sont, dans la très grande majorité des cas, que motifs apparents et prétextes. Non, le fond du problème, c’est le rejet de celui qui est différent.
L’allophobie peut être plus axée sur les différences physiques - et dans ce cas on parlera plutôt de racisme - ou être plutôt axée sur les différences culturelles (on peut considérer que l’antisémitisme entre dans ce dernier cas de figure) mais le plus souvent les deux sont liés. D’ailleurs, si c’est nécessaire on ajoutera aux différences culturelles des différences physiques inventées. Le fameux nez crochu des sémites (ce serait vraiment un miracle si les Juifs d’Europe, depuis le temps qu’ils s’y baladent, étaient encore de la race pure hébraïque).
Les différences physiques engendrent d’abord la peur. C’est le problème du loup blanc (ou du chien-loup, voyez ce pauvre Kazan de J.O. Curwood) présent dans la meute. Il n’est pas des nôtres, pensent les loups, c’est un ennemi possible, on ne pourra compter sur lui en cas de péril, c’est un danger. Mais de la différence physique, l’homme qui est un loup qui pense, déduit encore bien d’autres choses: par exemple que le Noir est inférieur (il a des lèvres épaisses, le cheveu crépu, les fesses en arrière: c’est animal ça!) et que le Jaune est faux (car il a les yeux plissés). On ne se rend pas compte aujourd’hui (car le Japon est tellement monté en puissance qu’il faut bien respecter les Orientaux) quel racisme anti-jaune existait en Europe et en Amérique au 19ème siècle (et encore au début du 20ème). Comment on traitait les Coolies chinois en Californie, les serviteurs dans les colonies européennes à Shanghaï et ailleurs. Le fameux « péril jaune ». Il avait bien sûr quelques bases historiques, la mémoire collective européenne se souvenait peut-être encore des hordes sauvages venues de la steppe. Et puis Malthus a montré le danger des croissances exponentielles. Et on se rendait déjà compte des grouillements humains de l’Orient. Mais il y avait aussi beaucoup de racisme là-dessous. Je me suis beaucoup délecté de la série d’aventures de Fu Manchu de Sax Rohmer (et j’y reviendrai peut-être plus tard quand on parlera de littérature fantastique). Fu Manchu était peut-être un monstre qui voulait dominer le monde, mais Sax Rohmer n’a pu s’empêcher, au fur et à mesure qu’il faisait vivre son personnage, de progressivement l’admirer. Et ce qui devait arriver, arrive. A la fin Fu Manchu devient humain et on l’aime. Par contre je suis tombé au Canada sur quelques vieux policiers d’Edgar Wallace. J’avais le souvenir de les avoir lus dans ma jeunesse et j’ai voulu les retrouver. Eh bien j’ai été littéralement suffoqué par l’atmosphère de racisme anti-jaune tout à fait primaire dans laquelle baignent la plupart de ses œuvres (The Yellow Snake ou the Green Rust, par exemple).
Mais les différences culturelles peuvent avoir des effets encore plus nocifs que les différences physiques. Car si celles-ci engendrent la peur ou le mépris, celles-là peuvent dans certains cas provoquer une agressivité immédiate. Car l’homme est essentiellement jaloux de ses valeurs culturelles propres. Il y a d’abord la langue. Nous en savons quelque chose en Alsace. Dans les années d’après-guerre où le dialecte avait une importance beaucoup plus grande qu’aujourd’hui, combien de fois avons-nous vu les fameux Français de l’Intérieur s’offusquer lorsque les Alsaciens parlaient leur dialecte entre eux. Le frère de mon père, beaucoup plus jeune que lui, était officier de l’armée française et était resté en France pendant l’Occupation. Il y avait épousé, alors qu’il était à Saint Mexant, une fille du pays. Arrivant en Alsace après la guerre, ma pauvre tante Eva a souffert le martyr pendant des années d’être plongée dans ce pays qui était soi-disant la France et qui ne parlait pas français (pays qu’elle aimera d’ailleurs énormément dix ans après). Mais ce qui est important pour mon propos, c’est que ce n’était pas l’impolitesse qu’on lui faisait en parlant devant elle une langue qu’elle ne comprenait pas qui la heurtait le plus. Non, son problème c’est qu’elle était persuadée que l’on disait du mal d’elle, et que c’était là la vraie raison pour parler une autre langue. On revient au loup blanc. Danger. C’est peut-être une menace. Et puis la communication est coupée. Or deux humains qui ne peuvent communiquer entre eux se méfient l’un de l’autre. Le problème est semblable pour la diversité de mœurs et de coutumes. Des messages totalement erronés peuvent être reçus, provoquant colère ou mépris. Mais le facteur culturel le plus important a été pendant longtemps la religion. Pourquoi? Parce qu’on touche au sacré, au divin. C’est le sacrilège, c’est l’injure suprême. Et ceci d’autant plus que nous vivons dans une aire chrétienne.
Car le chrétien, à l’origine du moins, est intolérant comme le sera le musulman. Il me semble qu'il y avait une différence fondamentale entre les trois monothéismes de base - et j’y reviendrai plus loin en parlant de la culture juive - en ce sens que seuls les deux monothéismes chrétien et islamique ont eu dès l’origine une conception «moderne» de Dieu qu’ils considéraient comme universel. Pour les chrétiens le départ a été donné par Saint Paul, véritable fondateur du Marketing religieux. C’est lui qui a vraiment lancé la campagne d’expansion de la religion du Christ. Il est même allé jusqu’à la rendre plus facile à accepter en supprimant l’obligation de la circoncision au grand dam de Pierre et des autres. Diable, la circoncision était peut-être déjà largement répandue au Moyen-Orient mais les Grecs, les Romains risquaient de renâcler. (Cela m’amuse car je me souviens qu’à Beyrouth un ami libanais m’avait assuré que la plupart des chrétiens faisaient circoncire leurs fils - «Une fille qui a une fois couché avec un Juif ou un musulman», me disait-il, «trouve cela quand même beaucoup plus propre»). Or le prosélytisme sous-entend que Dieu est unique, non seulement pour un peuple ou une tribu mais pour l’ensemble de l’humanité. Cette conception conduit tout droit à l’intégrisme, au totalitarisme religieux, à l’Inquisition. Mahomet prendra la même position. Les deux religions deviennent alors fondamentalement intolérantes.
Rappelez-vous la tolérance des religions de l’Antiquité qu’elles soient grecques ou romaines ou phéniciennes. Prenez tous les cultes d’Isis ou de Mithra p.ex. Même en Orient, il n’y a aucun exemple de religion qui impose avec le glaive et le feu un Dieu unique, démiurge et roi du monde et de tous les hommes. Si le bouddhisme a eu une expansion extrêmement rapide, c’était une doctrine de la délivrance qu’on essayait de répandre, non un Dieu tout puissant.
C’est donc la notion de Dieu universel révélé par la personne même de Jésus qui fait que la religion chrétienne doit haïr les deux autres monothéismes encore beaucoup plus que tout paganisme ordinaire. L’Islam ne nie-t-il pas le caractère divin de Jésus en le traitant de simple prophète? Sacrilège. La religion juive n’est-elle pas encore allée plus loin en mettant à mort cet homme que je considère comme mon Dieu et ne s’en moque-t-elle pas encore aujourd’hui? Sacrilège «au carré». On injurie mon Dieu. On le tue. C’est un million de fois plus terrible que de m’injurier moi, de me tuer moi. La fureur va se déchaîner. Elle n’aura plus de bornes. Elle ne peut que s’épancher dans le sang jusqu’à ce que le scandale cesse (on pourra faire un raisonnement comparable pour l’Islam, mais on verra que c’est moins terrible car il manque l’homme Jésus qui se disait Dieu). Et voilà à quelles extrémités nous aura amené cette fameuse allophobie culturelle.
Que l’origine de l’antisémitisme se trouve là, il ne peut y avoir aucun doute là dessus. Et l’Eglise officielle n’a pas cessé pendant des siècles et des siècles, de parler de peuple déicide. Mais si l’antisémitisme a continué à se maintenir et même à se développer au cours des derniers cent ans, il y a bien d'autres raisons et on ne peut pas tout mettre sur le dos de l'Eglise.
Car il faudra un jour faire un véritable relevé de toutes les remarques ou positions antisémites dans toute la littérature occidentale depuis Le Marchand de Venise de Shakespeare jusqu’à Céline. Il faut aussi se rappeler que l’horrible solution finale d’Hitler a été largement facilitée par la plupart des peuples européens: France, Hollande, Pologne, Hongrie entre autres. Les seuls pays qui n’ont jamais connu l’antisémitisme sont curieusement l’Italie, malgré la présence du Vatican, et peut-être la Grande-Bretagne (c’est du moins ce que semble dire le père du Premier Ministre Disraeli dont j’ai trouvé, au Canada, un curieux ouvrage intitulé Curiosités Littéraires). Je reviendrai d'ailleurs plus loin sur toutes les persécutions que les Juifs ont subi au cours de l'histoire dans nos pays européens.
Et je voudrais d’abord revenir au monothéisme. Au monothéisme des Hébreux dont sont sortis les deux autres. Malgré Freud et sa théorie sur Moïse, malgré les monothéismes supposés d'Akhénaton et de Zoroastre, les historiens des religions considèrent en général que c’est bien Moïse qui a inventé la notion de Dieu unique. Or ce monothéisme-là n'est guère aggressif. Je ne crois pas que le peuple juif ait souvent fait du prosélytisme au cours de son histoire (avec peut-être quelques exceptions, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord). Est-ce parce qu'à l'origine ce n'était pas un monothéisme pur? Parce que Jéhovah a d'abord été le Dieu unique des Hébreux et que peu leur importait que les autres peuples aient leurs propres dieux? Ou alors estimait-on qu’il s’agissait bien d'un Dieu universel mais que le peuple hébreux était le seul à qui fut faite la révélation, le seul qui ait été élu pour cela, et que ce n’était pas à lui à se mettre à la place de Dieu et de le révéler aux autres? Ou alors était-ce simplement à cause de l’Histoire qui a fait des Juifs des éternels errants à travers l’Europe, les plaçant la plupart du temps en communautés minoritaires au milieu de larges majorités chrétiennes (ou de majorités musulmanes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient)? Quoi qu'il en soit la religion israélite ne pousse ni à la conquête ni à la conversion des autres peuples. Son premier souci est de survivre.
Cette attitude défensive a été mise en place dès la destruction du Temple et du début de la Grande Dispersion. Il fallait conserver sa foi, à n'importe quel prix. Cette défense de la religion a conduit à un certain isolement, à une formalisation de la pratique religieuse (surtout chez ceux qui se disent orthodoxes). Il fallait cultiver sa différence pour être bien certain de ne pas se fondre dans la masse environnante. Or ce formalisme orthodoxe, en imposant certains interdits (ma mère me racontait que quand elle était petite, elle était régulièrement attendue le samedi matin, au moment d’aller à l’école, par une dame juive du voisinage qui lui demandait d’allumer le fourneau car elle n’avait pas le droit, le jour du Sabbat, de gratter une allumette), certaines habitudes vestimentaires surtout - voyez tous ces hommes barbus, leurs chapeaux, leurs habits noirs et leurs tresses - met un véritable mur entre ceux qui suivent ces pratiques et la société environnante. Même moi, cela m’énerve, non à cause du phénomène lui-même, mais à cause de tout ce qu’il sous-entend : «voyez comme j’obéis bien à la loi de Dieu, voyez aussi comme je suis différent».
Et pourtant j'aime beaucoup d'aspects de l'identité juive. Leur humour, leur musique (la klezmer), leur sens de la fête et de la famille. Et ce que j’adore par-dessus, c’est cet amour qu’ils ont pour les exercices intellectuels. Les minorités culturelles ont toutes en commun, partout dans le monde - et c’est aussi vrai des catholiques aux Etats-Unis que des Arméniens en Iran ou des Chinois en Asie du Sud-Est - de pratiquer la solidarité (on dit que dans la secte des Bahaïs en Iran, l’obligation de l’aide financière de la communauté aux jeunes qui voulaient commencer dans les affaires était même parfaitement formalisée) et d’être ambitieux pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Les Juifs n’échappent pas à la règle. Mais ils demandent en plus à leurs enfants de développer prioritairement l’intelligence pure en s’exerçant à la logique et même, éventuellement, à la ratiocination. Là encore il est probable que la tradition vienne de loin. On sait que ce sont les Juifs qui ont réappris à la communauté européenne du Moyen-Age le savoir des savants et philosophes hellènes, savoir qu’ils avaient eux-mêmes appris des philosophes arabes et surtout d’Averroès, le grand commentateur d’Aristote. Cette tradition arabo-judaïque devait amener à la scholastique du Moyen-Age qui allait discuter sans fin pour savoir si l’âme faisait partie d’un tout ou était individualisée. Il reste peut-être quelque chose de ces raisonnements orientaux dans la tradition juive, mais c’est le Talmud qui est la plus grande réserve de ces exercices de dialectique. Le père du Premier Ministre anglais Disraeli dit dans ses Curiosités Littéraires que les nombreuses histoires plaisantes contenues dans le Talmud ont été inventées par les rabbins pour éveiller l’attention de leurs jeunes élèves. Quand j’étais étudiant à Paris, nous allions très souvent à Pigalle dans l’impasse Marie-Blanche écouter les élucubrations de René Cousinier, dit « René la Branlette », qui commençait à dix heures du soir dans un one-man-show superbe, à raconter des histoires juives, allemandes, pied-noires, etc, en philosophant sans cesse sur l’Histoire et sur les hommes, puis passait, après minuit, à un cours d’éducation sexuelle effréné. Enfin quelquefois, s’il trouvait que le public était intelligent, il passait vers trois heures ou quatre heures du matin à des histoires rabbiniques, la fameuse histoire des deux ramoneurs habillés en blanc qui travaillent dans une cheminée et qui ressortent l’un blanc et l’autre noir. Question : lequel se lave ? René avait au moins dix réponses à nous offrir. Je ne me souviens évidemment que des réponses les plus simples : c’est le noir parce qu’il est sale ; c’est le blanc parce qu’il a visiblement des habitudes de propreté ; ou alors, et c’est typiquement rabbinique, «Bande de crétins, vous n’avez donc pas vu le piège? Comment voulez-vous que deux types passent par la même cheminée et qu’à la sortie l’un soit blanc et l’autre noir?»
Je ne crois pas - malgré certains phénomènes récents (la négation des fours crématoires, les attaques de Le Pen, les violations de sépultures) - que l’antisémitisme soit un problème grave en France ou en Europe occidentale aujourd’hui. C’est l’énormité même de la solution finale et de ses six millions de victimes qui incite finalement tout le monde à une auto-censure qui est restée jusqu’à maintenant relativement efficace. Il est curieux de constater qu’en Europe orientale par contre, cette auto-censure n’existe pas, peut-être parce que le régime communiste n’a jamais insisté sur l’holocauste et surtout n’a donné mauvaise conscience à personne. L’holocauste c’était les Allemands. Les Polonais, les Hongrois, les Russes, les Ukrainiens n’étaient évidemment pas antisémites puisqu’ils étaient communistes. Ce qui fait que l’autre jour j’ai dû écouter pendant une demie-heure des ingénieurs de Kiev venus pour un projet de coopération débiter des histoires antisémites bêtes et primaires jusqu’à ce que j’ai dû les prier de cesser.
Ce qui est par contre, chez nous, un véritable problème national, c’est le racisme anti-arabe et anti-africain qui n’arrête pas de se développer et qui a pris une importance insupportable. Même phénomène en Allemagne où les Skinheads de Berlin et Rostock traquent les réfugiés de tous bords. On a compris, avec quelque retard, en Allemagne, qu’il fallait sévir et que des voies de fait doivent être punis par la prison. Il faudrait probablement être aussi sévère en ce qui concerne l’incitation à la haine raciale.
Mais il reste que l’on ne peut changer la nature humaine. L’allophobie est un phénomène humain. Une fois ce fait reconnu, il faut bien que les pouvoirs politiques en tiennent compte. En condamnant sévèrement et en punissant lorsque le phénomène apparaît. Mais aussi en faisant tout pour éviter qu’il n’apparaisse. Il ne faut pas créer de ghettos. Il faut bien limiter l’immigration et être plus sévère sur l’immigration clandestine. Il faut assurer la sécurité. Et quand Mitterrand parle de « seuil de tolérance », il ne sert à rien qu’une gauche angélique proteste.

(1993)

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